L’été des sinistrés du Figuier II (Boumerdès)

L’été des sinistrés du Figuier II (Boumerdès)

Quand le soleil est triste

El Watan, 21 août 2004

Dieu nous a épargnés et l’homme nous a achevés.» Propos de Ouahiba, jeune mère de famille, qui reviennent comme un leitmotiv. Rien de nouveau sous le soleil brûlant de Boumerdès.

Toujours des chalets à perte de vue. Toujours les mêmes visages tristes, les mêmes regards vides, les mêmes appels au secours. Pluie, chaleur ou vent, le rituel ne change pas. Les saisons passent sans laisser de traces. Lever à 6 h, arraché du lit par une chaleur suffocante et coucher à 2 h après minuit. Parfois même plus tard. Pour les mêmes raisons. Chaque saison est redoutée. Chaque période a son lot de misères. L’été réveille de mauvais souvenirs. La saison chaude est perçue ici comme une punition divine. C’est l’enfer, «djahenama», soupire Ouahiba. «Peut-être que nous sommes en train de payer», ajoute-t-elle, la fatalité, sur le bout des lèvres. Mais la chaleur à l’intérieur des chalets n’est pas le seul problème qu’évoquent les sinistrés. Il y a aussi l’isolement. «Pas de taxiphone, pas d’ambulance, pas de centre sanitaire», lance Ouahiba. «Tout est à Boumerdès, à 10 km de là. Que faire s’il y a une urgence ?», se demande-t-elle. «Même la pharmacie est là-bas !», surenchérit une de ses voisines. Cette jeune femme malade et affaiblie se souvient encore du jour où elle frappa à toutes les portes des chalets à la recherche d’une «infirmière sinistrée» pour lui faire une piqûre. De leur côté, les autorités promettent de briser cet isolement en favorisant l’installation de commerces. «Ce sera chose faite ces jours-ci», déclare un responsable de la wilaya. Le beau paysage environnant, les rescapés ne le remarquent même pas. Pour eux, la plage est synonyme de sable et de poussière. La forêt ? Un nid à bestioles, un refuge pour les insectes et les rats, ces gros rats noirs qui effraient tant les enfants et qui les poussent à se cloîtrer chez eux. Du haut de cette colline oubliée, à partir de leurs petites fenêtres, ces enfants se contentent d’observer les estivants s’amuser, entendre leurs éclats de rire, leurs explosions de joie. Non pas qu’ils n’y participent jamais. Ils s’en sont lassés. D’autant que ces temps-ci, ils n’ont pas le cœur à se distraire. Leurs parents se disputent constamment à cause de la promiscuité des lieux et de tous les problèmes que cela engendre. «Chaque jour, c’est la guerre dans l’un des chalets», explique Ouahiba. «Chacun son tour ! Si ça continue comme ça, tous les couples vont divorcer !», ajoute-t-elle avec une pointe d’humour. Ouahiba ne veut plus s’exprimer : «Allez chez la voisine, elle a peut-être besoin de dire ce qu’elle a sur le cœur.» Dix millions de centimes, c’est la somme que la voisine de Ouahiba a déboursée pour aménager son chalet. Cela fait déjà plus d’un an qu’elle a investi ce lieu avec son époux et ses enfants. «Il fallait tout installer, dit-elle, il n’y avait même pas de conduite pour les toilettes et la salle de bains», ajoute-t-elle. Cette jeune femme a dû refaire la cuisine, une partie de la salle de bains et la cour. Elle y a installé un semblant de véranda, avec des roseaux, pour y étendre le linge de ses enfants, et surtout pour cuisiner. «On ne peut pas allumer la gazinière, sinon il ferait trop chaud, ça devient invivable, un véritable sauna», explique la maîtresse de maison. Endommagé par la chaleur, elle a dû se séparer de son premier réfrigérateur, alors pour éviter d’user le second, elle passe sa journée à surveiller l’orientation du soleil pour déplacer son nouveau réfrigérateur, d’une pièce à l’autre. «J’ai peur qu’il grille, j’ai d’autres priorités. Il faut que je continue les travaux.» Cette mère, comme beaucoup d’autres ici, fait de son mieux pour rendre le quotidien de sa famille plus supportable. Elle a même planté des fleurs pour que ses enfants «retrouvent le sourire», surtout le dernier. «Il ne parle presque plus depuis le tremblement de terre.» Pour cette maman, le silence de son fils est assourdissant. «Son regard parle pour lui», explique-t-elle. Tristesse, mélancolie et incompréhension. Ses résultats scolaires ne sont plus ce qu’ils étaient. «Tous les enfants des sinistrés ont des résultats catastrophiques. Ils redoublent presque tous», ajoute-t-elle, inquiète. Que sont devenues les fameuses promesses de prise en charge psychologique des sinistrés du 21 mai ? De l’autre côté du mur, une voix se fait entendre, celle de Ouahiba. Elle souhaitait ne plus s’exprimer, mais c’est plus fort qu’elle. «Dans les oubliettes», crie-t-elle. «Voilà où on nous a mis», ajoute-t-elle. Elle soupire et observe longuement sa nouvelle demeure et conclut : «Je ne vois plus des chalets, je vois des boîtes alignées à n’en plus finir, des cercueils, on nous a enterrés vivants, Dieu nous a épargnés et l’homme nous a achevés…»

Par Mériem Amellal