Badreddine Mohamed Lakhdar, SG de la fédération des pétroliers: «Non aux privatisations dogmatiques»

Badreddine Mohamed Lakhdar, SG de la fédération des pétroliers

«Non aux privatisations dogmatiques»

Le Quotidien d’Oran, 7 décembre 2002

Le Quotidien d’Oran: M. Badreddine, quel bilan faites-vous des rencontres que vous avez animées dernièrement ?

Badreddine Mohamed Lakhdar: D’une manière générale, nous constatons que les entreprises économiques relevant du secteur public sont livrées à elles-mêmes. Nous avons comme l’impression que les pouvoirs publics les ont abandonnées.

Et pourtant, ces entreprises arrivent à faire des résultats positifs ! Mais sur un plan général économique, les entreprises publiques du secteur économique n’arrivent pas à occuper la place qui leur est due pour plusieurs raisons, liées directement aux pouvoirs publics.

Q.O.: Vous pouvez être plus explicite ?

B.M.L.: Je vous cite l’exemple des entreprises du textile. Les entreprises qui relèvent de ce secteur sont aujourd’hui victimes de toutes les mesures de déstructuration qu’elles ont subies. Mais le plus grave, c’est la politique adoptée par les pouvoirs publics dans ce domaine. Les entreprises publiques sont victimes de la concurrence déloyale, de l’ouverture sans contrôle de nos frontières qui ont favorisé l’entrée en force de la friperie, et, d’une manière générale, la désorganisation de l’ensemble du secteur. Le même constat est fait pour les entreprises du secteur de l’ agroalimentaire. Les promesses données par les pouvoirs publics au partenaire social de ces entreprises n’ont pas été tenues. On a entamé leur filialisation dans le but, ont-ils dit, de les alléger. Des années plus tard, nous avons constaté le contraire. Les entreprises font face à des situations auxquelles elles ne s’attendaient guère. C’est une démarche d’ étranglement, voire de mise à mort qu’on a imposée à ces entreprises. La principale impression qui se dégage de toutes les rencontres est que les pouvoirs publics ne donnent pas l’impression de prendre en considération la notion économique dans leur stratégie. C’est le cas de la situation que connaissent les banques publiques. Sur cette question précise, on ne peut pas parler de réforme du système bancaire si les autres secteurs, comme la justice, ne suivent pas.

Q.O.: C’est le discours que vous allez tenir au ministre de la Participation le 10 décembre prochain ?

B.M.L.: D’abord, nous allons exprimer notre point de vue sur la question. Nous procéderons également à l’établissement d’un bilan. L’UGTA expliquera sa position sur la question.

Q.O.: C’est-à-dire ?

B.M.L.: Nous dirons textuellement que notre organisation s’opposera à toute forme de privatisation dogmatique. Aujourd’hui, nous constatons qu’il y a des usines neuves qui n’ont jamais fonctionné, elles sont par contre fermées. D’autres entreprises, à l’image des Galeries algériennes, sont fermées depuis des années et ne disposent même pas d’acquéreurs. Mais, d’un autre côté, on se presse de privatiser des entreprises qui sont fiables, qui réalisent des résultats et qui sont prêtes à faire de la concurrence même à des entreprises étrangères, comme les cimenteries. L’UGTA est consciente de la situation. Pour notre part, nous disons que l’urgence est pour les entreprises déstructurées. C’est à ces dernières qu’il faut trouver des solutions et non pas aux entreprises performantes. Pour celles-ci, nous plaiderons pour une mise à niveau. Nous pensons que les expériences vécues par le passé constitueront une référence pour les pouvoirs publics avant de s’engager dans une quelconque opération de privatisation dont les conséquences seront néfastes pour le pays.

Q.O.: C’est cela votre position ?

B.M.L.: Elle n’est pas nouvelle. Le secrétariat national de l’UGTA travaille sur la base des recommandations de la commission exécutive nationale (CEN), qui, faut-il le noter, est l’instance suprême de l’organisation. Nous sommes une organisation responsable qui prend en considération les enjeux de la situation.

Q.O.: Donc l’UGTA s’opposera à tout processus de privatisation qui touche les entreprises publiques économiques?

B.M.L.: On s’oppose à la privatisation dogmatique. Une privatisation qui ne se fixe aucun objectif. Prenons le cas de l’aéroport international d’Alger. Quel est l’intérêt de sa privatisation ? Les besoins de l’Algérie se traduisent-ils par la nécessité de ce genre d’entreprise ? Les exemples à travers le monde nous ont démontré que la privatisation symbolise la compression d’emploi et le licenciement des travailleurs. L’Algérie adoptera-t-elle cette stratégie ? C’est du droit de notre organisation de se poser cette question.

Par contre, l’UGTA a soutenu le partenariat de certaines entreprises telles l’ENAD qui, pourtant, dépendent du secteur des hydrocarbures et de la chimie. Nous avons jugé utile que le salut de l’ENAD, qui se trouvait à l’ époque dans une situation très difficile, passe par le partenariat. Les Allemands ont exprimé leur souhait d’entrer en partenariat et nous avons soutenu l’initiative. Le résultat est connu aujourd’hui de tout le monde. Moi, je pose la question autrement. Pourquoi ne pas privatiser la gestion ?

L’Etat peut se désengager de la gestion mais le bien restera toujours sa propriété. Les exemples ne manquent pas. Je peux citer le cas des hôtels Sofitel et Mercure d’Alger. En somme, nous soutenons toute opération de privatisation d’entreprise déficitaire et nous revendiquons la mise à niveau pour celles qui sont en bonne santé financière.

Q.O.: Il y a également la question des hydrocarbures…

B.M.L.: Absolument ! La position de l’UGTA est connue sur la question. Nous l’avons exprimée et nous le répétons aujourd’hui: l’UGTA ne cautionnera jamais une loi qui portera atteinte au peuple algérien. Cette loi est loin d ’être bénéfique pour notre pays. Ses concepteurs déclarent qu’elle a pour principal objectif d’accroître les rentrées en devises pour notre pays. Dans ce cas de figure, pourquoi n’a-t-on pas pris la loi de 1991 pour en améliorer les articles qui ne s’accommodent plus avec le contexte économique ? Bien au contraire, on veut effacer tout et mettre en place une nouvelle loi. Nous considérons que la richesse nationale doit être au service du développement de la nation et ce développement ne peut se réaliser que s’il est sous le contrôle de l’Etat. Aujourd’hui, c’est l’Algérie qui est propriétaire de tous les gisements. Avec cette nouvelle loi, tout sera dénationalisé. La venue du sous-secrétaire d’Etat américain au Commerce en Algérie s’inscrit dans ce sens. Il est venu soutenir les partisans de cette loi. Pour notre part, nous disons que tout soutien américain dans le domaine du pétrole et du gaz ne sert que ses intérêts.

Q.O.: Le ministre de l’Energie vous reproche de ne pas avoir lu l’ avant-projet de loi !

B.M.L.: On ne peut pas donner des réponses ou donner notre point de vue sur des questions aussi importantes que les hydrocarbures, si, au préalable, on n’a pas étudié le document !

Le ministre use, et c’est de bonne guerre, de toutes les stratégies pour communiquer et adresser des critiques au partenaire social. Lui, il croit en ce qu’il fait, et nous, nous croyons aussi en ce que nous faisons.

Q.O.: Vous êtes toujours pour une confrontation avec M. Khelil ?

B.M.L.: Je suis pour un débat dont le contenu sera scientifique.

Dans sa dernière sortie médiatique, le ministre avait déclaré que ce projet concerne l’ensemble du peuple algérien. Engageons alors ce débat d’une manière sincère en impliquant tous les acteurs concernés.

Q.O.: Vous êtes député FLN. Vous ne craigniez pas que le gouvernement de Benflis présente cette loi devant l’Assemblée nationale ? Que comptez-vous faire dans ce cas de figure ?

B.M.L.: Primo, l’UGTA, à laquelle j’appartiens en ma qualité de syndicaliste, fera tout pour que cet avant-projet de loi sur les hydrocarbures n’arrive pas à l’Assemblée nationale. Secundo, vous dites que je suis député du parti du FLN et fier de l’être. Je suis militant de ce parti depuis 1956. J’appartiens à une formation politique qui a défendu le secteur public, qui a nationalisé les hydrocarbures et les richesses de notre pays et qui a toujours défendu les intérêts du peuple algérien et de la nation. Maintenant, concernant cette question des hydrocarbures, je pense que le FLN, à travers ses différentes instances et ses cadres, étudiera certainement avec beaucoup d’attention cette loi. Me concernant personnellement, je me battrai au sein de l’Assemblée nationale jusqu’au bout de mes idées et de mes convictions. A cette occasion, j’inviterai tous les autres camarades des différentes tendances à se joindre à nos efforts pour mener ensemble le combat. Et puis, croyez-moi, les conséquences prévisibles de cet avant-projet sont très dangereuses pour notre pays. La libéralisation des prix des hydrocarbures et du gaz entraînera incontestablement une déstructuration sociale et, par voie de conséquence, on se dirigera tout droit vers l’explosion sociale. Nous sommes conséquents avec nous-mêmes. On n’acceptera pas que l’avenir de notre pays et de notre peuple soit compromis.

Q.O.: On dit de vous que vous incarnez la ligne dure de l’UGTA ?

B.M.L.: Je ne suis pas un dur. Je suis quelqu’un qui exprime ses points de vue d’une manière libre. N’oubliez pas également que je suis à la tête du département de l’économique, un département très important. Et croyez-moi, au sein de la direction nationale de l’UGTA, il y a des gens durs. Moi, je suis persévérant dans mes positions.

Entretien réalisé par M. Abdelkader