Un leader du FIS assassiné à Alger

Après six semaines de regain de violence en Algérie
Un leader du FIS assassiné à Alger
Abdelkader Hachani était un partisan de la paix, mais il exigeait qu’elle soit négociée.

Florence Aubenas, Libération, 23 novembre 1999

Abdelkader Hachani était assis dans la salle d’attente de son dentiste, à Bab el-Oued, un quartier populaire d’Alger. Haut dirigeant du FIS (Front islamique du salut), il était sous surveillance policière constante depuis sa libération, voilà deux ans. Hier, de façon inhabituelle, personne ne l’escortait. Dans la salle d’attente, un homme est entré. Seul. «Avec une précision professionnelle», selon nos informations, il lui a logé deux balles dans la nuque.

Cette exécution en pleine ville, à l’heure du marché, rappelle soudain les assassinats politiques, comme celui du président Mohammed Boudiaf, tué devant les caméras de télévision en 1992, et celui de l’avocat Ali Mecili, numéro 2 du FFS (Front des forces socialistes, parti historique d’opposition), abattu à Paris en 1987. «C’est un signe funeste. L’euphorie et les discours enthousiastes du président Bouteflika n’auront été qu’une façade. Cette mort nous remet brutalement en face de la réalité sanglante», dit un avocat algérien, spécialisé dans les droits de l’homme.

Dans les rangs du FIS, éparpillé, décimé, emprisonné, Hachani restait sans doute le dernier homme politique d’envergure à pouvoir prétendre parler au nom du parti dissous, à la suite de sa victoire aux élections de 1991. Sa position était claire: favorable à un règlement politique du conflit, il s’était en revanche publiquement opposé à la loi sur la concorde civile, conduite au pas de charge par le président Bouteflika.

Pas revendiqué. Hier soir, son assassinat n’avait toujours pas été revendiqué. Avec prudence, les rares politiques algériens à réagir ont préféré se cantonner dans le constat que cette mort vient à nouveau «brouiller les cartes». Dans un communiqué, le FIS à l’étranger s’avance davantage: «Nous croyons les milieux éradicateurs (favorables à une solution militaire et non négociée de la crise, ndlr) responsables de ce crime.» Le Mouvement algérien des officiers libres (Maol), clandestin et basé à Madrid, considère pour sa part qu’il s’agit «d’un message sanglant de la part des généraux à tous ceux qui espéraient une solution politique en Algérie», faisant allusion à la hiérarchie militaire et en particulier aux services secrets de l’armée, la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS). «C’est une manière bien à eux de signifier que le dossier du FIS est clos définitivement.» Enfin, demandant une commission internationale d’enquête, le FFS estime qu’«un pont vers la réconciliation vient d’être détruit. Cela ne fait que profiter aux tenant de la stratégie de la terre brûlée et de la descente aux enfers. C’est là l’illustration tragique d’une fausse concorde et d’une fausse paix».

Dans toutes les voix qui venaient d’Alger pour commenter cette mort, la peur était d’un seul côté. «Nous allons vivre des temps durs; retrouver la peur, cette vieille compagne», dit un opposant, non-islamiste, à la loi sur la concorde civile. Cette mort tombe, en effet, à un moment charnière. Après l’élection à la présidence de Bouteflika au printemps, une atmosphère presque optimiste avait saisi l’Algérie. «Avec moi, vous pourrez dormir tranquille», martèle alors le président. Après dix ans d’une crise et plus de 100 000 morts, selon le bilan officiel, un professeur soupire: «Au-delà de tout, c’est ce que chacun de nous voulait: pouvoir au moins fermer les yeux une nuit sans penser à la mort.» En votant pour la loi sur la concorde, qui donne six mois aux maquisards pour se rendre en échange d’une amnistie, la majorité du pays voulait croire, désespérément, en quelque chose, n’importe quoi, mais qui pouvait ressembler à la paix.

Les effets de ce texte restent aujourd’hui mystérieux, ou en tout cas suffisamment peu convaincants pour que le pouvoir s’en vante. Aucun chiffre officiel, juste des décomptes: un peu plus de 1 000 membres de groupes armés auraient jusqu’à présent accepté de descendre des montagnes «afin de réintégrer le droit chemin», selon la terminologie officielle.

Pour Bouteflika, l’état de grâce s’est transformé en compte à rebours. Dans deux semaines, commence le ramadan, mois de jeûne généralement sanglant en Algérie. Le 13 janvier 2000, les possibilités d’amnistie prennent fin et «une main de fer et de feu s’abattra sur ceux qui continuent la lutte», a averti le pouvoir.

Tension. Dans cette ambiance qui se tend imperceptiblement, le pays lit les premiers signaux de ce qu’il connaît trop bien. Ce week-end, 50 personnes ont été assassinées sur une route près de Blida (50 km d’Alger). Le quotidien algérois le Matin, pourtant farouchement anti-islamiste, indique que le massacre a eu lieu à moins d’un kilomètre de deux postes de contrôle des forces de l’ordre. Parallèlement, ces dernières semaines, au moins une centaine de militaires ont été exécutés dans plusieurs opérations. Le Mouvement des officiers libres a dénoncé ces attentats «comme des liquidations à l’intérieur de l’armée, contre ceux qui sont en savent trop long sur les méfaits des généraux». Ce groupe de haut gradés qui dirige le pays en coulisses. A l’intérieur du pouvoir, les tensions se font également de plus en plus vives, pour le contrôle du pouvoir. La formation d’un gouvernement, annoncée depuis des mois, est sans cesse repoussée.

Enfin, du côté islamiste, la déception perce chaque jour d’avantage face à la trêve et la concorde, notamment dans les rangs de l’AIS (Armée islamique du salut). Après avoir accepté de se livrer, certains groupes ont même repris la clandestinité, phénomène inimaginable il y a encore quelques mois. Même si Hachani n’avait, lui-même, jamais appelé à la lutte armée, il restait l’une des seules figures à pouvoir fédérer ses mécontentements.

La veille de la mort de ce dernier, Bouteflika avait réaffirmé sa détermination à éliminer la rébellion et rétablir la confiance, afin d’attirer les investisseurs étrangers pour reconstruire l’Algérie. Il dénonçait ceux qui ne veulent voir que ce qui va mal en Algérie. Hier soir, la présidence algérienne a condamné l’assassinat d’Abdelkader Hachani et appelé les Algériens à la vigilance et au calme.

 

 

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