Sonatrach, ligne de front entre Bouteflika et l’opposition

Loi sur les hydrocarbures

Sonatrach, ligne de front entre Bouteflika et l’opposition

Le Quotidien d’Oran, 28 septembre 2002

«L’Algérie doit ouvrir sa législation dans le secteur des hydrocarbures». Cette déclaration n’est pas celle de Chakib Khelil, notre ministre de l’ Energie, mais de Samuel W. Bodman, le secrétaire-adjoint au Commerce américain.

Cette petite phrase constitue, pour l’histoire, la première intervention publique, en Algérie, d’un haut responsable américain sur un sujet sensible et controversé: l’avenir du pétrole et du gaz et la privatisation que l’ actuelle équipe au pouvoir souhaite découpler de Sonatrach. Pour la politique, elle fournit une indication très précieuse sur l’obstination et la hâte qu’a M. Chakib Khelil à avaliser le plus rapidement possible son projet de loi par le Parlement. « Sa » réforme correspond avant tout à une exigence ou, du moins, à un souhait très fort des Américains.

Jeudi dernier, le numéro 2 au commerce américain a, en effet, déclaré « qu’ il faut que l’Algérie ouvre sa législation (…) dans le secteur des hydrocarbures » et précisé que « le temps presse ». Il a ajouté, en outre, que « l’ouverture » constitue même un « devoir ». Comme si l’opération était le préalable à tout partenariat stratégique durable entre les Etats-Unis et l’Algérie. Et qu’elle doit, par conséquent, se faire avant l’expiration du mandat du président Bouteflika en 2004.

Selon les propos du responsable américain, un échec de M. Khelil serait celui du président de la République à ne pas avoir pu imposer une réforme – celle du secteur énergétique en l’occurrence – dont Washington pense qu’elle est la plus importante sinon la seule pouvant permettre à M. Bouteflika d’ arrimer l’économie algérienne au grand marché international.

Le président Bouteflika et son ministre de l’Energie vont donc tout essayer pour faire passer cette réforme. Il y va de la crédibilité des réformes que le chef de l’Etat a lancées et qu’il ne cesse de défendre à l’étranger. Mais il y va aussi de son avenir politique tant le point de vue de Washington et des puissances occidentales, en général, est devenu important à l’échelle de notre politique interne.

La privatisation ou la levée du monopole de Sonatrach sur les hydrocarbures va, de ce point de vue, constituer la ligne de front que lui et son équipe utiliseront pour préserver le pouvoir, d’une part, et pour réussir, d’autre part, une politique économique qui dépend beaucoup de l’attitude des Américains et des Occidentaux.

Le problème est que M. Bouteflika et son ministre de l’Energie ne disposent pas de marges de manoeuvre nécessaires. Les deux hommes ne font pas face au syndicat UGTA uniquement. Ils ont devant eux des patrons qui, à l’image d’ une partie des membres du Forum des chefs d’entreprises, sont également récalcitrants. Mercredi dernier, à l’Aurassi, Omar Ramdane et ses collègues ont déclaré qu’ils ont du mal à comprendre le projet de M. Khelil et s’ inquiètent à l’idée de voir l’Algérie perdre le contrôle d’un secteur qui est, actuellement, pourvoyeur de 95% des rentrées en devises.

Aux syndicalistes et aux patrons, il faut aussi ajouter les partis. Depuis quelques semaines, certains des leaders politiques – même les plus libéraux – font de l’avenir de la compagnie nationale leur grand cheval de bataille. Ils accusent le président de la République de vouloir « l’offrir » aux grands groupes pétroliers internationaux contre une caution américaine et européenne pour un second mandat en 2004.

L’accusation paraît quelque peu exagérée, mais, jeudi dernier, Samuel Bodman n’a pas hésité à dresser un parallèle entre le soutien de son pays aux réformes économiques et la capacité du pouvoir à lever le monopole de Sonatrach. Dans ce cas, a-t-il déclaré, « l’Administration américaine est prête à fournir l’aide, l’assistance technique et l’expertise dont le gouvernement algérien aura besoin pour accélérer le processus d’adhésion de l’Algérie à l’OMC ».

En outre, les Américains ne sont pas les seuls à s’intéresser à l’avenir du secteur. Discrètement, les Français, les Espagnols et les Britanniques suivent, eux aussi, de très près ce dossier. Ils considèrent même les hydrocarbures comme le chantier « le plus intéressant » de toutes les réformes engagées par le président Bouteflika depuis son arrivée au pouvoir.

Noureddine Azzouz