«Le vide laissé par le FIS comme opposition réelle reste total»

«Le vide laissé par le FIS comme opposition réelle reste total»

Antoine Menusier Le Temps, 19 octobre 1999

Le numéro trois du Front islamique du salut, Abdelkader Hachani, juge sévèrement la politique de concorde civile du président Bouteflika

Le numéro trois du Front islamique du salut (FIS), Abdelkader Hachani, habite un appartement de la villa Chez Henriette, dans un quartier d’Alger. Marié, père de quatre enfants, cet ingénieur en pétrochimie de 43 ans ne jouit pas d’une totale liberté de mouvement. Après les arrestations, en 1991, des numéros un et deux, Abassi Madani et Ali Benhadj, toujours détenus, il avait pris la direction du FIS. Arrêté à son tour en 1992, il a passé cinq en prison.

Le Temps: Qu’avez-vous à dire sur les exactions qui se poursuivent en Algérie, malgré l’appel à la réconciliation nationale du président Abdelaziz Bouteflika?

Abdelkader Hachani: Le phénomène de la violence qui sévit en Algérie depuis bientôt une décennie a été engendré par des causes, la principale étant le coup d’Etat qui a mis un terme au processus démocratique, fin 1991, alors que le FIS allait remporter les élections législatives. J’ai le regret de constater que la démarche actuelle du pouvoir, appelée la concorde civile, est une mesure parcellaire, sinon policière, qui consacre l’approche sécuritaire pour résoudre une crise d’essence éminemment politique. Les limites de cette démarche risquent de s’avérer étroites, surtout que l’exclusion de courants très profondément enracinés dans la société reste absolument totale.

LT: Avant de vous réintégrer, le pouvoir attend peut-être un signe fort de votre part?

AH: Le FIS est frappé d’une interdiction dite légale depuis 1992, que nous demandons de lever. Il m’est interdit de parler en son nom. Le problème réel n’est toutefois pas le FIS mais le refus du pouvoir d’engager un processus de démocratisation réelle; si un tel processus était engagé, alors nous étudierions les formes de notre participation. Il est clair que, lorsque les conditions d’une pratique politique sereine seront instaurées, nous nous soumettrons au verdict du peuple, même s’il venait à nous rejeter.

LT: L’instance exécutive du FIS à l’étranger, emmenée par Rabah Kebir, a pourtant, de son côté, apporté son soutien à la réconciliation nationale entreprise par le président Bouteflika.

AH: Celui que vous citez n’incarne pas la ligne politique à laquelle je crois et pour laquelle je milite. S’agissant de réconciliation nationale, je milite personnellement depuis ma sortie de prison pour ramener la paix et évacuer la violence de façon globale et définitive de notre pays, en préservant la dignité et les convictions de toutes les parties. La résolution du phénomène de la violence restera cependant tributaire d’une ouverture politique réelle qui viendrait ponctuer un traitement juste et équitable des différents dépassements qui ont eu lieu de part et d’autre. Personnellement, je ne crois pas à l’absolution par l’amnésie et il serait utile de méditer l’expérience de l’Afrique du Sud dans le domaine.

LT: Le FIS n’a-t-il pas fait son temps?

AH: Ceux qui le prétendent font référence au FIS en tant qu’organisation politique interdite. Du coup, le FIS n’existe plus. Cette approche est erronée. Le vide laissé par notre mouvement comme opposition réelle au pouvoir, comme défenseur du projet islamiste, comme vecteur des intérêts du peuple, ce vide reste total. Si le FIS avait fait son temps, pourquoi ses dirigeants, Abassi Madani et Ali Benhadj, demeureraient-ils en prison?

LT: Le pouvoir n’a-t-il pas raison de craindre une libération d’Ali Benhadj?

AH: Ali Benhadj est prêt à oeuvrer pour une solution pour le bien du pays et allant dans le sens de l’islam, quitte, ensuite, à retourner purger sa condamnation à 12 ans de prison, prononcée en juin 1991. Il en prend l’engagement.

LT:Le président Bouteflika prône un rapprochement avec les chrétiens et les juifs. Qu’en pensez-vous?

AH: Nous n’avons pas de problème avec quiconque lorsqu’il s’agit de dialoguer. Tant que nous restons proches de l’islam, nous pensons que nous restons près de la vérité. Mais nous pensons que notre approche, à nous musulmans, est juste, que notre civilisation a profité aux juifs et aux chrétiens.

LT: Approuvez-vous la poignée de main entre le président Bouteflika et le premier ministre israélien, Ehud Barak, en marge des obsèques du roi Hassan II, en juillet au Maroc?

AH: Non.

LT: Le président Bouteflika souhaite la venue du pape en Algérie? La souhaitez-vous aussi?

AH: Je préfère ne pas répondre à cette question.

LT: Des moines trappistes envisagent un retour dans le monastère de Tibéhirine, à 80 kilomètres d’Alger, où six des leurs avaient été massacrés en 1996.

AH: Je n’ai rien contre.

LT: Le président Bouteflika, encore lui, a invité le chanteur Enrico Macias, juif pied-noir, à retourner en Algérie, où il est né, pour y donner des concerts

AH: Je ne souhaite pas qu’il vienne. Je préfère ramener la paix en Algérie. Il y a des priorités dans ce pays, l’une d’elles est la pauvreté. Dépenser des milliards pour organiser des concerts avec Macias ou Majda Erroumi, chanteuse libanaise, est à mon sens indécent.

 

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