Normes de construction et normes politiques

Normes de construction et normes politiques

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 29 mai 2003

Il a fallu un séisme pour qu’on parle enfin de normes. Faudra-t-il un autre séisme pour se rendre compte que normes de construction et normes politiques sont indissociables?

C’est un jeu de mots trop facile, mais comment y résister? C’est un confrère qui en est l’auteur. Pour lui, l’Algérie a subi deux catastrophes en un mois: la nomination d’Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement et le séisme du 21 mai.

Le parallèle est dur, choquant, même pour un homme comme Ouyahia. Mais il révèle cette colère et cet abattement qui se sont emparés du pays en cette fin mai 2003, avec une terrible succession d’événements dramatiques qui ont transformé le pays en un champ de ruines psychologiques. A un point tel que l’extermination de deux familles à Chlef, en l’espace de quatre jours, faisant 21 morts, dont des enfants en bas âge, est apparue comme un événement secondaire qui ne fait plus la une des quotidiens. A peine a-t-on consacré à ces nouvelles victimes du terrorisme, quelques lignes dans la presse.

Et pourtant, dans ce drame la vie doit continuer. La douleur, aussi forte soit-elle, ne peut occulter cette évidence. La mémoire des morts ne peut, non plus, occulter les besoins des vivants. Et c’est là qu’on reconnaît la vitalité d’un pays, sa capacité de rebondir, de réagir aux événements douloureux et aux drames les plus terribles, pour se construire de nouvelles perspectives dans lesquelles les drames du passé ne doivent plus avoir de place.

Mais l’Algérie ne semble pas capable de se relancer. Elle préfère aller à des polémiques de seconde zone, se battre sur des terrains sans importance, exprimer sa colère sur des faits conjoncturels, sans jamais aller au fond des choses. La colère justifiée de ceux qui ont tout perdu dans ce séisme, cherche des têtes à couper, des responsables à châtier. Elle réclame justice. Mais elle s’estompera au fil des jours, s’atténuera avec le temps, sera grignotée par l’oubli, pour laisser de nouveau le pays s’enfoncer dans le laisser-aller, jusqu’au prochain drame. N’a-t-on pas vécu dix années de terrorisme et subi la catastrophe de Bab El-Oued? Qu’a tiré le pays de ces drames sur le terrain politique, dans la gestion de la société, et quelles conclusions en a-t-il tirées dans le domaine de la gestion de l’urbanisme, du bâtiment et des préventions des catastrophes? Peu de choses, en vérité, si ce n’est une extraordinaire capacité à refaire les mêmes erreurs, à répéter les mêmes fautes. Plus grave encore, le pays s’installe dans la fatalité. Il admet qu’il n’y a rien à faire. Quelque part dans leur subconscient, les Algériens commencent à admettre qu’il s’agit d’une sorte de malédiction qu’on ne peut éviter et dont on ne peut atténuer la portée. Ils sont pris d’un réflexe de survie, espérant honteusement qu’ils ne figureront pas dans la prochaine liste des victimes.

C’est cette résignation qui constitue, aujourd’hui, le plus grand obstacle. Elle paralyse les bonnes volontés, tétanise les plus ardents partisans de l’action. Renforcée par des institutions inefficaces et des structures paralysantes, elle décourage tous les acteurs politiques, économiques et sociaux du pays. Le découragement gagne même chez les Algériens les plus courageux, les plus résolus, qui admettent, de plus en plus, qu’il n’y rien à faire.

Pourtant, la polémique suscitée par le séisme du 21 mai offre, paradoxalement, un point de départ pour un vrai projet politique. En effet, on a beaucoup parlé de normes de construction, accusant les promoteurs de ne pas les avoir respectées. Dans le bâtiment, comme en politique et en économie, c’est l’absence de ces normes qui a entraîné le pays dans un engrenage infernal. Car l’Algérie a d’abord besoin de revenir à des normes admises, acceptées et défendues par tous les partenaires politiques et sociaux. Elle a besoin de règles du jeu claires, aussi bien pour circuler en voiture, pour construire une habitation, pour bénéficier d’un logement social que pour accéder au pouvoir. Elle a surtout besoin que ces règles soient respectées, et en premier lieu par ceux qui détiennent le pouvoir.

Dans le bâtiment, ces règles sont relativement simples, car elles sont scientifiques, donc mesurables et vérifiables. Par contre, en politique, elles sont plus difficiles à établir et à faire respecter. Elles nécessitent un effort collectif de toute la société, et d’abord de ceux qui détiennent le pouvoir. Elles doivent être patiemment construites, chaque groupe social, chaque partenaire, chaque génération apportant une pierre à l’édifice.

C’est évidemment, un effort qui cadre très peu avec l’air du temps. En Algérie, on préfère gagner de l’argent rapidement, accéder au pouvoir vite et par tous les moyens, de préférence sans être contraint de passer par les urnes. Chacun rêve d’être choisi par le prince pour faire partie de la cour. Et on préfère changer de prince plutôt que de s’engager dans un effort collectif destiné à changer les règles du jeu.

Ceux qui ont exprimé leur contentement de voir Abdelaziz Bouteflika hué à Boumerdès en sont une preuve évidente: ils veulent qu’il s’en aille, mais ils veulent avoir, seuls, le privilège de choisir son successeur. Leur attitude est aussi criminelle que celle de l’entrepreneur qui a économisé du ciment et provoqué la mort de dizaines de personnes ensevelies sous les décombres d’un bâtiment à Réghaïa. Car en politique comme dans le bâtiment, le non-respect des normes est un crime.