Un gros tas de certitudes

Un gros tas de certitudes

Daïkha Dridi, 10 décembre 2000

Quelque chose a fait paf dans un journal hier. Paf comme un gros tas de certitudes bien rémunérées. Remonté comme un réveil, le chroniqueur du journal Liberté, embusqué sous le pseudonyme de Hakim Lallam, perd son sang-froid à la lecture d’un article paru dans le Quotidien d’Oran. Que dit cet article ? Rien qui n’attente à la vie privée de ce chroniqueur, rien qui n’insulte ses écrits, rien qui ne fasse la moindre référence à ses éructations quotidiennes de haine. C’est un article qui relate la toute nouvelle version du drame dont a été victime la famille de Abdelkader Hachani. Un autre son de cloche au sujet de l’exécution de Hachani il y a un an dans un cabinet dentaire de Bab el Oued. Son de cloche rendu possible par la voix de l’avocat du présumé assassin de Hachani, rapporté pour la première fois aux oreilles des lecteurs algériens par notre journal jeudi dernier, jour du procès du désormais célèbre Fouad Boulemia. Surprise, l’orgueil du chroniqueur de Liberté a l’air d’en prendre un coup personnel. Cet homme est furieux de lire autre chose que la litanie servie depuis un an par services de sécurité et procureur de la République à propos de la promenade dentaire du tueur solitaire. «Comme d’habitude, écrit-il, il s’est trouvé la même plume, celle d’une consoeur, pour touiller avec délectation dans la merde du ‘kituki'(…)» toujours dans le registre scatologique cher au bas de la dernière page de ce journal, le chroniqueur conclut avec une finesse et une distinction rares : «c’est que ces bestioles-là, si vous leur enlevez le casse-croûte du kituki, quel autre sang vont-elles bien pouvoir sucer ? Dans quel autre caca vont-elles s’ébrouer ?» Le propre du journalisme étant de poser des questions, ce débit d’insultes et de haine en appelle plusieurs. Pourquoi ce chroniqueur fait-il autant preuve d’attachement pour les excréments ? Quelle est la vérité de la relation entre cet homme et les matières fécales ? Pourquoi ce chroniqueur se sent-il si personnellement lié aux circonstances de l’assassinat de Abdelkader Hachani ? Pourquoi des chroniqueurs apparemment viscéralement attachés à la liberté d’expression perdent la mesure lorsque cette liberté d’informer est pleinement exercée ? Pourquoi poser des questions est-il un exercice qui répugne à la figure de proue de la dernière page d’un journal qui a pour devise frontale «le droit de savoir, le devoir d’informer»? Pourquoi interroger un avocat et rendre compte de son travail à la veille d’un procès public dérange-t-il autant le disque rayé d’un chroniqueur ? La chronique qui insulte le travail de journalisme est depuis longtemps la caricature la plus grossière de la dérive d’une presse qui veut s’arroger le droit au monopole de l’information. Elle évacue les questions et tout ce qui n’est pas conforme aux «sources généralement bien informées». Elle est allergique au droit à la différence. Elle se veut la dépositaire de la vérité, de la démocratie, de la liberté d’expression, celles évidemment qui sont du bon côté de la botte. La signataire de l’article intitulé «Fouad Boulemia plaidera non coupable» sur qui se déverse la dernière expansion pondérale de la cabale républicaine, répond, elle, dans cette chronique qui porte son nom. Pas un pseudo. Moi je ne sais pas qui a assassiné Boudiaf, ni pourquoi l’armée s’est refusée à secourir les massacrés de Bentalha, ni pourquoi l’assassinat de Hachani a coïncidé avec une rage de dent. Tout ce que je sais c’est poser des questions, à tout le monde, donner la parole à toutes les versions, à toutes les voix qui veulent bien s’exprimer et pas qu’aux sources courageusement anonymes mais généralement dignes de foi. Je n’ai pour juge que ma conscience et ne me sens redevable que devant mes lecteurs. Je continuerai à poser des questions parce qu’il y a autre chose en Algérie que des lecteurs de chroniques qui font paf. Je continuerai à poser des questions d’autant qu’il ne m’est pas du tout désagréable de savoir que cela fait sortir de ses gonds le chroniqueur de Liberté. Ma liberté est mon casse-croûte et je suis prête à le soumettre à débat. Le chroniqueur énervé peut-il lui se permettre de débattre de son «casse-croûte» ? Chiche.

 

 

 

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