Enquête indépendante sur les effondrements des bâtisses

ENQUETE INDEPENDANTE SUR LES EFFONDREMENTS DES BATISSES

Les experts accablent les constructeurs

L’Expression, 09 juillet 2003

Les citoyens qui ont commandé ce document, constitués en partie civile, comptent incessamment saisir la justice.

«Nous ne reculerons pas, cette fois-ci nous avons une preuve à l’appui. Les responsables malhonnêtes qui ont construit notre cité n’échapperont pas à la justice» attestent la vingtaine de familles, ou plutôt les survivants du bâtiment 73 A Cité Ibn- Khaldoun (1200 logements) sise Boumerdès, laquelle s’est complètement effondrée lors du séisme du 21 mai dernier, et qui a fait 25 morts parmi les occupants.
«Tout en étant conscientes que la catastrophe est naturelle, que la volonté de Dieu est au-dessus de tout le monde», les victimes, profondément affectées par la perte de leurs proches, estiment que l’erreur humaine a été à l’origine de ce drame. Ils n’ont d’ailleurs pas hésité, dès les premiers jours ayant suivi le séisme, à montrer du doigt le constructeur de la bâtisse concernée, lequel n’a pas «respecté les normes de construction». Ces familles décident alors de se constituer partie civile pour ester en justice les personnes qui occupaient à l’époque des postes de responsabilité au niveau de la direction Construction et travaux (une ex-filiale de Sonatrach), la direction qui avait réalisé, entre les années 1975 et 1978, des immeubles au niveau dudit site.
Ces mêmes familles, et avant d’entamer les procédures judiciaires, ont fait appel à un cabinet privé pour procéder à l’expertise des ruines. «Comment voulez-vous qu’on fasse confiance aux experts du CTC, alors que le président de la République en personne a critiqué leur travail, et a fait appel aux Français».
Le rapport de cet expert, dont nous avons reçu une copie, a fini par donner raison aux familles des victimes. Le constat est sans équivoque. Il confirme que « Le bâtiment 73A, à travers l’état de ruine généralisé qui le caractérise et le niveau de dislocation de ses différents éléments, porte en lui toutes les carences qu’il a subies allant de sa conception à son implantation sur un talus non protégé et enfin à sa réalisation avec, sans doute, un béton de moindre qualité que celui requis».

Etudes techniques bâclées et terrains inadaptés
L’expert constate que, des trois parties A, B et C constituant le bâtiment 73, seule la partie A s’est effondrée en s’effritant, les autres même durement éprouvées, tiennent encore en place. Parmi les raisons citées, il y a le fait que le bâtiment 73A est construit en zone de remblais à la limite d’un talus sablonneux à deux versants (Nord et Ouest du bâtiment), ce qui l’expose aux effets extrêmes du séisme dans sa partie « onde de surface », c’est-à-dire celle arrivant en première partie de la secousse sismique.
En effet le talus étant en sable, donc amplificateur d’onde et d’effet sismique, et libre sur deux faces non protégées (mur, veille ou tranchée), l’onde sismique dite de surface, précise le rapport, ne peut donc se propager au-delà du talus et s’amortir au fur et à mesure dans le sol. «Celle-ci déverse par conséquent toute son énergie en bout de talus, donc en infrastructure du bâtiment 73A».
En plus du choix du site, l’expert observe des lacunes dans la conception de la construction.
Le fait que les joints entre les différentes (A, B et C) parties principales 73 ne soient pas conçus et / ou réalisés «fonctionnels», c’est-à-dire avec suffisamment d’espace pour permettre la dilatation ou la vibration libre de chacune des sous-structures porteuses des parties A,B et C, a fait qu’à la première vibration induite par le séisme , les parties A,B et C se sont entrechoquées, ajoutant ainsi aux effets sismiques ceux découlant de l’interaction vivement déconseillée entre les différents blocs du bâtiment principal», note le rapport. «Aussi comme la rigidité des principaux éléments de l’ossature porteuse des blocs, à savoir les poteaux, est très faible pour ne pas dire insignifiante dans ce sens longitudinal du bâtiment 73 (dimensions du poteau et ferraillage)», le bâtiment 73 ne pouvait résister à cette cascade d’insuffisances et, il ne pouvait de ce fait que s’effondrer et très rapidement, c’est-à-dire en tout début de secousse sismique.
Concernant la rigidité de l’élément porteur vertical, qu’est le poteau dans ce sens longitudinal du bâtiment, sens par lequel est venu le péril, le rapport fait remarquer que l’élément «poteau contrevient presque à toutes les dispositions constructives régissant le domaine, comme par exemple celles exigeant un minimum de 25cm pour le plus petit et ce, dans les zones de moyenne sismicité comme c’était le cas jusqu’alors pour la région», ou encore la disposition concernant le taux maximum admissible de section d’acier par rapport à celle du béton fixé à 5% en toute section du poteau, «alors que dans le cas présent, ce taux dépasse largement les 10% c’est-à-dire le double de l’admissible.» Ces insuffisances en termes de non-satisfaction aux dispositions constructives ont vu leurs effets s’accroître et s’amplifier «par la présence d’un béton de qualité moyenne ou faible faisant du poteau, et par extension du bâtiment, un élément à rupture fragile comme c’est le cas aujourd’hui pour le bâtiment 73A avec son écroulement rapide, une séparation franche et nette d’acier et de béton et enfin l’effritement total de ce dernier».
Les familles citant «des sources bien informées» nous apprennent que la DTC n’a même pas réceptionné ces immeubles à la fin de leur réalisation, ce qui explique, selon eux le fait que les V.R.D n’ont même pas été réalisés.

A quel niveau situer les responsabilités?
Contacté par nos soins, un expert au niveau du CTC Chlef nous a assuré «que les services de contrôle n’auraient et ne pourront jamais approuvé un plan qui contient des dépassements comme ceux constatés au niveau dudit rapport». Comment expliquer dans ce cas-là les observations de l’expert privé? Nous avons essayé d’avoir la version des anciens responsables de l’ex-DTC, alors qu’un certains nombre d’entre eux exercent toujours au niveau de Sonatrach.
Le seul que nous ayons pu joindre, après avoir douté de «la fiabilité de nos informations», s’est interrogé sur les raisons qui nous amènent à nous intéresser à ce site, «d’autant plus que les lacunes ont été constatées un peu partout là où les bâtisses se sont effondrées». Comment avez -vous reçu la décision prise par les victimes de se constituer partie civile ?«Je n’ai aucune déclaration à faire, les accusations proférées par ces dernières sont dénuées de tout fondement», et d’ajouter, «quand bien même des lacunes ont été enregistrées sur la construction, cela n’engage en aucune manière la DTC, puisqu’il existait à l’époque deux pôles d’approvisionnement».
Par ailleurs, nous avons rencontré à Boumerdès le conducteur des travaux, qui avait en charge le suivi du projet en question. Ce dernier persiste et signe: «Nous avons respecté toutes les normes de construction, je vous défie de prouver le contraire» : il continue, «ce que vous dites est très grave, laissez messieurs les spécialistes faire leur travail, vous ne pouvez pas bâtir une accusation sur la base de la rumeur».
Cependant une source proche de cette direction, ayant voulu gardé l’anonymat, nous a confirmé «l’absence du mur de soutènement sur le plan de la construction du bâtiment 73A», estimant par ailleurs «qu’en aucun cas cette omission ne pourrait être à l’origine du drame». Une remarque clairement remise en cause par le rapport.
Toutes les tentatives de contacter d’autres responsables au niveau de DTC ont été vaines. Au niveau de la direction de Sonatrach on demeure peu prolixe sur la question. «Je préfère ne pas me prononcer, j’ignore ce dossier» atteste M.Hamèche, le conseiller du P-DG de la Sonatrach.
Les familles ne comptent pas baisser les bras: «Nous sommes conscients que la tâche sera rude, c’est pour cela que nous sommes à la recherche d’un bâtonnier crédible qui sera capable de dépasser tous les obstacles qui pourraient entraver son travail». Au niveau du ministère de la Justice, on reste intransigeant. «la justice algérienne est libre, si les dépassements sont prouvés, il n’y a aucune raison objective de les occulter, la machine judiciaire fera face en toute objectivité à sa mission».
Notons enfin que la Ligue algérienne des droits de l’homme réfléchit sérieusement à la prise en charge des doléances des familles des victimes. Plusieurs d’entre elles se sont présentées, selon une source proche de cette organisation: «Nous n’avons pas encore pris une décision finale, mais nous encourageons ce genre d’initiative, qui démontre la conscience et le civisme des Algériens», précise une source proche de la ligue.

Achira MAMMERI