L’assassinat d’Hachani réveille la peur en Algérie

L’assassinat d’Hachani réveille la peur en Algérie

2 à 3000 personnes ont enterré hier le leader islamiste.

F.A. et J.G., Libération, 24 novembre 1999

«Deux jours avant sa mort, Hachani m’a téléphoné et m’a parlé de menaces…»

Abdallah Anas, un islamiste en exil

Deux mille à trois mille personnes ont enterré, hier à Alger, Abdelkader Hachani, un des trois principaux dirigeants du FIS, exécuté la veille dans un attentat soigneusement préparé. «Ce sont les courageux, estime un membre du FIS. Les autres n’osent pas venir.» Quelques milliers d’hommes autour d’un cercueil, c’est en effet beaucoup et peu dans l’atmosphère qui règne depuis deux jours dans la capitale où se lisent dans les rues des signes de ce que les quartiers populaires connaissent trop bien. A Leveilley ou à la Casbah, certains témoignages racontent des ratissages policiers : «Ils ont envahi nos quartiers et tiré en l’air, comme un avertissement.»

Clivages.
Dans le cortège funèbre, surtout composé de militants islamistes, on scande «Allah o’Akbar». Les trois frères du défunt sont là. Au cimetière El-Kettar, sur les hauteurs d’Alger, entouré d’un dispositif policier impressionnant, la cérémonie dure une heure à peine. L’oraison, prononcée par un des chefs du FIS, Ali Djeddi, évoque «un homme de sagesse, de vérité, de paix» et affirme que «le peuple demande la vérité à l’Etat». Le moins possible de politique, en paroles en tout cas. Mais entre les personnalités qui se sont déplacées et celles qu’on n’a pas vues, se lisent les clivages de l’Algérie. Présents : maîtres Ali Yahia et Bouchaichi, avocats connus pour leur engagement en faveur des droits de l’homme, Abdallah Djaballah, chef d’un parti islamiste «légal», l’ancien Premier ministre Mouloud Hamrouche, Taleb Ibrahimi, ex-ministre des Affaires étrangères, et l’état-major du Front des forces socialistes (parti historique d’opposition). Bref, tout ceux qui ont soutenu une «solution politique» du conflit mais ne voient pas dans la «concorde civile» du président Bouteflika une démarche capable de ramener la paix. Du pouvoir, précisément, aucun représentant ne s’est déplacé. Absents aussi, les partisans d’une éradication militaire des islamistes, fraîchement ralliés au chef de l’Etat.

Parmi les proches de Abedelkader Hachani, c’est encore et toujours de la peur dont on parle, mais celle d’avant le meurtre. «Il savait que quelque chose se préparait. Depuis quelques jours, il se préparait tous les soirs à voir les policiers. Sa femme et lui étaient persuadés qu’il allait à nouveau être arrêté», raconte un proche. Tout le monde le savait à Alger : autour de Hachani, les pressions se multipliaient. «Traditionnellement, le 1er novembre, le Président gracie des détenus. Cette année, malgré les promesses, la mesure n’a pas touché les prisonniers du FIS. Hachani a été déçu, cela l’a conforté dans sa conviction que les islamistes étaient dupés dans les tractations avec le pouvoir», explique un député algérois. «Les autorités lui ont dit de se calmer, mais elles étaient convaincues que, décidément, elles n’arriveraient à rien avec lui.» Il y a moins d’une semaine, il avait même refusé de participer à un débat à la télévision d’Etat. Sur ANN, une chaîne arabe basée à Londres, Abdallah Anas, un islamiste en exil, est encore plus clair. «Deux jours avant sa mort, Hachani m’a téléphoné et m’a parlé de menaces… Il m’a dit : « Même au moment où je te parle, ‘ils’ sont derrière moi. Tewfik (le chef de la sécurité militaire, ndlr) m’a remis récemment deux clés : celles d’une villa et d’une voiture (1). » Hachani a refusé.» Anas affirme tenir l’enregistrement de cette conversation à la disposition de qui veut.

Vacances annulées.
Hier matin, la majorité des quotidiens algériens accusaient les «Gia» du crime : «Ils veulent démontrer qu’ils sont encore capables de frapper quand et où ils veulent», écrit notamment le Jeune Indépendant. A Barbès, caisse de résonance parisienne d’Alger, on préfère rire de l’analyse, comme de l’autre côté de la Méditerranée. «On dit que les assassins sont des islamistes, mais ceux qui ont peur en apprenant l’assassinat de Hachani, ce sont les islamistes», lance une mère de famille de Belcourt. L’euphorie autour de la «concorde civile» est retombée d’un coup. Dans la communauté immigrée, on commence à annuler les vacances prévues au pays pour Noël. Depuis Alger, on conseille aussi aux exilés de ne pas rentrer. «Je ne veux pas retrouver mon mari mort devant la porte», dit la femme de l’un d’eux, restée à Bab-el-Oued. Au cimetière hier, des «barbus» ont glissé à l’oreille de certaines personnalités : «Surtout, faites attention à vous.»

Hommes à fuir.
Cette peur est désormais celle de beaucoup d’Algériens. Les «repentis» qui ont quitté le maquis en échange d’une amnistie sont en train de devenir les hommes à fuir, escortés de mille rumeurs. «Beaucoup ont pactisé avec les autorités. On ne sait pas qui ils sont ni pour qui ils travaillent», estime un Algérois. Et la spirale algérienne semble repartie. Nombre de ces ralliés se sont maintenant réarmés, mais cette fois légalement, estimant que c’est la seule manière de se protéger. Leurs voisins, eux, y voient comme la confirmation qu’ils avaient raison de les craindre. L’exécution de Hachani ne fait que renforcer ces inquiétudes. «On ne sait plus ce qui peut arriver.»

Face à ce choc, les réactions internationales restent parcimonieuses. Les Etats-Unis ont «condamné» l’assassinat, mais seule l’Espagne a regretté hier «la perte d’un interlocuteur valable et important», espérant que «le dialogue entre islamistes modérés et le gouvernement algérien puisse continuer».

(1) Cette offre est une sorte de rituel pour proposer le ralliement au pouvoir.

  

 

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