Algérie: La colère après le séisme

Algérie: La colère après le séisme

Les sinistrés se plaignent de la lenteur des secours.

Par Jacky Durand, Libération 24 mai 2003

L azare a perdu deux fois sa maison en moins de deux ans. A l’automne 2001, il avait déjà été chassé de chez lui par la coulée de boue meurtrière qui avait dévasté Bab-el-Oued. Mercredi soir, c’est le tremblement de terre qui a détruit son appartement à Dergala, un quartier modeste de Borj-el-Kiffan, une ville de 150 000 habitants à une trentaine de kilomètres à l’est d’Alger.

Comme d’autres sans logis de Bab-el-Oued, Lazare avait été relogé, il y a environ un an, à la «Cité des 64», une poignée d’immeubles de trois étages, sortes de parallélépipèdes ocre. Mercredi, aux alentours de 19 h 45, Lazare et ses voisins regardaient le match Celtic de Glasgow-FC Porto à la télé quand ils ont senti des vibrations. «Tout le monde a pris ses enfants et s’est précipité dehors», raconte Lazare qui habitait au premier étage.

«Vraie guillotine». Les siens sont saufs mais, au rez-de-chaussée, une petite fille de 6 ans est morte et plusieurs personnes ont été blessées. Vendredi après-midi, Lazare marche, hagard, au milieu des gravats. Ce sont des rez-de-chaussée qui ont le plus souffert du séisme en raison de la pression du poids des étages supérieurs. Une dalle surplombe dangereusement un hall d’entrée : «Une vraie guillotine», souffle un vieil homme. Il n’y a plus d’escalier, les marches se sont effondrées et sont recouvertes de monceaux de briques et de parpaings.

Sur les toits des immeubles, les citernes qui approvisionnent en eau les habitants ont explosé et l’eau qui a ruisselé a achevé de détruire les quelques biens des familles.

Deniers publics. Ali s’approche. L’adolescent effrite un morceau de ciment entre ses doigts et dit : «Le ciment est mort.» Un autre homme intervient : «C’étaient des immeubles neufs et regardez ce qu’il en reste !» Il affirme que ces bâtiments ont été construits avec les deniers publics «par des entrepreneurs privés qui ont fait du mauvais travail. Avec eux, c’était quatre brouettes de sable pour un demi-sac de ciment», prétend-il pour dénoncer la mauvaise qualité du mortier et il montre d’autres immeubles, en apparence épargnés par le séisme : «Ceux-là ont été construits par des entreprises publiques.»

Du linge sèche encore aux fenêtres de l’immeuble de Lazare, mais les lieux sont vides. Partout, dans les venelles comme dans les avenues, des familles ont posé de maigres effets récupérés à la hâte, fuyant ces carcasses de béton aux piliers dégarnis, dévoilant des armatures de fer tordues. Ils n’ont plus de toit et redoutent ces répliques du séisme, dont l’une a encore secoué Alger, vendredi à 13 heures.

Minuscule espace. Lazare a posé sa famille entre quatre couvertures tendues entre des piquets de bois. Ses trois filles, sa femme et sa vieille mère ont été rejointes par d’autres femmes, installées sur une mince natte de jonc. Elles sont vingt-quatre en tout, entassées dans ce minuscule espace ouvert au vent mauvais des ordures qui encombrent le terrain vague tout proche.

Imad montre son bébé de 3 mois, enveloppé dans ses langes blancs. Plus loin, un père de famille raconte qu’avant, il habitait Saint-Eugène, une autre banlieue d’Alger, où la coulée de boue de 2001 l’avait délogé. Ce soir, il se prépare à passer une troisième nuit dehors, sans aucun secours.

Ceux de la «Cité des 64» l’affirment, ils n’ont vu personne après le tremblement de terre. Ni pompier, ni gendarme, ni policier, ni services municipaux. Vendredi, un camion-citerne d’eau potable brinquebalant est venu se garer près du campement que surplombe une école à moitié effondrée : «C’est le premier depuis mercredi», dit un habitant. «C’est une initiative privée», ajoute un autre. C’est aussi une main charitable qui a remis à Ali deux baguettes de pain, un litre d’huile et une demi-livre de café. «Ce sont des gens qui nous veulent du bien. Peu m’importe de savoir qui c’est», réplique-t-il quand on lui demande la provenance des dons.

Camps de toile. A Rouiba, une ville à l’est de la capitale, des tentes ont été dressées tout au long des rues. Une femme et un petit garçon dorment sur des lits métalliques posés à même le trottoir.

Sur la route qui conduit à Alger, on croise de nombreuses ambulances qui foncent vers l’est algérien, toutes sirènes hurlantes. Mercredi soir, Lakdhar a vu exploser des vitres de l’aéroport Boumédiène, à Alger. Il était debout quand le séisme l’a surpris : «J’avais tellement peur que le sol s’ouvre sous mes pieds que je me suis accroché à un arbre.».

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«Le bilan, hélas, va s’aggraver»

Libération, samedi 24 mai 2003

Vendredi soir, le dernier bilan officiel du tremblement de terre faisait état de 1 600 morts et plus de 7 000 blessés. «Le bilan, hélas, va s’aggraver», avertissait le chef du gouvernement algérien, Ahmed Ouyahia. Des centaines de personnes restent, en effet, écrasées sous les décombres de dizaines d’immeubles et de maisons à Boumerdès, Reghaïa, Rouiba, Corso, ou encore Aïn Taya, à quelques dizaines de kilomètres à l’est d’Alger.

L’acharnement des secouristes, souvent bénévoles, a toutefois porté ses fruits : au moins dix «miraculés» ont été retirés des décombres entre jeudi et vendredi. Une équipe française de plus d’une centaine de sauveteurs, aidés de chiens, était à l’oeuvre, vendredi. Le Maroc a dépêché 45 sauveteurs. Suite à la rupture de câbles sous-marins, les communications entre l’Europe et l’Algérie étaient toujours, vendredi, «proches de zéro», a annoncé France Télécom. (D’après AFP)

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Le secteur du bâtiment miné par les trafics

Faux entrepreneurs et mépris des normes sont monnaie courante à Alger.

Par Amer Ouali, Libération, 24 mai 2003

«Ce sont des habitations bâties au mépris de toutes les normes techniques, avec des fraudes énormes sur le dosage de béton et d’acier.» Salim Aoudia, ingénieur en génie civil es dizaines de villas, bâties ces dernières années, au prix de centaines de millions de dinars (1 dinar vaut 0,08 euro) près d’Alger, à Bordj-el-Bahri et Alger-Plage, se sont écroulées comme des châteaux de sable lors du séisme de mercredi, preuves des trafics qui minent le très lucratif secteur de la construction en Algérie.

Frénésie de construction. Tout autour de la capitale algérienne, notamment dans les banlieues côtières promises à devenir des pôles touristiques, une frénésie de la construction s’est emparée des habitants, donnant naissance à des maisons dans lesquelles rivalisent laideur architecturale et désordre urbanistique.

Cette frénésie a engendré «une nouvelle race d’entrepreneurs sans moyens et sans savoir-faire, et dont le seul souci est d’arnaquer les nouveaux riches qui ont fait fortune avec le trabendo (contrebande, ndlr)», a expliqué à l’AFP un jeune ingénieur en génie civil, Salim Aoudia.

Des maçons équipés sommairement se sont ainsi improvisés entrepreneurs et ont obtenu des «marchés» auprès de commerçants «qui ont su profiter, sans peine, de l’anarchie engendrée par la libéralisation sauvage du commerce extérieur». Et «pressés de se mettre au diapason de tous les nouveaux riches, ces commerçants se sont tournés vers les faux entrepreneurs, sans jamais que leurs relations soient authentifiées par un contrat», ajoute-t-il.

Le résultat, explique cet ingénieur, «ce sont des habitations bâties au mépris de toutes les normes techniques, avec des fraudes énormes sur le dosage de béton et d’acier».

A Bordj-el-Bahri et Alger-Plage, on peut constater que des piliers ont été cisaillés faisant s’aplatir, parfois sur leurs occupants, des maisons de trois ou quatre étages. De leurs ruines émergent parfois des mosaïques, restes de façades clinquantes. «C’est, en fait, bâti sur du sable», résume Salim Aoudia. Nombre de ces constructions n’étaient pas encore habitées. Ce qui a permis de limiter les pertes humaines.

Inconscience. Amine B., architecte, partage ce constat. Il veut bien admettre qu’il y a une part d’«inconscience» du citoyen. Mais «que pèse son inconscience par rapport à l’incurie et l’incompétence des pouvoirs publics ?», s’interroge-t-il.

«Tout cela était prévisible. C’est le produit de la négligence de l’Etat qui n’a pas de politique d’aménagement du territoire. La capitale ne dispose pas d’agence d’urbanisme. A Bordj-el-Bahri, il n’y a pas de plan d’occupation du sol, ni aucun plan d’aménagement urbain», accuse-t-il.

Au final, Alger la blanche se trouve cernée de lotissements défiant toute esthétique ­ et toute sécurité.