Haouch El Mekhfi, la ferme de la colère

Haouch El Mekhfi, la ferme de la colère

El Watan, 25 mai 2003

Aucune pancarte ne l’annonce sur la RN 61 qui la borde. A 30 km à l’est d’Alger, la localité de Haouch El Mekhfi, littéralement «ferme de l’ermite», porte bien son nom.

Des rues défoncées sans noms. Anonymes. «Nous sommes abandonnés. Le maire de Ouled Hadadj (dont dépend la localité) est venu hier soir avec un camion chargé d’eau minérale. Nous l’avons chassé. Nous avons besoin de tentes pour abriter nos familles», raconte Ali, qui a pu sauver ses enfants in extremis. Sa maison à deux étages s’est effondrée. Sa famille s’est réfugiée dans le jardin d’un voisin, plus chanceux. Sa demeure a résisté. Avant-hier, les sinistrés de cette localité de 20 000 habitants ont failli barrer la route nationale. «Nous sommes en colère. Nous couperons réellement cette route. Ce matin, le maire a refusé de nous recevoir. C’est finalement quoi cet Etat ?», s’insurge Ahmed, le voisin de Ali. Moussa vient de rentrer avec une cargaison de vivres à bord de son camion. Chaque matin, il part faire des achats chez les grossistes. D’autres jeunes du quartier distribuent le pain, le lait, le fromage et l’eau minérale. «D’autres vivres sont acheminées par des bénévoles de Boudouaou, de Tipaza (à 150 km à l’ouest)», explique-t-on. «L’adjoint-maire est venu également, mais pour distribuer des discours. Il n’est même pas descendu de sa rutilante voiture. Où sont passés les dons du Croissant-Rouge ?», explose Yousfi, un ancien correspondant de presse. Les sapeurs-pompiers dépêchés de Béjaïa et de Aïn Defla estiment à une centaine le nombre des morts. Une vingtaine de bâtisses se sont écroulées. Ainsi que des gourbis en terre sérieusement endommagés. Depuis 23 ans, Ahmed et sa famille de sept personnes vivent dans une de ces masures. Le toit en tuiles s’est effondré en partie, les murs sont fissurés. Ses enfants s’abritent sous les arbres autour de la cabane. «L’an dernier, l’APC m’a inscrit pour bénéficier d’un logement social. Mais mon nom a été remplacé par celui d’un autre», crie-t-il. Superposition des calamités. A quelques pâtés de maisons, ou ce qu’il en reste, une foule et du vacarme. Des habitants, des gendarmes et des pompiers entourent un bulldozer qui tente de démêler quatre dalles de la maison des Hariti. En plus des propriétaires, trois autres familles y vivaient : les Betaoui, les Saddate et une troisième famille dont le propriétaire ne peut se remémorer le nom. On le comprend. Il a perdu cinq des siens. Son fils, Azzedine, neuf ans, reste coincé sous les décombres. «Il étudiait avec son oncle mercredi soir. Nous avons retrouvé jeudi l’oncle et la mère du petit. Morts. L’enfant a dû aller aux toilettes. Peut-être», confie Redouane, un élèment de la Protection civile, originaire de Béjaïa «Il faut dégager une des dalles pour pénétrer à l’intérieur», explique un gendarme qui guide le chauffeur du bulldozer. «Il faut surveiller le père. Il est capable de se jeter dans cette ruine et mettre sa vie en danger», prévient le gendarme. La dalle résiste. «On a pu sauver quatre personnes : Hocine, 18 ans, Affaf, 20 ans, de la famille Betaoui, et le père des Saddate, Bachir, 35 ans, et son fils Reda», raconte Cherif Betaoui, le chef de famille qui a perdu Fatma, l’épouse. Ils sont onze à avoir perdu la vie rien que dans cette villa. A côté, un camion décharge des sacs de pommes de terre. «Donnez-nous quelques sacs», crient des femmes abritées dans un jardin voisin. «Un particulier en a fait don à la mairie uniquement pour les sans-abris», précise le chauffeur. «Ces femmes sont sinistrées. Voici leur maison», lui répond un vieux voisin indiquant l’amoncellement de béton en prise avec le bulldozer.

Par Adlène Meddi