FIS: divisions et guerre de légitimité

FIS: DIVISIONS ET GUERRE DE LÉGITIMITÉ

Mustapha Bey, Algeria Interface, 18 septembre 2002

Paris, 18 Septembre 2002 – Un congrès du Front islamique du salut (FIS) tenu en Europe en août dernier a accentué les divergences entre les différentes tendances de ce mouvement.

Paris, 18 Septembre 2002 – Le souhait de Abassi Madani de relancer un jour un «FIS unifié et unificateur» n’est pas près d’être exaucé. Le «Congrès Abdelkader Hachani», organisé à la frontière belge en août par un courant minoritaire du mouvement, a eu un effet contre-productif. Il a accentué davantage les divisions entre dirigeants de l’intérieur et de l’extérieur et, surtout, déclenché une nouvelle guerre de légitimité.

Bien que la Délégation parlementaire du FIS à l’étranger (DPFE, dirigée par Anwar Haddam à partir des USA) et le Conseil de Coordination (CCFIS, regroupant partisans d’Ahmed Zaoui, un groupe d’algérianistes de Genève et la DPFE) aient été officiellement dissous par le congrès, l’objectif de créer une instance et un porte-parole uniques n’a pu en effet être rempli. À l’étranger, le FIS parle toujours de deux voix, celles d’un nouveau comité provisoire issu du congrès de Belgique et de l’IEFE, l’Instance exécutive du FIS à l’étranger dirigée par Rabah Kebir.

Cette dualité externe trouve son pendant en Algérie parmi les dirigeants historiques et «militaires.» En effet, en l’absence d’Abdelkader Omar, virtuel numéro trois du FIS depuis l’assassinat d’Abdelkader Hachani en 1999, et de Noureddine Chigara, en retrait de la vie politique, Abdelkader Boukhamkham et Madani Mazrag (ancien chef de l’AIS, défunte aile militaire du FIS) constituent une base d’appui à Rabah Kebir, le président de l’IEFE.

Kamel Guemazi et Ali Djeddi, autres dirigeants historiques, soutiennent pour leur part l’alliance entre la Djaz’ara (ndlr, courant algérianiste, dont les dirigeants sont réfugiés en Suisse) et une partie du courant salafiste (majoritaire). Cette alliance est un des résultats du congrès de Belgique, dont les décisions transitoires ont été fortement contestées en Algérie et à l’étranger.

Primauté de l’intérieur sur l’extérieur
Cette alliance est fondée sur le respect du statu quo hérité du «Congrès de la fidélité» (organisé à Batna, en juillet 1991, au lendemain de l’arrestation de la direction historique du parti). Ce congrès avait consacré Abassi Madani et Ali Benhadj comme source suprême de la légitimité politique, porté en première ligne Abdelkader Hachani et Rabah Kebir et, surtout, favorisé l’émergence du courant djaz’ariste, minoritaire mais alors influent.

Consacré par le congrès de Belgique, qui avait tous les traits d’une OPA infructueuse sur la représentation du FIS, lancée par le groupe de Genève, ce statu quo ante est désormais rompu. Pour la première fois dans l’histoire du FIS, son président Abassi Madani n’est plus considéré comme source première de légitimité. Rabah Kebir (Bonn) et ses deux lieutenants, Abdelkrim Ghemmati et Abdelkrim Ould Adda (Bruxelles), usant du canal de la publication Erribat, relayés par Abdelkader Boukhamkham et Madani Mazrag en Algérie, ont décrété son illégitimité, estimant que ses années de prison et de résidence surveillée l’auraient rendu inapte à tout jugement politique.

En conditionnant la tenue d’un éventuel congrès extraordinaire – qui redéfinirait les sources de la légitimité politique – à «la réunion des conditions favorables du point de vue sécuritaire et politique», Rabah Kebir semble vouloir tirer avantage du maintien du statu quo issu du congrès de Batna tenu dix années auparavant. Sa propre légitimité, le président de l’IEFE semble la tirer du fait qu’il ait, avec Abdelkader Hachani, dirigé et conduit le parti à la victoire aux législatives avortées du 26 décembre 1991.

S’ils reconnaissent «la primauté de l’intérieur sur l’extérieur» pour mieux rejeter les décisions du congrès de Belgique, Kamel Guemazi et Ali Djeddi se gardent pour leur part de critiquer Abassi Madani ou de contester franchement sa légitimité. Mettant cependant l’accent sur la collégialité de la prise de décision, Kamel Guemazi souligne que le «document du 18 juin 1995» contenant les propositions du FIS pour une solution politique à la crise, discuté alors avec le président Liamine Zeroual, est «l’ultime référence politique» pour les dirigeants du parti et «reste d’actualité.»

Des enjeux politiques de taille
Ce document, s’inspirant du «Contrat de Rome» (conclu à Sant’Egidio le 14 janvier 1995) dont Rabah Kebir est signataire, a été élaboré par Abassi Madani, Ali Benhadj et Abdelkader Hachani. Il a été paraphé par ces trois derniers, Kamel Guemazi, Ali Djeddi, Abdelkader Boukhamkham et Abdelkader Omar. La référence à ce document politique vaut toutefois contestation de la légitimité de Rabah Kebir, de sa propension à vouloir représenter à lui seul le FIS, et du bien-fondé politique de l’accord signé par l’AIS avec l’armée en 1997, et soutenu par le président de l’IEFE et son allié, Abdelkader Boukhamkham.

La guerre de légitimité ouverte par le congrès de Belgique semble avoir pour «fil rouge» des enjeux politiques de taille: la libération éventuelle, en juin 2003, d’Abassi Madani et d’Ali Benhadj, qui auront alors purgé leurs peines de douze ans de prison et l’organisation, en avril 2004, d’élections présidentielles. L’enjeu, pour les dirigeants du FIS en Algérie et à l’étranger est, selon toute vraisemblance, la succession des deux primus inter pares de la formation islamiste.

Abassi Madani, atteint par la limite d’âge – il aura 78 ans en 2003 – et Ali Benhadj, affaibli par un état de santé déficient, auront quelque peine à s’imposer de nouveau comme numéros un et deux d’un parti dont il est difficile d’évaluer aujourd’hui le poids dans l’opinion ou de dire s’il demeurait une carte politique importante. Cette évaluation est d’autant moins aisée à effectuer que l’espace de représentation des thèses islamistes est plus que jamais fragmenté.

En outre, au risque d’ajouter au désenchantement des sympathisants, les dirigeants du FIS, tous statuts confondus, se sont toujours abstenus de faire le bilan de l’action du parti depuis sa création. Et de définir sa part de responsabilité dans la crise depuis 1992. Aucun des dirigeants en Algérie ou en exil, salafistes comme djaz’aristes, n’a en effet émis le moindre point de vue sur l’incapacité de la direction politique du parti à prévenir, contenir, empêcher ou même combattre la dégénérescence terroriste des courants salafiste et djaz’ariste et des internationalistes de la guerre sainte, qui ont fourni les légions armées islamistes notamment en Afghanistan, en Bosnie et en Tchétchènie.