Avertissement aux voix dissonantes

Avertissement aux voix dissonantes

La mouvance islamiste privée d’un fédérateur face au pouvoir.

José Garçon, Libération, 23 novembre 1999

Depuis son arrivée aux affaires, il y a sept mois, Abdelaziz Bouteflika multiplie les déclarations optimistes sur la situation en Algérie, répétant à l’envi que son pays «sort de la guerre». Vendredi à Monaco, il s’emportait même contre des journalistes qui l’interrogeaient sur la reprise des attentats, estimant qu’il s’agissait là «d’épiphénomènes». L’assassinat, hier, d’Abdelkader Hachani vient de lui infliger un rude démenti. Le meurtre de l’un des trois plus hauts responsables du Front islamique du salut (FIS) dépasse en effet celui d’un homme ou d’un leader islamiste. Car le moment auquel il survient, ainsi que la personnalité et le rôle joué actuellement par Hachani au sein du FIS, font de cet assassinat une affaire strictement politique. Même si l’opacité qui entoure les violences en Algérie ne permet pas souvent d’y voir clair, cette affaire pourrait se révéler difficile à mettre sur le compte de quelque «égaré», comme les autorités appellent désormais les «terroristes» islamistes.

Années noires. Elle survient au moment où la loi sur la concorde civile marque sérieusement le pas puisque seul un millier d’islamistes armés se seraient rendus alors que selon les estimations (invérifiables) circulant à Alger, les groupes armés compteraient entre 5 000 et 7 000 combattants. Même si les violences sont loin d’avoir l’ampleur qu’elles avaient dans les années noires, la reprise des attentats depuis près de deux mois n’incite pas à l’optimisme. Tout se passe en réalité aujourd’hui comme si le gros des troupes de l’AIS, le bras armé du FIS (qui a déposé les armes officiellement en juin après avoir signé une «trêve» unilatérale avec les militaires en 1997) commençait à s’estimer grugé et à ruer dans les brancards. Signe du malaise évident existant au sein de l’AIS: dans sa dernière livraison, le bulletin El Ribaat, l’organe de «l’instance exécutive du FIS à l’étranger» dirigée par Rabah Kébir, élève pour la première fois le ton contre les «promesses non tenues» d’Abdelaziz Bouteflika et le refus des autorités d’engager un «véritable dialogue national».

«Dangereux». C’est dans ce contexte que le plus pragmatique et le plus politique – pour ne pas dire le seul «politique» – des chefs islamistes (lire page 2) a été assassiné. Il était en outre le seul des dirigeants islamistes à bénéficier à la fois d’une relative autonomie de mouvement – bien que sous surveillance policière constante – et à prétendre à une réelle légitimité au sein du mouvement islamiste. Détenu dans un prison militaire depuis plus de sept ans, Ali Benhadj est en effet devenu une sorte d’icône pour les plus intransigeants des islamistes, tandis que Abassi Madani, le président du FIS, ne fait pas mystère de sa volonté de prendre de facto ses distances de la politique. Depuis plusieurs mois, Hachani s’imposait donc comme une sorte de fédérateur des réseaux islamistes les plus politisés. Et cela d’autant plus qu’il n’a jamais caché son hostilité à la loi de concorde nationale – qui a divisé la mouvance islamiste – tout en revendiquant un véritable processus de «réconciliation nationale» et l’ouverture d’un dialogue politique, adhérant même à un Comité pour la paix créé par plusieurs personnalités politiques. Les militaires algériens l’ignoraient si peu qu’en avril, le général Médiène, le chef de la Sécurité militaire, confiait à l’un de ses interlocuteurs qu’il considérait Hachani «comme le seul chef islamiste réellement dangereux». «La démarche de M. Bouteflika a pour caractère prépondérant l’ambiguïté», affirmait quoi qu’il en soit Hachani en septembre à Libération en précisant «redouter que le référendum (sur la concorde, ndlr) ne lui serve d’alibi pour déclencher une action répressive plus forte encore que celle qui a eu lieu jusqu’à présent».

Critiques. Dans cette situation, une seule chose paraît acquise: ceux qui ont assassiné Abdelkader Hachani ont voulu empêcher qu’il puisse apparaître, par ses critiques de la démarche initiée par Bouteflika et les militaires, comme le chef légitime de la mouvance islamiste.

«Il n’y a plus désormais face au pouvoir que les islamistes ralliés et les tueurs extrémistes», résumait hier un responsable politique algérien. Ce n’est sans doute pas le seul «message» délivré par cet assassinat. Au moment où les (rares) voix divergentes en Algérie reçoivent des menaces signées par les GIA mais impossibles à identifier, le meurtre de Abdelkader Hachani peut résonner aussi comme un avertissement à leur encontre.

 

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