La Casbah : une liquidation programmée ?

La Casbah : une liquidation programmée ?

Par Mohamed Zaâf, Le Jeune Indépendant, 12 juin 2003

Le séisme du 21 mai a atteint mortellement l’antique mais néanmoins héroïque Casbah. Ce tremblement de terre sera sans doute le dernier auquel aura résisté la cité. Les bâtisses vétustes et déjà endommagées par les différents séismes depuis 1954 n’ont tué personne. La Casbah ne s’est pas affalée, elle s’est mise sur les genoux et résiste pour donner le temps à ses habitants de l’évacuer. Elle a refusé de les tuer, elle qui, au fil des temps, a offert un refuge sûr à tous ceux qui la sollicitaient. Faute de recevoir les traitements nécessaires à temps, objet de l’indifférence criminelle des responsables qui se sont succédé, la Casbah d’Alger, la plus grande du Maghreb et du monde arabe, classée pourtant patrimoine universel, n’a bénéficié d’aucun égard, d’aucune attention et surtout d’aucune action sérieuse visant à sa préservation. Malgré les tonnes d’intentions exprimées avec la même régularité que les projets détournés la concernant.

Elle qui a bercé les héros, les sommités culturelles, les champions sportifs, elle qui sut rester digne face à l’adversité et fut exemplaire lorsqu’il s’agissait d’humanisme et de fraternité, apprit à subir l’ingratitude des siens au lendemain de l’indépendance. Vandalisée, squattée, objet de magouilles et de surenchères administratives mafieuses, la Casbah trahie agonise aujourd’hui. Détruite à petit feu depuis 4O ans, elle s’est retrouvée sans force devant la secousse du 21. Si elles ne se sont pas carrément effondrées, ses douérate ne sont plus habitables dans leur quasi-totalité. Toutes les habitations on pris un coup. La plupart sont dangereusement fissurées et il devient même risqué de se promener dans un bon nombre de ses étroites ruelles. Souvent, le danger est moins apparent de l’extérieur d’où l’on ne peut se rendre compte de l’ampleur des dégâts à l’intérieur, notamment ceux causés aux colonnes dans les patios. Les habitants qui, en réalité, vivent une situation de sinistre depuis fort longtemps ne bénéficient pas pour autant du statut de sinistrés. Pour des raisons qui échappent à l’esprit commun, la Casbah n’a pas été classée commune sinistrée. On a fini par l’accepter comme semi-sinistrée après moult batailles, dit-on. Un classement arbitraire et une décision méprisante et méprisable dont les auteurs semblent loin de mesurer la gravité des conséquences immédiates et à long terme. Un classement qui ne reflète en aucun cas la réalité et qui est, de ce fait, rejeté par tous, y compris par les élus de la commune et de la wilaya. Un classement qui pénalise une population déjà démunie, en la privant de l’aide de l’Etat. Classés demi-sinistrés, les quelque 60 000 Casbadjis n’ont pas le droit aux tentes, même celles qui nous sont venues gracieusement de l’étranger. Ce qui empêche l’aide de nos amis internationaux d’atteindre ses objectifs. Les semi-sinistrés ne peuvent même pas prétendre à être relogés car ils ne sont pas dûment classés comme sinistrés. Dans la Casbah, la seule décision prise concerne les «destructions urgentes», c’est-à-dire la destruction des habitations qui constituent une menace imminente pour d’autres bâtisses. Quant à la population, elle est abandonnée à elle-même. Si certains trouvent de la témérité à se hasarder à dormir dans leurs maisons vacillantes, la plupart évitent un tel risque et préfèrent ne pas défier le destin. La nuit, ils sont reconnaissables à leurs baluchons lorsqu’on les rencontre dans les places ou les artères périphériques de la cité. Les plus chanceux ont pu dispatcher les leurs chez leurs familles ou chez des connaissances. L’Etat les délaisse complètement et leurs élus, s’ils éprouvent de la compassion, ne peuvent leur être d’un grand secours. Tous veulent faire quelque chose pour ces sinistrés qui donnent mauvaise conscience. Tous restent cependant impuissants.

Même M. Nourani, le wali d’Alger, qui passe pour avoir une appréciation correcte de l’affaire, «n’a rien pu faire, bien que ce n’est pas faute d’avoir voulu», confie-t-on. Personne n’arrive a aider concrètement les sinistrés de la Casbah. Personne n’arrive à corriger leur statut de demi-sinistrés, alors que pas un seul responsable, pas un seul expert n’ose engager sa responsabilité et, par là, la responsabilité de l’Etat, pour déclarer les bâtisses habitables, reconnaître officiellement qu’elles ne présentent aucun risque significatif et autoriser ainsi le Casbadji à regagner son chez soi avec quelques garanties. A défaut de prendre les décisions qui s’imposent à la Casbah, l’Administration décide de vivre une absurdité. Elle ne veut pas déclarer les maisons habitables – ce qui constitue une reconnaissance implicite de leurs sinistres – et elle ne veut pas, non plus, voir en leurs habitants des sinistrés. Une position insupportable qui n’est pas pour améliorer des relations qui ont régi jusqu’ici une population toujours suspecte aux yeux d’un Etat connu pour ses abandons de famille. Une bonne disparition physique de la Casbah arrangerait probablement la frange qui s’est introduite par effraction dans les hautes sphères du pouvoir sans partager les convictions civilisationnelles de la majorité. La perte de la Casbah, c’est une atteinte à la mémoire nationale. Vive alors la mémoire disparue. M. Z.