«Désajustement» structurel»

BILAN SANS COMPLAISANCE DU CNES

«Désajustement» structurel»

El Watan, 12 juin 2002

Dans une conjoncture faite de contestations et de mauvais «scores» en matière de création d’emploi et de croissance, le réveil de l’hydre inflationniste est révélateur d’autre chose qu’un simple dérèglement «technique».Une étude froide de la donne et sa contextualisation avec le climat politique général actuel du pays donne lieu à des observations qui doivent préoccuper sérieusement les gouvernants.

Bien avant ce pré-rapport du Conseil national économique et social, où il est relevé un taux d’inflation record — 7,5 % — pour décembre 2001, de nombreuses voix se sont exprimées pour alerter les gouvernants sur la politique on ne peut plus laxiste qui s’est exprimée ces dernières années en matière budgétaire et aggravée par le gaspillage de fonds frais devenus soudainement disponibles par la grâce du plan triennal d’appui à la relance et par une politique du crédit à la consommation maladroite et sans perspective, encouragée par la soudaine «prospérité» des banques, résultat de leur assainissement, par injection (recapitalisation) massive de capitaux de l’Etat ! Ajouter à cela, la précipitation à desserrer l’accès au crédit, ce qui rend encore les velléités de dilapidation et de gaspillage très fortes, le tout dans un contexte où le contrôle, la rationalité et la transparence sont manquants.
Cela, est vérifié à travers des marchés publics, immenses, octroyés encore à l’ombre de l‘ancien code des marchés, dans l’urgence et la précipitation, ce qui laisse de larges marches de manœuvres aux surévaluations et aux manipulations maffieuses de toutes sortes.Pour les analystes, aucun étonnement donc à cette dérive qui risque même de s‘aggraver les mois et années à venir.
Un formidable gâchis quand on sait le prix payé par tous les Algériens — douze années durant pour juguler l’inflation, au prix d’un draconien plan d’ajustement structurel, de compressions d’effectifs et d’une perte drastique du pouvoir d’achat. La dangérosité de la dérive est réelle quand on sait aussi l’impatience de presque toutes les catégories socioprofessionnelles (enseignants, médecins, Fonction publique, etc.). Cette contre-performance a de quoi inquiéter, car survenant dans un contexte de non-croissance, et où la production, évaluée en termes réels, a chuté sinon stagné ! Les effets de l’inflation naissante vont s’ajouter aux autres effets liés à la malvie quotidienne dont l’emblématique révélateur est le problème de l’alimentation en eau des populations des villes et villages d’Algérie. Cela sans omettre l’aggravation du pouvoir d’achat des salaires ; la baisse de la rémunération réelle des placements auprès des banques ; le recul de l’investissement productif et de la compétitivité de entreprises et, enfin, une nouvelle dépréciation de la monnaie locale, déjà effective sur les marchés parallèles.La formule juste à ces dérives et laxismes monétaires et financiers est trouvée par le Dr Nemouchi qui a parlé du «désajustement structurel» pour qualifier la politique de ces deux dernières années. Pour lui, il est impardonnable de jouer sur les taux d’intérêts débiteurs très bas dans un contexte économique encore incertain : «La baisse des coûts de financement n’est pas une condition suffisante et nécessaire pour la relance de l’investissement et de croissance. Etant donné les contraintes qui pèsent toujours sur le secteur de la production, les distorsions entre la sphère financière et la sphère productive iront en s’accentuant.» A cet effet, l’injection de flux monétaires crédits à la relance (?) et à la consommation et autres dérives budgétaires de certains ministères — dans la sphère économique — n’a pas entraîné un accroissement significatif de la production et de l’emploi. Cela, même si le délégué à la relance, M. Abdelkader Khelil, eut annoncé 230 000 créations d’emploi en 2001. Ce qui est démenti sinon relativisé par les données du CNES sur l’emploi et la conjoncture en général dans sa plus récente note de conjoncture.

Par Kamel C.

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Remous après la publication du rapport sur la conjoncture

Le CNES sur la sellette

La teneur du discours du président du Conseil national économique et social (CNES) hier au Palais des nations, à l’occasion de l’ouverture des travaux en plénière de la 20e session autorise en effet tous les commentaires.

L’avenir de cette structure consultative est-il mis en question ? C’est ce qui, en tout cas, il nous a été donné de comprendre à la lecture du discours du premier responsable de cette instance consultative qui, pour la première fois, a décroché des flèches, en des termes à peine voilés, en direction de ces centres de décision qui, apparemment, tendent à remettre en cause l’existence même de ce Conseil ou du moins dans son fonctionnement actuel. M. Mentouri a ainsi fait savoir que le CNES a été auditionné par la commission nationale de réformes des structures de l’Etat. Un document consignant l’évaluation de ses activités (CNES) et une réflexion sur les conditions d’organisation et de fonctionnement de cette institution y a été remis. En somme, une telle déclaration, si elle renseigne sur les questions qui entourent «le rôle et le fonctionnement» de cette instance, n’en pose pas moins celle de sa «pérennité». Mais, selon une source de ce Conseil, «la mission du CNES est nécessaire, mais c’est plutôt au niveau des modalités, des recommandations et de leur suivi» que la question se pose. L’institution que dirige M. Mentouri est-elle destinée à subir un changement à défaut de sa dissolution ? L’on se rappelle d’ailleurs les propos du président Bouteflika sur le rôle du CNES. C’est un changement dont le président du CNES affiche des appréhensions très claires sur les prérogatives de cette instance. «Assurément, l’heure n’est pas à une restriction des attributions d’une enceinte comme la nôtre mais au contraire à une plus grande valorisation de son apport», a-t-il affirmé. Ayant centré son intervention sur le rôle du CNES «dans l’optique de sa contribution à l’approfondissement du processus de démocratisation», il nuancera : «Le CNES n’est pas un laboratoire d’experts proposant des remèdes aux problèmes socioéconomiques du pays.» Si par ailleurs M. Mentouri affirme que la mise en place de cette assemblée consultative, en 1994, a pu être dictée par la volonté de combler le déficit institutionnel de cette période, il ne manquera pas en revanche d’annoncer qu’elle s’est défendue de «se complaire dans un rôle peu reluisant de chambre d’enregistrement relayant obséquieusement le discours officiel et prodiguant des satisfecits onctueux auxquels la réalité aurait apporté des démentis cinglants quotidiens». Son autonomie et ses recommandations critiques à l’égard des politiques gouvernementales ? Le président du CNES, qui affirme n’avoir pas «cédé à la facilité de l’oppositionnisme stérile et du négativisme infantile», souligne néanmoins que «les pesanteurs du passé (…) auraient pu favoriser le triomphe de cette vision réductrice d’un Conseil économique et social convié dans cette optique à une fonction formelle d’approbation des programmes gouvernementaux». Notons que le discours qu’il a eu en présence du chef du gouvernement et de quelques ex-ministres a dû être un message à l’adresse des officiels. Le chef du gouvernement, Ali Benflis, a quitté la salle juste après l’ouverture officielle des travaux sans prendre la parole.

Par Ali Benyahia

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Mohamed Salah Mentouri, président du CNES

«La croissance a du mal à redémarrer»

Dans le rapport du CNES, il a été fait part du faible niveau de croissance globale, de l’échec des réformes et, enfin, du statu quo, et ce, en dépit des excédents financiers. Qu’en dites-vous ?

La croissance économique est globalement restée en deçà des objectifs fixés qui se situaient eux-mêmes à un niveau modeste compte tenu du retournement conjoncturel attendu en 2001 en ce qui concerne les cours du brut, après les fastes de l’année 2000.
Il est vrai aussi que les équilibres financiers ont été consolidés en 2001 à un niveau jamais atteint. On peut ainsi noter une stabilité macrofinancière renforcée aussi bien en ce qui concerne les équilibres internes que les équilibres externes avec une bonne viabilité à moyen terme de la balance des paiements et des réserves de change qui ont atteint près de 18 milliards de dollars à fin 2001.
Néanmoins, la croissance a du mal à redémarrer dès lors qu’elle bute sur la contrainte des structures. Il reste que ces résultats mis en parallèle sont pour le moins paradoxaux en effet. Il me semble que nous sommes en présence de deux logiques exclusives : la logique financière qui tire sa rationalité du programme d’ajustement structurel sous-tendue par une orthodoxie monétaire patente et qui tend à se développer en un processus de caractère centrifuge ; et la logique économique qui continue d’être livrée aux incertitudes des réformes et des restructurations et aux réticences de l’investissement. De plus, le secteur réel continue de buter sur la contrainte des structures qui tend à neutraliser les efforts de sortie de crise.

Dans une de vos explications sur les contre-performances de l’économie nationale, le CNES note que celle-ci continue d’être l’otage des «intérêts catégoriels des rentes acquises et de la prudence (…) de la conduite des réformes»…

Il est évident que si le processus de conduite des réformes a été la victime d’une mauvaise ingénierie et d’un déficit de communication, notre société ne semble pas encore prête à affronter le choc des réformes et développe en son sein de nombreuses résistances. Nous voyons à cela plusieurs explications. La première est que nous n’avons pas disposé d’un plan de réformes clair, appuyé par une stratégie législative claire. La seconde est que les réformes économiques tendent à s’échouer sur les résistances que différents espaces et intérêts développent. Le bilan tracé par certains secteurs et concluant aux multiples blocages que rencontrent les processus de restructuration et de privatisation reflètent cet état de choses.

Il y a normalement un effet de baisse du niveau de chômage quand il y a en même temps retour de l’inflation, ce que semble contredire l’une des conclusions du CNES qui annonce l’arrivée de 80 000 nouveaux chômeurs annuellement. Qu’en est-il au juste ?

Cette question fait référence à une approche théorique libérale de la détermination du niveau de l’emploi. Selon cette théorie, l’économie de marché vise à établir la stabilité des grands équilibres, et de l’équilibre général, par des mécanismes fondés sur la libre confrontation des offres et des demandes. Ainsi, en matière de détermination du volume de l’emploi, la loi de l’offre et de la demande est celle qui permet de déterminer ce que l’on appelle le salaire d’équilibre, lequel serait, selon la théorie libérale, celui qui détermine le plein emploi. Cela signifie que l’offre d’emploi par les entreprises varie en sens inverse du niveau des salaires, et que la hausse des salaires entraîne une augmentation de la demande d’emploi de la part des chômeurs, déclenchant ainsi une reprise de l’inflation. Néanmoins, la réalité semble contredire cette approche dans la mesure où le chômage et le sous-emploi se maintiennent de manière durable à un niveau élevé, y compris dans les pays développés alors que les rémunérations varient dans des proportions plus faibles que celles qui découleraient d’une application mécanique de la loi de l’offre et de la demande. Cela signifie que le marché du travail semble échapper aux lois classiques de l’offre et de la demande. En effet, le marché du travail fait intervenir d’autres paramètres et particulièrement les formes d’organisation du travail choisies par les entreprises et qui ne sont pas sans impact sur le chômage. Ainsi, lorsque le choix se porte sur une organisation fondée sur la productivité qui libère du travail, en période de faible croissance, le chômage augmente. Dans ces conditions, même lorsque le salaire réel baisse, il ne constitue pas un facteur de reprise de l’emploi, puisque des demandeurs d’emploi qui ont déjà travaillé ont un niveau d’exigence salariale plus élevé et recherchent une amélioration de leur situation antérieure, alors que ceux qui sont prêts à travailler pour le niveau de salaire affiché ne trouvent pas d’embauche, par manque d’expérience ou parce que leurs qualifications ne sont pas celles recherchées par les entreprises. A cela s’ajoutent la structuration insuffisante du marché du travail et les lacunes du système d’information en direction des entreprises et des demandeurs d’emploi, autant de conditions qui contribuent à faire du niveau des salaires un amplificateur du chômage. C’est pourtant ce modèle que préconisent les tenants du néolibéralisme, occultant le fait que la régulation des marchés suppose que l’Etat définisse des politiques industrielles, des politiques actives de l’emploi et des politiques sociales publiques. Pour fonder une politique des salaires et de l’emploi, il faudrait donc concevoir une nouvelle économie du travail.
La question centrale à laquelle doit répondre une politique de l’emploi est celle de la persistance du chômage malgré les dispositifs sophistiqués de flexibilité mis en œuvre dans tous les pays, y compris le nôtre, depuis plus d’une décennie.

Auriez-vous un moyen d’évaluation de l’impact du plan de soutien à la relance économique sur la croissance, depuis son lancement ?

Ce qui est d’abord important à retenir, c’est que le plan en question permet un retour de l’Etat tant sur le plan économique que sur le plan social. Dès le départ, le CNES a soutenu cette initiative. C’est donc par rapport à cet état d’esprit que nous pouvons parler de ce plan. Les objectifs recherchés par le plan semblent à la fois s’inscrire dans une logique de renforcement des capacités de pouvoir d’achat, de développement humain et de développement local et régional à travers la lutte contre la pauvreté, la, création d’emploi, l’équilibre régional et la revitalisation de l’espace algérien. Ceci pour conjurer les graves effets de la récession économique qui a marqué notre pays depuis plus d’une décennie. La question est de savoir si ces ambitieux objectifs tels que formulés pourront être réalisés et dans quelles conditions de coût et d’impact. L’autre critère est lié aux capacités de relance de l’offre nationale et aux dynamiques d’entraînement. Il demeure important, dès à présent, de réfléchir aux mécanismes et relais de l’investissement des entreprises publiques ou privées pour entretenir la croissance. La problématique de la relance ne devrait pas se diluer, voire se dissoudre, dans des actions sociales de proximité certes importantes mais qui restent insuffisantes pour impulser une croissance soutenue en impliquant les entreprises nationales publiques et privées. L’autre risque concerne le glissement, voire le déclin, en matière d’objectifs stratégiques et de dilution des opérations. Enfin, et c’est une préoccupation maintes fois exprimée, le manque de rigueur dans la programmation et l’exécution des dépenses budgétaires peut conduire à des gaspillages importants. Il est, dans ce sens, trop tôt pour tirer les conclusions de la mise en œuvre de ce plan, d’autant que les instruments d’évaluation restent à définir.

Par A. B.