Panique et psychose des répliques

Panique et psychose des répliques

Ceux qui fuient Alger

Le quotidien d’Oran, 31 mai 2003

En l’espace d’un week-end, Alger est pratiquement devenue une ville fantôme. Les répliques incessantes ont fini par écoeurer des Algérois traumatisés et fatigués nerveusement.

« Ça va nous faire presque 400 km, mais on ne peut plus supporter cette angoisse, ces murs qui tremblent sans arrêt» soulignait Farid, un fonctionnaire qui a décidé de mettre sa famille dans le break Opel et foncer vers Sétif: «on va prendre quelques jours de repos et de calme car nos nerfs sont à vif. C’est surtout pour les enfants qui crient à la moindre secousse», ajouta-t-il. En l’espace de trois jours, quatre répliques variant de 4,2 à 5,8 sur l’échelle de Richter ont réussi à vider Alger.

La capitale, sous des apparences de jours fériés, a été abandonnée par ses habitants qui préfèrent faire des centaines de kilomètres vers des sols plus stables.

«J’ai fermé mon magasin. Les gens sont déprimés, les fournisseurs sont en retard et même mes employés sont partis au bled. Je n’ai même pas le coeur à travailler», confesse Rachid dont la supérette ressemble à une échoppe sans âme. Ils sont nombreux dans ce cas de figure, qui ont décidé de fuir Alger. Oran, Constantine, Annaba et un peu moins la Kabylie sont les destinations les plus prisées pour des Algérois qui sont définitivement bouffés par le stress et la nervosité. Un mouvement d’«exode» qui avait démarré, dès mercredi matin, après la secousse matinale (8h02 à 5,8) qui avait traumatisé, petits et grands, et notamment les milliers d’écoliers qui se trouvaient sur le point d’entrer en classe.

La secousse de jeudi matin, également de 5,8 sur l’échelle de Richter, a fini par achever le semblant de vie qui animait des Algérois amorphes. Intervenue au milieu de la nuit, elle a précipité dehors des centaines de familles dans une atmosphère de grande lassitude: «j’ai sursauté du lit et je me suis précipité pour faire sortir mes deux enfants et ma femme. On a dormi dans la voiture mais on a décidé de partir chez mes parents à Médéa. Je suis prêt à croiser plutôt un faux barrage que de continuer à subir ces répliques», dira Karim, un cadre moyen qui avoue n’avoir «jamais eu aussi peur» dans sa vie.

Conséquences habituelles, maintenant, les standards des différentes institutions et organismes sont pris d’assaut à chaque réplique. C’est le CRAAG, Institut national de sismologie, qui est le plus harcelé par des Algérois inquiets et souvent retors: «on tente de nous rassurer mais leurs appels au calme sont inutiles», dira Radia qui dort, dorénavant, avec du Tesmesta pour «ne rien sentir». Les standards du numéro vert mis en place par le ministère de l’Intérieur ainsi que ceux de radio comme El-Bahdja sont également soumis à des appels incessants.

Cette situation a fini par devenir une névrose collective vécue et verbalisée dans tous les endroits d’Alger: «on ne parle que de ça. Au boulot, avec la famille, les amis, dans la rue, il n’y a que ce sujet sur toutes les lèvres», confie Sihem, une étudiante qui n’arrive plus à se concentrer sur quoi que ce soit. «Et-là, est-ce que tu l’a sentie?» est d’ailleurs la phrase qui revient le plus souvent entre des Algérois qui jouent aux sismographes humains et qui parlent de «failles», de «Richter», de «Mercali» comme des experts. De quoi faire pâlir tous les sismologues.

Conséquences économiques également puisque l’activité est au ralenti. La consommation des ménages est en panne, les magasins ne font plus de chiffre, les taxis sont rares, comme d’ailleurs les clients, alors que tous les endroits de loisirs sont désertés. Les restaurateurs dépriment, les grands hôtels sont déserts et même les bars ont perdu leur clientèle habituelle. «Même l’usine de bière de tango a été touchée» se lamente un alcoolique anonyme.

Seule la religion fonctionne comme une valeur refuge pour des Algérois qui se croient, de plus en plus, maudits. Les mosquées font le plein et il fallait arriver deux heures à l’avance pour «avoir une place» dans les principales mosquées d’Alger, ce vendredi. Certains commerçants ont dissimulé les cassettes de Raï ou de variétés pour les remplacer par des cassettes de Coran. Une atmosphère étrange, mélange de fatalisme et de fraternisation agressive, court les rues. On s’embrasse pour se pardonner entre voisins. Les demandes de mariage seraient en augmentation. La mort rôde et longe les fissures. Les répliques ont réussi à rendre Alger invivable. Ce que le terrorisme n’aura jamais réussi à faire.

Mounir B.