De plus en plus de pauvres

Cette précarité qui gagne les Algériens

Près d’un million et demi de repas gratuits ont été distribués en huit jours, selon des sources officielles. La pauvreté gagne de plus en plus d’Algériens, mais on ne s’en préoccupe que durant le mois de Ramadhan.

De plus en plus de pauvres

Le Matin, 18 novembre 2002

Le CENEAP publie un rapport sur les « effets du programme d’ajustement structurel sur les populations vulnérables » pour l’an 2000, qui montre le processus de paupérisation qui a gagné 35 % de la population algérienne.

Parler de la flambée des prix durant le Ramadhan ou d’une pauvreté accentuée par les dépenses du mois sacré n’est, en fait, qu’un renvoi direct au niveau de vie de l’Algérien moyen en général. C’est en fait un indice supplémentaire de la détérioration du pouvoir d’achat des Algériens. Ces derniers ne parviennent plus à faire face aux dépenses quotidiennes, sans évoquer les dépenses supplémentaires et les achats occasionnels qu’implique ce genre d’événement.

Les dernières études réalisées par les institutions publiques relatives au niveau de vie de la population sont très éloquentes à ce sujet. 35 % de la population algérienne vivent au-dessous du seuil de la pauvreté. La dernière étude du CENEAP datant de l’an 2000 relève que, sur une population de 31,07 millions d’habitants, près de 12 millions vivent sous un seuil défini par un revenu annuel estimé à 18 000 DA. Soit 11 millions d’Algériens vivant avec un peu moins de 50 DA par jour. La tendance générale de ce chiffre est à la hausse, si l’on tient compte de la politique économique engagée depuis un peu plus d’une décennie. Le plan d’ajustement structurel a accéléré le phénomène d’appauvrissement, poussant chaque jour davantage une population de plus en plus vulnérable à un appauvrissement rapide.

L’examen de ces données rend compte d’une situation plus qu’alarmante pour la majorité. 11 millions d’Algériens vivant avec moins de 50 DA par jour ne signifie absolument pas que les 20 autres millions sont sensiblement mieux lotis. Ainsi, les études faites par le CENEAP au cours de ces deux dernières années relèvent que plus de 91 % des ménages n’ont aucune possibilité d’épargne, 62,77 % des chefs de ménage ne font plus d’économies, 66,67 % des ménages s’endettent, essentiellement pour faire face à des frais courants.

L’augmentation du chômage et le blocage des investissements face à des prix libérés entraînent une forte inflation. Laquelle engendre des effets négatifs sur le niveau de vie de la population et la paupérisation de larges couches de la société. Cette paupérisation trouve son explication essentiellement dans trois grands thèmes. Au premier plan, l’emploi. La restructuration des entreprises et la restriction budgétaire ont entraîné une chute drastique de l’emploi. Jusqu’en 1999, les compressions des effectifs ont touché 81 % des sociétés publiques, soit 326 678 emplois supprimés, dont 55 % dans le secteur des services, 48 % dans le secteur du bâtiment, travaux publics et habitat (BTPH), 38,3 % dans le secteur agricole et 17,2 % dans celui de l’industrie. Les taux de chômage ont atteint les 29,4 % pour les hommes et 45,58 % pour les femmes. Soit un taux global de 33,92 %. L’autre facteur est certainement le désengagement de l’Etat entraînant une réduction des revenus des catégories sociales à protéger. La libéralisation des prix provoque forcément la diminution du pouvoir d’achat des catégorises à revenus fixes, accentuant du même coup les inégalités sociales. Ces inégalités sont tangibles à travers plusieurs indicateurs. L’étude du CENEAP rend compte d’une nette diminution de l’indice de consommation directement lié au revenu. 56 % des ménages déclarent avoir fortement réduit leurs achats et abandonné l’achat de certains produits. De même, ils relèvent que les fréquences de consommation ont diminué pour la très grande majorité des produits hormis les pâtes, le riz et les légumes secs. L’étude fait ressortir que 50 % des Algériens consomment de moins en moins de protéines animales, à savoir les viandes et les poissons, les sucres, les corps gras et les fruits et les légumes. Quant au cadre de vie global, il n’échappe pas à la détérioration générale. L’enquête menée par le CENEAP autour des effets du programme d’ajustement structurel a révélé que plus de 60 % de la population vit dans des habitations qui offrent très peu de confort. Il faut noter ici que l’espace habité traduit nettement la précarité qui caractérise une bonne partie de l’espace de vie. L’analphabétisme touche 31,90 % de la population totale, dont 40,27 % de femmes. La réduction des dépenses étatiques d’éducation a engendré la parution du phénomène de descolarisation dès 1999. Lequel touche pour des raisons socioculturelles les filles plus que les garçons. Les chercheurs du CENEAP affirment, en outre, qu’un revenu algérien moyen ne peut assurer au maximum que la scolarisation de 2 enfants. Dans le domaine de la santé, la réduction des moyens alloués à la santé publique a surtout affecté les femmes et les enfants. La situation sanitaire s’est indéniablement dégradée. Cette dégradation se confirme par le retour de maladies éradiquées depuis des décennies, notamment la typhoïde, la tuberculose et la gale. A cela s’ajoute un taux de mortalité maternelle assez élevé, soit 215 femmes pour 100 000 naissances vivantes alors qu’il n’est que de 70 femmes pour 100 000 en Tunisie. Paradoxalement, cette population pauvre habite un pays riche, selon le classement établi par la Conférence des Nations unies pour le commerce et de le développement. Avec un produit intérieur brut (PIB) de 53 milliards de dollars et des réserves de change estimées à plus de 22 milliards de dollars, l’Algérie, classée au 49e rang des pays et entités économiques les plus riches du monde, surclasse, et de loin, ses voisins maghrébins qui ne sont que 63e pour le Maroc et 84e pour la Tunisie. L’aisance financière que connaît le pays ne profite vraisemblablement pas à sa population. N’a-t-on vraiment pas les moyens d’améliorer les conditions de vie de la population ? Le cas échéant supposerait peut-être la révision de la politique économique du pays afin de permettre une réelle relance économique créatrice de richesses palpables susceptibles d’améliorer le quotidien du ménage algérien.
Ghada H.