ABDELKADER HACHANI, L’ANNEE D’APRES…

ABDELKADER HACHANI, L’ANNEE D’APRES…

El Kadi Ihsane, Le quotidien d’Oran, 25 novembre 2000

Une année après, l’assassinat de Abdelkader Hachani sonne un peu plus comme un ultime recours contre la raison politique dans l’islamisme indépendant. Se taire ou se rallier n’avaient pas suffi dans l’alternative ambiante.

L’année qui vient de s’écouler depuis l’assassinat de Abdelkader Hachani a étalé, semaine après semaine, la portée profonde de cet acte. Le dernier noyau indépendant issu de la direction historique du FIS n’est plus un acteur politique. Il en était encore un avant le meurtre de Bab El-Oued. Discret, mesuré mais toujours potentiellement influent. Un repère dans la bourrasque pour des milliers de militants, derniers carrés de fidèles aux «chouyoukh». Aujourd’hui, le point de vue du «FIS légitime», élément d’évaluation politique certes fortement pondéré avec les années,n’a quasiment plus cours. Et il n’y a pas lieu ici d’être ingrat avec les compagnons en liberté de Abdelkader Hachani. La tectonique de l’assassinat du 22 novembre 1999 a déployé une onde de choc invisible qui a eu raison de tous les serments de continuité.

Dans son oraison funèbre, pathétique et raisonnée, Ali Djedi avait pressenti la dépression et tenté de la contenir. Le coup porté était finalement bien plus dévastateur que ce que laissait largement voir la détresse des présents. C’est l’enseignement de ce deuil prolongé que porte sa famille politique. A sa libération en juillet 1997, Abdelkader Hachani a trouvé l’expression publique de son courant au plus bas. Il en était très affecté. Il fallait réduire le champ de la confusion. Le processus de la trêve était engagé et restaient seulement les conditions de son annonce. Hachani était partisan d’un pilotage politique par le FIS de cet accord entre le pouvoir et l’AIS. Echec. Le groupe de dirigeants politiques du FIS prendra ses responsabilités après l’annonce unilatérale de la trêve par l’AIS. Il choisit le soutien. Et reconstituera ainsi progressivement une fonction de repère dans les débats qui vont se succéder durant deux ans autour des suites de la trêve, de la démission de Zeroual,des élections présidentielles puis de la concorde civile. Au centre de cette reconquête de la parole, Abdelkader Hachani. Aux journalistes qui s’aventuraient à prendre connaissance de l’avis du FIS à Alger, il demandait régulièrement d’attendre qu’il ait le feu vert des «frères de la jebha», avant d’accorder une interview ou de commenter un évènement. Le souci constant de promouvoir l’idée d’un parti encore actif. «Les frères m’ont désigné pour parler», finissait-il par répondre invariablement deux ou trois jours plus tard. Aux plus assidus, il confiait ses appréhensions: «Je sais que je m’expose».

Abdelkader Hachani avait une conscience claire de la place «particulière» qu’il occupait dans la mouvance de son parti dissous. Il était sous surveillance policière quasi permanente. Dispositif ostentatoire qui visait à dissuader les visiteurs. Sous contrôle judiciaire aussi. Objectif: interdiction de parler à la presse et de quitter le gouvernorat d’Alger. Il se situait en un lieu politique périlleux: celui de la dissidence morale contre les alignements opportunistes.

Des siens et des autres.

Deux grandes attitudes ont marqué l’évolution de la mouvance du FIS après son insurrection manquée de juin 1991. Celle d’une partie des historiques de la salafia s’est alignée sur le pouvoir ou s’est effacée: Saïd Guechi, Ahmed Merani Zebda, Sahnouni, Kerkar en sont les porte-flambeaux. Celle de la Djez’ara, qui a rejoint le FIS lors de l’été 1990, s’est alignée sur le GIA ou s’est exilée: Mohamed Saïd et Anouar Heddam l’incarnent le mieux. Le passage au gouvernement des uns comme la Moubayaa, à Cherif Gousmi des autres a quelque chose de commun: un ralliement intéressé aux extrêmes qui détiennent ou vont détenir du pouvoir. Abdelkader Hachani n’appartenait à aucun des deux courants, aucune des deux évolutions. Il était depuis longtemps peu enclin à céder aux offres généreuses du régime; il en recevait encore une semaine avant sa mort. Mais aussi peu impressionné par la mystique des armes. Il n’a pas montré, durant les deux années de sa réinsertion dans la vie sociale, le moindre signe d’obédience à des islamistes armés. Même si, dans le cas de l’AIS ou de celui de la ligue de la daâwa de Ali Benhadjar, il parlait de «frères de combat». Les fiches des officines qui tentent d’accréditer l’idée que Abdelkader Hachani était le dernier des jezaristes et qu’il a été assassiné pour cela, montrent une fois de plus, et au mieux, une carence de mise à jour, au pire une grossière manipulation. Le dernier porte-parole du FIS de la légalité a fait ses classes au sein du courant politique des Frères musulmans de l’est de l’Algérie, qui a donné naissance à l’automne 1990 à Nahda. Il était le compagnon de Djaballah et a divergé avec lui sur l’organisation politique. Lui a dit oui à la construction du FIS, ses amis ont dit non. Tout comme la Djez’ara d’ailleurs. Si Abdelkader Hachani est assimilé avec une si grande légèreté à la Djez’ara, c’est parce qu’il a dirigé le FIS à un moment particulier (été 1991) où le courant fondateur et rival de celle-ci venait d’exploser entre arrestations (Ali Benhadj, Kamel Guemazi, etc.) et scissions (Sahnouni, Fekih, etc.) . Hachani s’est appuyé tactiquement sur le personnel politique existant. C’est tout. Ce n’est pourtant pas ce parcours, un peu atypique par rapport aux autres dirigeants du FIS, qui a fait de Abdelkader Hachani ce cadre politique «définitivement irremplaçable» pour son parti. Son courage intellectuel indéniable (il acceptait de parler «des erreurs politiques du FIS»), ses qualités morales inflexibles (il était impitoyable avec les sollicitations de l’argent), mais aussi sa formation de scientifique (il était ingénieur en pétrole et cadre à Sonatrach à Skikda), son ancrage familial nationaliste (son père Brahim était une figure du PPA/MTLD dès les années 40), tout aura concouru pour qu’il conserve un exceptionnel sens du discernement et qu’il le mette au service de son parti, ce qui était sa cause éthique et politique. Ceux qui l’ont tué ont frappé l’opposition politique moderne de demain.