« Le crime profite à ceux qui refusent la paix »

Un créateur du Comité pour la paix algérien réagit:
«Le crime profite à ceux qui refusent la paix»

Pierre Haski, Libération, 23 novembre 1999

Abdennour Ali Yahia est le fondateur de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (indépendante) et l’un des membres les plus importants du Comité pour la paix, créé il y a quelques mois avec Abdelkader Hachani, Abdelhamid Mehri, l’ancien patron du FLN, et Abdelaziz Belkadem, l’ex-président de l’Assemblée nationale populaire. Il répond aux questions de Libération au téléphone.

Comment interpréter cet assassinat, alors que l’on avait le sentiment, à l’étranger, que la situation s’était améliorée?

Ce qui se dit à l’étranger n’est pas la vérité. La vérité est que la loi sur la concorde civile a été un échec. C’était uniquement une loi sécuritaire: un Etat fort accorde le pardon à ceux qui ont «déserté». Elle n’a pas tenu compte de la fierté, de la dignité et surtout des convictions de ceux qui ont abandonné leur famille et ont couru le risque de mourir pour leurs convictions, qu’on les partage ou pas. On les considère désormais comme des «égarés». Cette loi n’a pas eu le résultat escompté par le pouvoir. Dans ce contexte, Abdelkader Hachani était un de ceux qui avaient l’appui, mais aussi la confiance et le respect d’une grande partie du peuple algérien. Parce qu’il voulait ramener la paix. Hachani était respecté pour son intelligence et sa foi: il n’était pas opportuniste et est allé jusqu’au bout de ses convictions. Il était un des éléments les plus importants du Comité de la paix. Il souhaitait que le dialogue soit ouvert entre tous les partis enracinés dans le peuple et le pouvoir, pour trouver une solution véritable à la crise, une véritable réconciliation nationale. C’est pour cette raison qu’il a été tué. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Algérie, il avait déclenché un mouvement au sein du courant islamiste. Cette dynamique, favorable à une véritable paix, s’amplifiait. De ce fait, une décantation a eu lieu au sein des islamistes, et elle n’était pas acceptée par tout le monde. Cela a entraîné beaucoup d’inimitiés envers Hachani, qui ont été utilisées par le pouvoir.

Quelle était la position de Hachani au sujet de la loi sur la concorde civile?

Abdelkader Hachani était contre cette loi, et il s’est exprimé à ce sujet. Il estimait qu’il n’y aurait pas de paix, car on considérait comme des «égarés» ceux qui étaient contre un pouvoir issu d’un coup d’Etat, et donc illégitime. Qu’on soit d’accord ou pas avec les convictions des gens, il faut les respecter et surtout dialoguer avant d’imposer une loi unilatérale. Il voulait qu’on ne mette pas la charrue avant les boufs et qu’on instaure préalablement un dialogue entre tous les partis représentatifs, qu’ils soient pour ou contre la paix, pour ou contre le FIS, mais qui pouvaient apporter leur contribution. Cela pouvait déboucher sur une paix véritable, pas sur l’exploitation faite par le régime.

Cette position lui valait-elle beaucoup de soutiens parmi les islamistes?

Hachani a déclenché un mouvement à l’intérieur du courant islamiste. Beaucoup de gens en avaient peur, car il drainait une grande partie de la jeunesse et des anciens militants qui voulaient de la paix – personne ne la refuse en Algérie! Mais une paix sérieuse, durable. Il y a eu une rupture au sein de la mouvance islamiste, entre ceux qui étaient pour la paix telle qu’elle était envisagée par les autorités et ceux qui voulaient une véritable paix. C’est cette dernière tendance qui le suivait et le rendait dangereux pour l’avenir.

A qui profite le crime?

Le crime profite à ceux qui ne veulent pas d’une véritable paix et qui veulent imposer leur loi. La loi sur la concorde nationale est un échec, et ceux qui la soutiennent rendent Hachani responsable de cet échec. Après la «paix des cimetières», qui était celle de Liamine Zéroual, la période Bouteflika c’est «la paix des braves», c’est-à-dire déposez les armes, rentrez à la maison et obéissez aux ordres du pouvoir. Cela ne correspond pas à la réalité de l’opinion islamiste en Algérie, qui veut une paix négociée. C’est cela que les adversaires d’Hachani ne pouvaient pas accepter, et ils sont allés au bout. Ses adversaires sont ceux qui soutiennent cette loi des deux côtés. Il y a laissé sa vie. Et il savait qu’elle était en danger.

Qu’est-ce que sa mort change en Algérie? Risque-t-elle de relancer la violence?

Les assassinats collectifs n’ont jamais cessé, quoi qu’on en dise. Mais les assassinats individuels avaient quasiment disparu. Avec la mort de Hachani, ce sont ces assassinats de personnalités qui risquent de reprendre. Je pense qu’il ne sera pas la dernière victime si les partis ne réagissent pas pour imposer la paix.

 

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