Attentat contre l’espoir

Attentat contre l’espoir

Abdelkrim Ghezali, La Tribune, 23 Novembre 1999

Abdelkader Hachani est mort hier. Les auteurs de ce crime ne visaient pas la
tete de Hachani dont le deces est une grande perte aussi bien pour sa famille
que pour son courant politique, mais visaient a semer de nouveau les graines
de la discorde entre Algeriens apres les grands espoirs suscites par la
dynamique de paix en cours. Le cercle infernal de la violence a connu des
developpements chaotiques allant des attaques contre les forces de securite
aux assassinats d’intellectuels et de politiques avant de culminer avec les
massacres collectifs de populations. Cette derniere forme de terrorisme a ete
inauguree par la bombe de l’aeroport d’Alger en 1993 puis la voiture piegee
du Boulevard Amirouche en 1994, pour aboutir des l’ete 1997 a un genocide
contre les populations des zones rurales dans la Mitidja pour toucher toutes
les regions du centre et de l’ouest du pays. On constate que les pics de
violence coïncident avec des dynamiques de dialogue entre le pouvoir, d’une
part, et l’opposition, l’aile politique du FIS dissous, ou avec l’AIS. La
recrudescence de la violence meurtriere et a une grande echelle remonte donc
aux premieres tentatives de reconciliation engagees par Zeroual lorsqu’il
etait ministre de la Defense et relancees apres son investiture comme chef de
l’Etat en janvier 1994. Paradoxalement, la situation securitaire baisse de
quelques crans apres l’echec de chaque experience de rapprochement de points
de vue entre le pouvoir et l’opposition legale ou l’ex-FIS. Mais la validite
et la viabilite de l’accord pouvoir-AIS a manifestement constitue une menace
serieuse contre les interets de ceux qui n’ont pas interet a ce que la paix
s’instaure progressivement en Algerie. Si Mezrag a revele dans la declaration
de la treve d’octobre 1997, que les contacts avec le pouvoir remontaient a
1995, c’est durant l’ete 1997 que les rumeurs sur un accord imminent avec le
pouvoir ont suscite l’espoir des adeptes de la paix et ont fait craindre le
pire pour les opposants a toute dynamique de reconciliation nationale. En
depit de l’acharnement des mutants de la crise nationale, en depit des
limites de la concorde civile tant politiques que juridiques, un espoir est
ne. L’assassinat de Hachani est une tentative d’assassinat de cet espoir
populaire dont la communion a ete vecue un 16 septembre 1999. Aujourd’hui,
les portes sont ouvertes sur des perspectives indicibles. Toutes les derives
sont possibles. Quels que soient les auteurs de ce crime politique contre un
homme politique, un homme de paix, de dialogue et de convictions, les
Algeriens sont face a deux options aussi determinantes l’une que l’autre :
preserver par tous les moyens la dynamique en cours vers la paix qui
necessite certes des correctifs, un consensus plus large qui engloberait
toute l’opposition ; ou tomber dans le piege tendu hier matin dans une salle
d’attente d’un cabinet medical, au risque d’entrainer tout le pays dans une
spirale de violence qui ferait eclater le corps de la nation. L’assassinat de
Hachani n’est pas plus important que les massacres commis contre des milliers
d’Algeriens dont la majorite ne sait meme pas pourquoi elle a ete tuee, mais
Hachani est une personnalite politique d’un poids symbolique certain. Ses
assassins le savent, tout comme ceux de Matoub Lounes savaient pourquoi ils
avaient cible un symbole et un catalyseur des forces sociales en colere, en
fusion dans un contexte politique precaire, tout comme l’assassinat de
Boudiaf visait a faire basculer le pays dans une tragedie. C’est fait. Si la
classe politique, toutes tendances confondues, condamne sans reserve ni
equivoque l’assassinat de Hachani, il s’agit la d’une attitude de noblesse,
mais elle est loin de constituer un rempart contre la violence ni une
garantie pour la paix. La classe politique, pouvoir et opposition, est
interpellee pour definir les termes d’un accord minimal de paix civile, de
reconciliation nationale et de salut public qui accelererait la decantation
du front securitaire. Cette perspective est d’autant plus imperative qu’il
faille aujourd’hui repondre a l’assassinat politique de Hachani par une
action politique nationale plus forte encore non seulement pour preserver
l’effort national consenti jusque-la contre la violence et ses consequences,
mais pour approfondir ce processus salutaire pour toute la nation et au-dela,
pour toute la region maghrebine. Hachani, qui etait conscient des enjeux
geopolitiques de la stabilite de l’Algerie, a certes exprime des reserves sur
l’accord pouvoir-AIS, revendique l’implication des politiques du FIS dissous
dans la dynamique en cours, mais il a agi egalement dans la discretion pour
preserver la treve et l’accord qui l’a engendree. C’est avec le meme souci
que Abdelkader Anis, l’un des representants de l’ex-FIS a l’etranger, a
declare hier, sur une chaine de television arabe, que la treve de l’AIS est
une option strategique irreversible.

  

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