L’armée, la nation et l’Etat en Algérie

L’ARMÉE, LA NATION ET L’ETAT EN ALGERIE

Lahouari Addi, octobre 2000

Dès l’Indépendance de l’Algérie en 1962, l’Armée a joué un rôle politique éminent qui a reposé sur trois facteurs : la légitimité historique, le charisme et la popularité du Colonel Houari Boumédiène, et enfin le discours populiste auquel elle adhérait et qui promettait un développement économique et social au profit des plus pauvres. La crise est apparue dans les années 80 dès lors que la légitimité historique avait décliné avec le renouvellement des générations et que le discours populistes avait perdu de son efficacité suite à l’échec du projet qu’il avait promis. Le régime a par ailleurs évolué du leadership charismatique à l’oligarchie militaire depuis la mort de H. Boumédiène en 1978. A cette date, les militaires ont désigné comme Président un officier sans ambitions politiques et sans charisme, le Colonel Chadli Bendjedid, ce qui allait entraîner le régime vers une crise violente. Pour s’en sortir, ce même régime tente de revenir à la période antérieure, en nommant comme Président Abdelaziz Bouteflika, ancien compagnon de route de Boumédiène.

L’Algérie est un exemple illustratif, dans l’étude de ce qu’il est convenu d’appeler « les armées politiques », dans la mesure où c’est un pays du tiers monde dont l’indépendance a été acquise par une guerre de libération qui a donné à l’Armée une légitimité historique l’identifiant à la source du pouvoir. Durant les décennies 60 et 70, le régime présentait une cohérence et jouissait d’une popularité grâce à son chef charismatique, le Colonel Houari Boumédiène. Mais l’échec du développement économique promis par le discours officiel, aggravé par la croissance démographique (la population a triplé en quatre décennies) a ébranlé la confiance des administrés gagnés par un profond mécontentement social. Soumis aux pressions induites par des changements internes et externes, le régime a cherché dans les années 80 à évoluer, mais des blocages objectifs, de nature politique, le condamnent à un immobilisme dangereux. Nous analyserons ces blocages à partir du rôle que joue l’armée dans le champ politique, ce qui permettra de comprendre la nature de la crise violente à laquelle le pays est confronté depuis 1992. Il est cependant nécessaire de définir auparavant la notion d’armée politique que nous allons souvent utiliser. Fondamentalement, une armée est dite politique si elle est effectivement la source du pouvoir, se posant comme l’institution détenant la légitimité. De ce point de vue, en Algérie il y a une armée politique puisque ce sont les militaires qui désignent le Président et le Gouvernement, intervenant aussi dans le champ politique, surveillé par un service spécial, dépendant du Ministère de la défense, appelé la Sécurité Militaire.

Le régime a toujours essayé de cacher le rôle de l’Armée dans la tutelle de l’Etat, mais la contestation islamiste violente l’a poussé à se découvrir, c’est-à-dire à laisser voir que la Sécurité Militaire est son épine dorsale. Cet aspect de la sociologie politique algérienne, relatif à la suprématie de l’Armée, a été négligée par les chercheurs et par l’opinion publique d’une manière générale. Cependant, la grave crise qui secoue le pays depuis 1992 a dirigé les projecteurs sur la hiérarchie militaire apparaissant en plein jour comme le principal acteur du jeu politique. Pour mieux situer le rôle de l’armée, il faut rappeler son importance dans la genèse du système politique algérien et analyser la relation qui la lie à la Nation. C’est au nom de la légitimité historique que Houari Boumédiène, alors Ministre de la Défense, dépose en juin 1965 Ahmed Ben Bella, Président élu deux années auparavant; c’est en son nom aussi qu’elle nomme en 1979 Chadli Bendjedi et qu’elle le destitue en 1992. C’est toujours au nom de la légitimité historique que les élections de décembre 1991 remportées par les islamistes ont été annulées, en faisant appel à M. Boudiaf, co-fondateur du FLN parti en exil dès l’Indépendance. La place de l’armée dans le champ politique algérien est fortement reliée à la question de la légitimité, question cruciale pour tout système politique.

 

Une contradiction dynamique : la bipolarité du pouvoir

La principale contradiction du régime algérien est la bipolarité du pouvoir à partir de laquelle se forment les clans qui cherchent à dominer l’administration de l’Etat. Aussi, chercher à savoir qui détient réellement le pouvoir en Algérie n’est pas neutre car y répondre lèverait un voile sur les mécanismes de reproduction et de distribution du pouvoir, sur les contradictions du régime et sur la crise violente qui le secoue. La structure double du pouvoir d’Etat est un élément déterminant du champ politique et, à ce titre, il convient de l’étudier plus en détail et de la rattacher à l’histoire du mouvement national et de la période post-indépendance. Cette bipolarisation n’est pas reconnue par le discours officiel puisque le pouvoir légitimant de l’Armée n’est pas institutionnalisé et n’est pas constitutionnel, d’où le décalage entre les institutions qui formalisent les rapports d’autorité dans l’administration d’Etat et la capacité des réseaux informels à influencer les décisions des différents échelons de cette administration. A titre individuel, les militaires sont les premiers à déplorer l’inefficacité du personnel de l’administration d’Etat et à se plaindre de son incompétence, mais ils ne font pas le lien entre cette inefficacité et la tutelle qu’ils exercent sur le pouvoir d’Etat. Car n’importe quel officier supérieur trouvera normal que la hiérarchie militaire donne son feu vert à la formation du Gouvernement et donne un avis déterminant sur les civils pressentis pour en faire partie.

Pour les militaires, cette prérogative est justifiée par le fait que l’Armée a le droit et le devoir de pourvoir les instances dirigeantes en légitimité historique puisque elle a été à l’origine de la constitution de l’Etat, mais elle répugne néanmoins à instaurer un régime militaire compte-tenu des traditions héritées de la lutte anti-coloniale. C’est pourquoi le régime algérien, malgré l’importance qu’y tient l’Armée, n’est pas un régime militaire, et encore moins une dictature militaire de type latino-américain. C’est un régime autoritaire dont la légitimité provient de l’Armée qui lui confie comme mission d’empêcher l’émergence d’une société civile indépendante du pouvoir d’Etat pour ne pas avoir à institutionnaliser le conflit sur la sphère publique. L’autoritarisme de l’Etat algérien ne provient pas de son origine militaire, il provient de l’idéologie populiste que défend l’Armée. Comme si depuis 1962, celle-ci demandait à l’administration de créer une nouvelle société caractérisée par l’égalité entre ses membres, garantie par l’Etat du fait que tous dépendront de ce dernier quant à la subsistance. C’est dans cette perspective que la légitimité historique incarnée par l’Armée est à apprécier comme ressource politique qui l’autorise à intervenir directement ou indirectement dans le champ de l’Etat pour rectifier, pour ajuster l’action du Gouvernement en fonction de la mission qu’elle lui a confiée. L’unicité du parti et l’étatisation de l’économie sous le couvert du socialisme avaient pour motivation cachée de contrôler la société pour que des élites politiques, économiques et culturelles n’émergent pas et n’affirment pas leur autonomie. C’est la raison pour laquelle les réformes économiques, à l’ordre du jour depuis le milieu des années 80, n’ont pas été appliquées. Si elles devaient l’être, elles signifieraient le désengagement de l’Etat sur le plan économique avec, comme coût politique, le renoncement à faire des richesses matérielles une ressource politique pour dominer la société. La privatisation contrarie le schéma dans lequel l’Armée contrôle l’Etat qui contrôle la société.

Au fondement de l’idéologie défendue par les militaires, il y a une conception autoritaire et absolue du pouvoir posé comme fin en soi et devant dominer la société afin de nier et d’étouffer le conflit politique. Mais ce pouvoir ne s’est perpétué qu’au prix de l’affaiblissement de la société, particulièrement en économie et dans la culture ; ce faisant, il s’est lui-même affaibli car la force de tout pouvoir est ce que la société met à sa disposition. Mais en même temps, cette « culture politique » des militaires est un héritage historique lié à la rigidité du système colonial qui a toujours refusé toute réforme tendant à améliorer le sort des populations algériennes ou à leur assurer une participation politique dans leur propre pays. La perspective de l’Indépendance par la violence était la seule issue historique pour débloquer une situation anachroniquee au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Le FLN, porté à juste titre sur la violence révolutionnaire, a été secrété par la rigidite du système colonial dont il a été l’anti-dote. Soumis à une domination brutale sous la colonisation, les Algériens ont cultivé la violence comme moyen exclusif de régler les différends politiques. L’accession à l’indépendance du pays a été le résultat d’une guerre qui avait duré sept ans et demi, coûtant la vie à plusieurs centaines de milliers de personnes. Arrachée par la violence révolutionnaire, l’indépendance a établi un Etat dont l’armée est demeurée le tuteur jusqu’à ce jour, se comportant en parti politique ne supportant pas la concurrence en matière d’exercice de la souveraineté. La classe dirigeante est demeurée imprégnée de cette culture de la violence qui lui a donné naissance et qui explique son intolérance vis-à-vis de la liberté d’expression. Il faut rappeler cependant que le FLN va se désagréger comme parti dès l’Indépendance, et refluer comme idéologie populiste vers l’armée qui en conservera sa symbolique et incarnera son héritage. C’est en référence à cet héritage et à cette mémoire que l’armée s’est posée depuis comme l’âme de la Nation et le tuteur de l’Etat. Le populisme du régime, porté haut par le Colonel Boumédiène (1965-1978), s’évertuait à interdire le multipartisme accusé d’être inefficace dans la défense des intérêts nationaux. Les partis, aimaient à répéter les dirigeants, ont été incapables de mettre fin au système colonial, et ils portent les germes de la division du peuple. Ils sont en outre suspectés de vouloir reproduire les inégalités du système colonial sur la base de la propriété privée. C’est en s’opposant à la légalisation des partis que l’armée se comporte comme le parti de la Nation, engagée à la défendre contre ses ennemis extérieurs et intérieurs.

 

Un chef militaire charismatique : Houari Boumédiène

Durant la guerre (1954-62), de nombreux conflits avaient opposé les dirigeants à des responsables locaux des maquis, ce qui a créé une instabilité politique. Pour discipliner les maquis et leur imposer une cohérence politico-militaire, il a été créé en 1959 un Etat-Major Général confié au colonel Houari Boumédiène, commandant de la wilaya V, qui s’attellera à mettre sur pied une armée classique, basée en Tunisie et au Maroc, et qui, dès la proclamation de l’Indépendance, neutralisera les chefs de maquis intérieurs manifestant des velléités d’insubordination. Refusant cependant de prendre directement le pouvoir, le colonel Houari Boumédiène sollicita Ahmed Ben Bella pour être Chef d’Etat. Nous remarquerons que le chef de l’Armée a nommé le chef de l’Etat qui, formellement, le désignera comme ministre de la Défense. Après avoir réussi à unifier les rangs de l’Armée et à y intégrer les combattants de l’intérieur, le colonel H. Boumédiène apparût, en tant que ministre de la Défense, comme le pourvoyeur de légitimité sans lequel aucune grande décision politique ne saurait être prise. Dès 1962 donc le pouvoir d’Etat se dédoublera en pouvoir légitimant détenu par l’Armée et pouvoir exécutif exercé par le Président et le Gouvernement. La lutte à laquelle se sont livrés ces deux pouvoirs pour le contrôle de l’Etat marque la vie politique de l’Algérie depuis son Indépendance. Le Président A. Ben Bella a cherché à être autonome de H. Boumédiène en s’appuyant sur le Colonel Tahar Zbiri qu’il a nommé Chef d’Etat-Major sans consulter son Ministre de la défense. La compétition entre A. Ben Bella et H. Boumédiène s’achèvera le 19 juin 1965 par un coup d’Etat qui, au vu du nombre de personnes écartées, n’a pas été un changement de régime, et que ses auteurs ont appelé un « réajustement ». En effet, dans la logique du régime, une compétition entre le pouvoir légitimant et le pouvoir exécutif se dénouait fatalement en faveur du premier.

Mais en s’emparant du pouvoir exécutif, H. Boumédiène prit la précaution d’empêcher l’affirmation d’un chef militaire pour ne pas être victime de la logique qui a été fatale à son prédécesseur. A cet effet, il conserva le poste de ministre de la Défense et créa le Conseil de la Révolution, organe collégial qu’il présida, proclamé dépositaire de la souveraineté nationale et de la légitimité historique. La création de cet organe, derrière lequel s’abrite H. Boumédiène pour prendre des décisions importantes, a contourné la suspicion de l’ambition personnelle. Cette subtilité de la collégialité fictive présentait deux avantages : d’une part, elle institutionnalise la légititmité historique en la dissociant de la hiérarchie militaire et, d’autre part, elle permet à H. Boumédiène, en tant que Président du Conseil de la Révolution, de détenir le pouvoir légitimant tout en exerçant le pouvoir exécutif en sa qualité de Chef du Gouvernement. En cela, il a obéi aux logiques du système politique, marqué par la dynamique contradictoire qui, d’un côté, pousse à la concentration du pouvoir entre les mains d’un homme, et d’un autre, conteste le leadership personnalisé. Cependant, malgré la fiction de la collégialité derrière laquelle il s’était abrité, H. Boumédiène n’a pas échappé à une tentative de renversement militaire dirigée par le Chef d’Etat-Major, le colonel T. Zbiri (décembre 1967) qui a été près de réussir.

Après l’échec de cette tentative et, pour se prémunir des soubresauts de l’appareil militaire, H. Boumédiène engagera de profondes transformations économiques et sociales dont il voulait qu’elles soient attachées à son nom. Les velléités des coups d’Etat militaires seraient impuissantes à renverser un dirigeant auquel le peuple serait attaché et qui s’identifierait au projet autour duquel le mouvement de libération – d’où est issue l’Armée – a pris corps. Cette stratégie de dévalorisation des concurrents potentiels issus de l’Armée implique que le dirigeant se détache de son groupe d’origine et défende une politique économique et sociale populaire : industrialisation massive, révolution agraire, gestion socialiste des entreprises, gratuité des soins, etc., ce qui entraîne vers le charisme, le leadership personnalisé et à ses répulsions.

En affirmant sa volonté de moderniser l’économie par l’industrialisation et la révolution agraire et d’assurer la justice sociale par la scolarisation massive, la médecine gratuite et la création d’emplois, c’est-à-dire en exprimant les attentes populaires de l’après-Indépendance, H. Boumédiène est devenu un leader charismatique, en qui les membres de la communauté avaient confiance, lui reconnaissant une autorité légitime pour ses qualités personnelles intrinsèques mises à la disposition de l’idéal collectif (progrès matériel, répartition équitable des richesses, réalisation des utopies enfouies dans la mémoire collective). Après quelques années de turbulence – les années 60 – le pouvoir d’Etat s’était stabilisé autour de la personnalité de H. Boumédiène, devenu le dépositaire de la légitimité, en raison de ses prédispositions à exprimer avec force dans ses discours les espoirs et les aspirations des masses populaires qui ont acquis le sentiment de participer au champ politique à travers sa personne. H. Boumédiène a réussi à capter les énergies politiques pour mettre en place une hiérarchie administrative à qui il distribuait des pouvoirs spécifiques pour développer économiquement le pays. Cependant, le charisme est un flux et non un stock inépuisable, ajustant sans cesse les attentes et les demandes aux capacités de les satisfaire soit matériellement, soit dans l’imaginaire, dans une culture politique où le culte du Chef produit la mythologie du redresseur de torts. Boumédiène fut néanmoins un grand chef, un meneur d’homme rusé, utilisant la force uniquement quand c’est nécessaire. Sous sa direction, l’Algérie a connu l’une de ses rares périodes de paix et de stabilité dans toute son histoire. Il savait dominer les hommes, mais il n’avait pas de culture politique et économique moderne, d’où sa foi mystique en un Etat fort animé par des fonctionnaires intègres, compétents et engagés, comme si le politique avait pour fondement la psychologie individuelle. S’il n’avait pas cru en un modèle utopique et irréaliste qui a mené le pays à la crise, Boumédiène aurait été le Massinissa ou le Abdelmoumen du XXè. siècle.

Le problème de l’élite algérienne issue de la guerre de libération est en gros le suivant : comment construire un Etat a-politique dirigeant une société sans conflits qui n’ait pas à se poser les problèmes politiques de légitimité et de souveraineté dont on refuse surtout qu’elles soient formalisées dans des institutions. Mais même si la société algérienne a naturalisé la légitimité et fétichisé la souverainété à travers un discours qui les nie et les mythifie tout à la fois, soit dans le discours nationaliste dans lequel se reconnaît l’Armée, soit dans celui des islamistes, elle ne peut éviter de résoudre ce problème éminemment politique et dont il est utile de rappeler dans quels termes il se pose en Algérie en référence au contenu théorique des concepts qui recouvrent ces réalités.

 

Légitimité politique et pouvoir souverain

Dans la hiérarchie du pouvoir d’Etat, il y a lieu de distinguer le pouvoir souverain (détenu au nom de la légitimité) du pouvoir exécutif (exercé par le Gouvernement et transmis aux différents responsables administratifs, du ministre à l’employé de bureau). Le pouvoir souverain délègue l’autorité au Gouvernement chargé de diriger l’administration et de gérer les ressources provenant de l’exportation des hydrocarbures. Organiquement, le pouvoir d’Etat est une hiérarchie où chaque échelon possède la prérogative d’être obéi par l’échelon inférieur. Aux différents échelons de la hiérarchie, il y a une différence de degré qui indique qu’un échelon donné a plus de pouvoir que l’échelon subordonné et inversement. Mais il y a une différence de nature entre le pouvoir de l’échelon suprême et celui détenu par les autres échelons. C’est que l’échelon suprême détient le pouvoir d’une source extérieure à la hiérarchie en raison d’une légitimité qui fonde la hiérarchie elle-même. Cette source extérieure, c’est la légitimité constitutive de l’Etat, permettant à celui-ci d’être accepté par les administrés. L’administration d’Etat est une bureaucratie qui donne des ordres par délégation, c’est-à-dire que le chef du gouvernement est un délégué du Souverain (le roi dans une monarchie, l’électorat dans une démocratie, l’armée en Algérie) qui l’autorise de se prévaloir de son autorité pour diriger l’administration et se faire obéir par les administrés.

La légitimité est ce qui fonde l’autorité de l’administration et ce qui permet à celui-ci d’être accepté sans recours massif à la coercition physique. Elle est une croyance partagée par une majorité de personnes qui acceptent d’obéir au détenteur de l’autorité. Ce qui fonde donc le pouvoir d’Etat, ou tout autre système de pouvoirs, c’est la légitimité, c’est-à-dire une croyance intériorisée par les gouvernés – sujets ou citoyens – et qui les amènent à obéir sans qu’ils soient contraints physiquement. Elle permet au Pouvoir de se faire obéir par la majorité des gouvernés, utilisant la force, si besoin est, pour faire plier uniquement une minorité aux règles édictées. Elle est dans ce cas le mécanisme – médiatisé par le Pouvoir – par lequel une majorité adhère à un régime politique reconnu comme ouvrant pour le bien commun. Il y a une logique de force, dans la légitimité, qui n’est cependant opératoire et efficace que si la majorité partagent l’idée que le régime a pour finalité le bien commun, c’est-à-dire que si la majorité croient que les dirigeants sont bien intentionnés malgré les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs tâches. La médiation du Pouvoir consiste à puiser et à mobiliser des énergies dans cette majorité pour s’imposer ; ce qui est donc important, ce n’est pas la force physique que le Pouvoir mobilise pour se faire obéir, c’est plutôt cette croyance d’où il puise sa légitimité. Car s’il est considéré comme légitime, il mobilisera toute la force potentielle de ceux qui le considèrent comme tel, en vue d’une confrontation éventuelle avec ceux qui lui dénient cette légitimité. Celle-ci est donc ce qui permet de mobiliser la force potentielle pour défendre l’ordre politique. La légitimité sur laquelle repose tout système de pouvoirs est un principe qui se forge dans l’histoire du pays, et en Algérie, elle est indissociable de la lutte qu’a menée le mouvement de libération nationale dans son entreprise pour mettre fin à la domination coloniale. Elle est surtout un résultat d’un processus historique, subissant en permanence une évolution qui lui donne une pertinence ou qui lui enlève l’efficacité antérieure. En clair, la légitimité a un contenu historique et, si elle n’est pas renouvelée, elle perd sa capacité à réguler le champ de l’Etat et à y intégrer les masses.

Pour des raisons historiques qui lui sont propres, le régime algérien s’est organisé en Etat administratif (l’Etat réduit à sa charpente administrative) dans lequel la souveraineté n’est pas formellement affirmée et n’est pas institutionnellement localisée à la différence de l’Etat de droit. Le pouvoir légitimant, caché par des institutions ne correspondant pas à la réalité politique, s’abrite derrière celles-ci comme pour ne pas faire prendre conscience à la communauté nationale sa faculté d’être souveraine. Il craint de s’exposer publiquement non par cynisme ou machiavélisme, mais parce que le champ politique, non autonome des sphères religieuse et sociale, n’est pas différencié. La hiérarchie militaire, pourvoyeuse de légitimité, n’a même pas conscience qu’elle se substitue au corps électoral et qu’elle exrce la souveraineté en lieu et place du corps électoral qui lui-même ne la demande pas s’il en est fait un bon usage. La communauté à structure patriarcale n’a pas conscience de former un corps politique autonome de ce que Alain Touraine appelle les garants méta-sociaux (Dieu, la Nature, L’Histoire, la Morale…) et ses membres ne cherchent pas à exercer la sa souveraineté, tout au moins dans les formes institutionnelles de la démocratie parlementaire. Mais il faut souligner à l’occasion que le problème de la souveraineté se pose à la société différenciée et non à la communauté où le politique n’est pas autonome des déterminations psychologiques, morales ou religieuses. Dans ses rares textes idéologiques, l’Armée fait référence à la souveraineté nationale qu’elle incarne et qu’elle a la mission de défendre contre l’étranger, et non à la souveraineté populaire qu’exprime le suffrage universel ; elle s’identifie à la communauté et non au corps électoral qui, pour elle, n’existe pas parce qu’il est présupposé qu’entre Algériens, il n’y a pas de conflits politiques, ce qui dispense de distinguer périodiquement une majorité et une minorité d’opinions politiques. Il y a des conflits politiques entre Algériens et étrangers, ou entre Algériens patriotes et Algériens traîtres. Or ce type de conflit n’a pas à être institutionnalisé car les traîtres sont à exterminer physiquement, à éradiquer; d’où le caractère sanglant de la crise actuelle qui oppose, pour les uns, les traîtres à la communauté, et pour les autres, les traîtres à l’islam qui définit la communauté. Ni chez les uns ni chez les autres n’émergent cependant les catégories modernes de corps électoral et de souveraineté populaire parce que ces catégories supposent un espace public, lieu d’exercice de la liberté politique de l’individu et suppose surtout l’idée d’une minorité s’opposant légalement à une majorité.

Le corps politique ne se concevant pas comme souverain et acceptant, dans une certaine mesure, que ses prérogatives de légitimation soient détenues par l’Armée – ou par des dirigeants islamistes qui s’appuieraient sur une armée islamiste s’ils parvenaient au pouvoir – il ne peut y avoir d’Etat de droit, dans le sens où la souveraineté populaire est la source du droit moderne. Ceci explique la velléité et le zèle des titulaires du pouvoir à violer les règles juridiques qu’ils édictent et qui, théoriquement, ont force de loi pour tout le monde. Les différents clans et clientèles concurrents vont jusqu’à afficher leur capacité à violer impunément la loi pour montrer leur puissance. En somme, la loi édictée par l’Etat administratif s’applique ou ne s’applique pas selon les rapports de force du moment entre les différents clans. Pour l’administré dépourvu de clan et livré à l’arbitraire de l’état de nature hobbesien, il doit payer pour bénéficier de la loi si elle donne des droits, et il doit payer aussi si c’est une loi contraignante à laquelle il voudrait se soustraire. De ce fait, le fonctionnaire a un pouvoir exorbitant, celui d’apprécier la loi, de l’appliquer ou de ne pas l’appliquer selon l’avantage qu’il en tire. C’est cette puissance de l’administration et la tendance de son personnel à brimer les administrés soumis à la corruption et à l’arbitraire qui a coupé l’Etat de la population ; d’où la nécessité des réformes qui s’imposaient pour sauver le régime. Mais c’est parce qu’elles avaient cet objectif en priorité que ces réformes étaient ambigües et ont provoqué la crise violente auquel le pays est confronté.

 

L’ambiguïté des réformes politiques sous Chadli Bendjedid

A la mort de H. Boumédiène en 1978, les militaires n’ont pas voulu renouveler le schéma de la fiction du Conseil de la Révolution qui a fonctionné à leur détriment, pensaient-ils. Ils ont alors désigné comme successeur Chadli Bendjedid, Commandant de Région militaire n’ayant pas la forte personnalité de H. Boumédiène. Le nouveau Président désigné n’ayant pas été capable de s’imposer à ses pairs, et surtout n’ayant pas le charisme pour incarner la légitimité, le régime entrera en crise jusqu’à la paralysie qui profitera aux islamistes. En désignant Chadli Bendjedid comme Président, les militaires ont scié la branche sur laquelle reposait le régime, caractérisé désormais par un vide politique que combleront les islamistes. Au regard des expériences des différentes sociétés, la légitimité s’incarne soit dans des personnages vivants (la domination charismatique) soit dans des institutions où le pouvoir est dépersonnalisé (l’Etat moderne ou encore l’autorité légale-rationnelle). Tant que le champ politique ne s’autonomise pas des idéologies mystiques nationalistes et religieuses, le pouvoir aura besoin de s’identifier à un visage humain, celui du personnage charismatique dans lequel se reconnaissent les membres de la communauté, attendant de lui qu’il assure son unité et sa cohésion et qu’il la défende, ou plutôt qu’il l’organise pour se défendre, face à une menace extérieure. L’erreur que commet l’Armée consiste à refuser tout autant le leadership charismatique que les élections libres, préférant toujours choisir des hommes politiques aux capacités limitées pour les introniser comme Présidents, à l’instar de Chadli Bendjedid, Ali Kafi, L. Zéroual, A. Bouteflika, à l’exception de M. Boudiaf qui a été assassiné.

Pour se reproduire, le régime de la communauté à structure patriarcale a besoin de l’autorité charismatique du Chef, du leader qui fonde sa légitimité dans le discours populiste, traduction politique des représentations symboliques. Les qualités intrinsèques de la personnalité de ce Chef sont vitales pour la reproduction du système : il faut qu’il soit un tribun et il doit avoir une passion pour son poste auquel il doit consacrer beaucoup d’heures de travail par jour. Autant de qualités qui distinguaient H. Boumédiène de son successeur. Il est vrai que la période de Chadli Bendjedid était difficile; d’une part, le modèle mis en place par son prédécesseur avait atteint ses limites et, d’autre part, en 1985-86, les prix mondiaux des hydrocarbures s’étaient effondrés. Le Gouvernement mit en ouvre des réformes pour rentabiliser l’appareil productif, mais elles seront refusées par l’Armée, les jugeant libérales, craignant que les lois du marché ne fassent perdre au populisme son efficacité politique.

N’ayant pas produit un leader dans lequel les administrés se seraient identifiés et n’ayant pas des institutions qui régulent les rapports réels de pouvoir, le régime a provoqué une crise qui risque de lui être fatale. L’absence de leadership créa alors un vide que les islamistes allaient exploiter pour prendre le pouvoir par les urnes ou par la violence. Chadli Bendjedid a tenté d’institutionnaliser le pouvoir pour donner une base constitutionnelle au régime du parti unique. Supprimé, le Conseil de la révolution fut remplacé par une Assemblée élue, formellement dépositaire de la souveraineté nationale. En réalité, celle-ci continuait d’être incarnée par l’Armée par le biais de la Présidence dont le titulaire est élu au suffrage universel à l’issue d’une campagne électorale menée par un parti unique défendant un candidat unique. Constitutionnellement, le Président détient donc son autorité de l’électorat, ce qui lui permet de former le Gouvernement et de tracer à ce dernier les objectifs politiques et sociaux qu’il a promis de mettre en ouvre. Mais cette image est fictive car le Président est désigné par la hiérarchie militaire, et le corps électoral est appelé uniquement à ratifier ce choix; d’où la dépendance du Président vis-à-vis de cette hiérarchie qui l’a investi. Il peut jouer un clan contre un autre, il peut choisir, dans certaines limites, ses collaborateurs, mais sa marge de manouvre reste étroite, ne pouvant pas dessaisir à son profit l’Armée de son pouvoir légitimant. D’où les relations particulières entre la Présidence et le ministère de la Défense dont elle reçoit les flux humains et politiques, alors que ces flux devaient venir du FLN, le parti unique.

Formellement, c’est le FLN qui dirigeait le pays et qui était la source du pouvoir. Mais l’observation du fonctionnement réel des institutions et le poids politque des responsables du parti face aux cadres de l’administration et de l’Armée montre que la suprématie du parti était une fiction. Que ce soit sous le Colonel Boumédiène ou sous son successeur, le Colonel Chadli Bendjedid (1979-1992), le parti FLN était organisé comme une administration avec sa hiérarchie et son budget, dépendant de la Présidence. Il n’a jamais joué un rôle politique majeur et n’a jamais été associé aux décisions importantes. Il a néanmoins servi de couverture à un régime où l’armée faisait fonction de parti unique, et donc de source de pouvoir. L’alibi du FLN servait principalement à interdire tout débat politique qui ne se déroule pas dans les instances hiérarchiques du parti-administration afin de neutraliser les énergies nouvelles qui apparaissent au niveau local. Il fallait contrôler l’émergence des élites pour les empêcher surtout d’être autonomes. Mais ce système s’est révélé inefficace en raison de la dégradation des conditions de vie et de la propagation de la corruption, ce qui a suscité des contestations multiformes à l’intérieur et à l’extérieur du système. Il fallait par conséquent introduire des réformes institutionnelles après les émeutes d’octobre 1988 (qui ont fait des dizaines de morts parmi les jeunes manifestants) pour sauver le régime dans sa globalité.

Chadli Bendjedid était un homme qui croyait au formalisme des institutions dont il avait hérité. Alors que le système de pouvoirs manquait de fluidité, les changements qu’il introduisit handicapèrent encore plus la prise de décision. Chadli Bendjedid rehaussa la place du parti à qui il donna une importance qu’il n’avait pas sous Boumédiène; il attendait de l’Assemblée nationale qu’elle joue le rôle qui est le sien dans un régime parlementaire; il créa le poste de Premier ministre que cette Assemblée devait contrôler, etc. Parallèlement, il introduisit des changements notoires dans la hiérarchie militaire, allant jusqu’à créer le grade de général. Le plus grand changement opéré cependant dans l’armée a été d’avoir marginalisé la Sécurité militaire, après l’avoir restructurée et limité dans ses attributions à ses prérogatives règlementaires. Ayant introduit toutes ces modifications qui lui semblaient comme allant de soi, Chadli Bendjedid fit perdre au régime sa cohérence dans les années 1980. Habitués à appliquer des instructions venues de la Présidence sous Boumédiène, les ministres de Chadli n’osaient pas prendre les décisions nécessaires et préféraient attendre que la Présidence leur donne les instructions comme du temps de Boumédiène. Le système s’enkylosa et, confronté à la baisse des prix mondiaux des hydrocarbures dont il dépend, il atteint la paralysie sous l’effet des luttes de clans. De par sa structure, le régime était irréformable. Il fallait ou bien renforcer sa logique pour le faire gagner en cohérence, cohésion et donc en efficacité, ou bien créer un nouveau régime dans lequel l’armée ne serait plus source de pouvoir. Manquant d’envergure, ne maîtrisant pas les subtilités du champ politique et surtout démunies de capacités intellectuelles, Chadli Bendjedid ne pouvait pas réussir la transition qu’il a souhaitée après les émeutes d’octobre 1988.

La démocratisation, inaugurée par la Constitution de février 1989, a buté sur la structure double du pouvoir d’Etat que les militaires pensaient préserver. Ils ont consenti à ouvrir le système politique en introduisant le multipartisme, le jeu électoral, la liberté de la presse pour limiter la corruption et donner plus d’efficacité et de crédibilité au régime. Le multipartisme, pensaient-ils, devaient revigorer le FLN soumis à la compétition électorale. Donc la démocratisation avait comme objectif un réaménagement institutionnel dans lequel le pouvoir exécutif devait sortir des urnes sans remettre en cause la loi non écrite du régime : l’Armée est la source du pouvoir. S’attendant à ce que le FLN finirait par s’entendre avec le FIS à l’Assemblée nationale pour former un Gouvernement qui respecterait le pouvoir légitimant de l’Armée, les militaires ne craignaient pas les élections. Or la victoire d’un seul parti, autre que le FLN, remettait en cause la prééminence politique de l’Armée puisque ce parti, majoritaire à l’Assemblée nationale, allait former un Gouvernement sans en référer à elle et, surtout, allait risquait de leur imposer un ministre de la Défense, ce qui aurait mis fin à la structure double du pouvoir d’Etat, à sa prééminence politique et aurait inauguré un régime nouveau.

La contradiction de la démocratisation en Algérie est que les dirigeants ont cherché à introduire, à côté de la légitimité historique incarnée par l’Armée, la légitimité électorale destinée à sanctionner uniquement le Gouvernement. Ils s’attendaient à ce que les deux légitimités convergent, rendant le régime plus populaire et son administration moins corrompue et plus efficace dans la gestion du pays. Le problème est que tout système ne comporte qu’une seule légitimité et n’obéit qu’à une seule source de pouvoir. Cherchant à résoudre la contradiction de la corruption, les militaires ont exposé le régime à une contradiction qui lui aurait été fatale. Au lieu de le consolider, la réforme constitutionnelle de février 1989 a précipité sa déliquescence et l’a confronté à une crise violente dont il cherche à sortir en revenant aux années 60 comme l’atteste le retour de Bouteflika, ancien ministre de Boumédiène. Tel qu’il est constitué, le régime est incompatible avec le multipartisme parce que ses dirigeants n’acceptent pas l’autonomie de l’appareil judiciaire, la liberté d’expression et les élections libres.

 

La Présidence de Abdelaziz Bouteflika

La désignation de A. Bouteflika comme candidat de l’Armée à l’élection présidentielle de Avril 1999 indique des changements voulus par les militaires. Le choix d’un civil, fidèle compagnon de route de Boumédiène, indique qu’il y a volonté d’affirmer que le régime n’est pas militaire tout en essayant de retourner à la période de Boumédiène avec un président qui n’a pas l’autorité du chef charismatique. Sa désignation a aussi obéi à un autre mobile : sa connaissance des institutions internationales – il a été longtemps ministre des Affaires Etrangères – a été jugée appréciable et utile pour désamorcer les pressions des ONG qui s’exercent sur l’Algérie à chaque fois qu’il y a violations de droits de l’homme. Dans un premier temps cependant, les militaires ont consenti à donner une certaine autonomie à Bouteflika, renonçant à désigner les gouvernements dont les échecs en matière économique et sociale rejaillissent sur eux. Ils ont néanmoins tracé une ligne rouge à ne pas dépasser (entre autres la désignation du ministre de la Défense, la promotion de leurs pairs, le budget de l’armée, le dossier du FIS et la question du Sahara occidental), abandonnant au Président la faculté de nommer les ministres de l’habitat, de la santé, du tourisme, etc.

L’élection présidentielle du 15 avril 1999 s’inscrit dans cette dynamique de recentrage de l’Armée avec le présupposé que le président civil élu n’empiète pas dans son « domaine réservé ». Il est utile de rappeler que pour désigner le candidat Bouteflika, il n’ y a pas eu de « conclave » de généraux comme à l’accoutumée. Le Général Mohamed Lamari, Chef d’Etat-Major, s’est opposé à une telle réunion, mais a laissé les mains libres au Général Tewfik Médiène, chef de la Sécurité Militaire, de mener à bien l’opération « élection présidentielle » consistant à remplacer L. Zéroual démissionnaire. La SM a préparé l’élection en amont, écartant tout candidat non contrôlable susceptible de l’emporter et d’utiliser sa victoire contre elle. Mais pour crédibiliser l’élection, il fallait des candidats de l’opposition qui ont été encouragés à se présenter. Le régime a besoin d’un opposition non violente loyale et fidèle et qui renonce à conquérir le pouvoir, à moins d’accepter la suprématie de l’Armée, ce qui peut lui valoir d’être récompensée par des fauteuils ministériels.

Il y a donc une constante dans la vie politique algérienne depuis la mort de Boumédiène : les militaires ne veulent pas d’une Présidence forte. A cet effet, ceux qu’ils désignent n’ont pas l’envergure du leader populaire. Le choix de Bouteflika n’a pas dérogé à cette règle, bien qu’il ait suscité des doutes dans les premiers mois de son mandat en faisant des discours qui s’inscrivaient dans le sens de la critique que portait le peuple au régime. Mais Bouteflika s’est dévalorisé en parlant trop – parfois de manière vulgaire et incohérente – et surtout en n’ayant pris aucune décision qui indique qu’il est le chef de l’Armée. Son objectif est de re-créer le régime des années 1970, respecté à l’extérieur et craint à l’intérieur, puisant dans un discours populiste et tiers mondiste démodé et inefficace. Bouteflika ne réussira son projet que s’il arrive à fusionner dans sa personne les deux pouvoirs réel et formel, ce qui est très improbable compte tenu de la rupture entre le régime et la société, ce qui donne à l’Armée un rôle politique encore plus grand.

Bien qu’ils lui aient indiqué la ligne rouge à ne pas franchir, les militaires se méfient de Bouteflika parce qu’il est imprévisible et incohérent. Pour se prémunir de toute surprise, ils ont nommé comme Directeur de cabinet le général Larbi Belkheir qui a déjà occupé ce même poste sous Chadli Bendjedid. Avec cette nomination qu’il n’a pu refuser, Bouteflika ajoute à ses incohérences puisqu’il a déclaré dans un de ses discours que la crise actuelle trouve son explication dans la politique menée sous Chadli Bendjedid. Or le maître d’oeuvre de celle-ci était précisément Larbi Belkheir.

Elu dans des conditions controversées qui ont amoindri sérieusement sa légitimité, A. Bouteflika a adhéré à la politique de réconciliation nationale lancée par Liamine Zéroual et dont il a espéré tirer les dividendes, compte tenu du fait que la paix est souhaitée par la majorité de la population. Il a fait promulguer la loi dite de concorde civile qui a permis la libération et l’amnistie des islamistes impliqués dans les violences mais « qui n’auraient pas commis des crimes de sang ». Un an après sa promulgation, la concorde civile s’est avérée un échec total au vu de la poursuite de la violence, du faible nombre de repentis et en raison de l’opacité de son application. Les bruits courent qu’elle est une entreprise montée par la Sécurité Militaire pour arrêter les islamistes de l’AIS et pour amnistier les membres du GIA travaillant pour la Sécurité Militaire. L’absence de reportages sérieux sur les repentis donne une crédibilité à ces rumeurs colportées dans les quartiers populaires.

Bien que connaissant les vices de forme et de fond de la concorde civile, A. Bouteflika y a adhéré, espérant susciter autour de son nom un mouvement populaire qui emporterait ceux qui l’ont conçue. Cela ne s’est pas produit et il demeure confronté à deux scénarios. Soit il tient compte de la logique du système dans lequel le Président représente formellement les institutions, abandonnant le pouvoir réel à l’Armée ; soit il n’accepte pas cette logique, et il cherche à exercer les prérogatives de Chef d’Etat telles que définies par la Constitution. Dans ce cas, il risque ce qu’ont subi ses prédécesseurs : Chadli Bendjedid, Mohamed Boudiaf, Liamine Zéroual.

Dans l’art de gouverner, il y a une règle, qui date au moins de l’époque de Machiavel, selon laquelle le roi n’exercera pas la plénitude de ses pouvoirs tant que ceux qui l’ont fait roi sont encore en fonction. Si A. Bouteflika veut être le Président qu’il proclame être, il lui faut mettre à la retraite les généraux qui l’ont appelé à cette fonction et qu’il désigne à leurs places de nouveaux officiers qui lui devront leur promotion. Mais pour réussir cette opération, il lui faut des hommes à lui à l’intérieur de l’Armée sur qui il peut compter en cas de tensions et de contestation pour être à l’abri d’un Coup d’Etat. N’ayant pas ces appuis dans l’Armée, il a élaboré une stratégie consistant à gagner en crédibilité à l’étranger afin d’avoir du charisme et de l’autorité à l’intérieur, ce qui est une erreur car un Président est respecté à l’extérieur quand il fait preuve d’autorité à l’intérieur.

Les généraux ne sont pas le seul problème politique de A.Bouteflika dont l’autorité est battue en brèche tant que les maquis islamistes restent actifs. Il a des atouts pour négocier avec les islamistes – il n’était pas en fonction lors de l’annulation des élections de décembre 1991 – mais il ne peut les utiliser car la négociation avec le FIS ne relève pas de ses compétences. Il cherche alors à se faire l’intermédiaire entre les islamistes et les militaires, conciliant les uns aux autres, mais en réalité il s’aliène les uns et les autres. Les islamistes l’accusent d’être un jouet entre les mains des militaires et ces derniers le soupçonnent de vouloir négocier une solution à la crise à leurs dépens. En septembre de cette année, après la publication par le journal gouvernemental El-Moujahid du mémorandum adressé à l’Algérie par Amnesty International, les militaires lui ont signifié qu’ils n’ont plus confiance en lui, nommant trois généraux à la Présidence – Larbi Belkheir, Mohamed Touati et Mustapha Cheloufi – sans qui désormais aucune décision importante ne sera prise sans leur autorisation.

A. Bouteflika se trouve pris entre le marteau des islamistes et l’enclume des militaires. Il table sur le temps, espérant des départs à la retraite qui lui donneront les mains libres. Mais si le temps joue contre les généraux, il joue aussi contre lui, car les concernés ne l’autoriseront pas à se représenter une deuxième fois et s’assureront de le remplacer par un homme de confiance avant de partir individuellement à la retraite pour se protéger du syndrome de Pinochet dans la mesure où des suspicions pèsent sur eux dans le massacre de villageois et dans la disparition de milliers de personnes.

 

L’Armée comme parti politique

Après les émeutes d’Octobre 1988, les responsables de l’armée ont été convaincus que des changements institutionnels devaient s’opérer. Ces changements avaient pour objectif seulement d’élargir les possibilités de choix de l’armée parmi les courants et les personnalités à qui elle devait confier le gouvernement. Les réformes politiques ne devaient en aucun cas remettre en cause la prérogative souveraine de l’Armée. Le multipartisme a été légalisé mais les partis devaient reconnaître à l’Armée la faculté de désigner le Président et de distribuer les quotas de députés à l’Assemblée Nationale. Les élections devaient légitimer des choix opérés par les militaires qui espéraient que les islamistes acceptent ce schéma qui leur aurait profité, à la seule condition qu’ils acceptent que l’armée soit l’unique source du pouvoir. Surtout que, du point de vue idéologique, l’institution militaire n’est pas en rupture avec l’islamisme qui a toujours été une source à laquelle s’est abreuvé le nationalisme algérien. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à se rappeler l’importance que donne l’histoire officielle au Cheikh Abdelhamid Ibn-Badis, chef des Oulémas, dans le mouvement national. Contrairement à une idée-reçue, le nationalisme algérien s’est toujours nourri de l’islam et a toujours rejeté la laïcité, considérée comme valeur étrangère au peuple, à son histoire et à sa culture.

Le conflit actuel, opposant principalement l’armée aux islamistes, a pour enjeu non pas une différence inconciliable de deux projets idéologiques, mais plutôt le contrôle de l’Etat par deux groupes, l’un déligitimé par l’usure du pouvoir, l’autre renforcé par la croyance qu’il est désormais le seul à véhiculer le populisme. Le conflit atteint des niveaux extrêmes de violence parce qu’il a pour enjeu la souveraineté absolue à laquelle l’armée ne veut pas renoncer et que le FIS cherche à conquérir par les armes. Celui-ci est d’autant déterminé à conquérir cette souveraineté qu’il est convaincu qu’il est le seul légitime à l’exercer après sa victoire aux élections législatives de décembre 1991, annulées par l’armée en Janvier 1992.

Les militaires et les islamistes ont en commun le refus du politique, cherchant à réaliser une société algérienne idéale, expurgée de conflictualité. Les premiers ont cherché à substituer à la politique la pratique administrative; pour eux, il n’y a pas d’hommes politiques, il n’y a que des fonctionnaires loyaux et fidèles qu’ils investissent de la mission de diriger l’Etat. Les seconds caressent le projet de lui substituer la religion pour établir la société fraternelle unie derrière ses chefs et soudée comme une famille dans laquelle l’esprit de sacrifice prendrait le pas sur la cupidité et l’égoïsme.

Ayant refusé que la lutte politique se déroule sur le terrain institutionnel, l’armée se trouve confrontée à des forces représentant les couches les plus démunies et qui ont intérêt aux changements radicaux, formulant en outre leurs revendications en termes de convictions religieuses et d’identité culturelle. En interdisant la vie politique dont ils voulaient avoir le monopole, les militaires ont surpolitisé la société et ce qui lui sert de référence morale et culturelle, l’islam. Les enjeux demeurent les mêmes – le caractère public du pouvoir – mais le langage a changé et s’est radicalisé; de nouveaux acteurs ont fait irruption dans le champ politique avec leurs visions propres de la société, de l’Etat et avec leurs solutions pour transformer l’une et réformer l’autre. Ces nouvelles forces, soudées par l’utopie islamiste, ont le sentiment que cet Etat, dans lequel les générations précédentes ont investi affectivement, n’est pas le leur et ne correspond pas à leurs attentes de justice sociale. Elles n’attendent rien de la démocratie électorale, qui n’est acceptée que si elle leur permet d’accéder au pouvoir, et pour qui elles n’ont que du mépris; ce même mépris qu’ont les militaires pour la politique considérée comme un subterfuge de civils pour leur ravir le pouvoir que l’Histoire leur a donnée pour fortifier la Nation. C’est la raison pour laquelle le conflit semble, pour le moment, sans issue. Pour l’Armée, la souveraineté qu’elle détient est non négociable. Pour les islamistes, les responsables actuellement en poste doivent rendre des compte devant le peuple. L’identification totale de l’armée au régime est un facteur de blocage dans la mesure où l’alternance pacifique semble impossible car les militaires n’accepteraient pas facilement de se dessaisir des prérogatives de souveraineté qui ont toujours été les leurs puisqu’ils ont été formés dans cette culture. Par ailleurs, un changement de régime risque de les indiquer comme les responsables de l’échec de la politique économique et sociale jusque-là suivie. C’est là un puissant facteur de blocage d’un système qui s’est ankylosé pour s’être coupé de son histoire et de sa population.

En cas d’élection, la victoire d’un parti n’est pas perçue comme un événement dans le temps, elle est perçue comme l’opportunité de se débarrasser définitivement de ses adversaires. C’est ce qui explique en partie l’annulation des élections remportées par les islamistes en décembre 1991. Certains courants extrêmistes du FIS – manipulés ou non – ont tenu des propos au lendemain des résultats laissant entendre que des listes avaient été établies pour arrêter et juger par des Cours populaires certaines personnes accusées d’être contre l’islam. Dans milieux dirigeants, une véritable psychose s’était installée, ce qui a poussé l’armée – qui n’en attendait pas tant – à annuler ces élections. Une dynamique s’est alors enclanchée, menant à la violence et à la répression, apparaissant comme moyen de survie. D’où ce paradoxe, où au nom de la démocratie, certaines personnes auto-proclamées démocrates appelaient à réprimer les islamistes vainqueurs des élections, voire à les « éradiquer ». La culture du parti unique est si enracinée que les partis dits démocrates se comportent comme des partis uniques dans un contexte apparemment pluraliste. La démocratie électorale n’a de chances de survivre que si les protagonistes sont convaincus que la victoire par les urnes des uns ne sera pas suivie par l’extermination physique des autres. Si la règle est de gagner ou de mourir, le jeu n’aura pas lieu car ceux qui ont des chances de mourir le bloqueront, ce qui libère forcément une dynamique de violence généralisée. Dans ces conditions, l’intervention de l’armée est indispensable pour assurer le maintien du régime et se justifie pour protéger les intérêts fondamentaux de ceux que la victoire électorale menace. C’est pourquoi les élections de décembre 1991 auraient dû être précédées par un Contrat national sur lequel se seraient entendus tous les partis pour définir le sens de la victoire électorale et évaluer ses conséquences pour chaque camp. Un contrat similaire a été signé en janvier 1995 à Rome mais il avait été rejeté par l’armée qui n’accepte pas d’être un simple protagoniste de négociations.

La main mise de l’Armée sur l’Etat l’indique comme un véritable parti politique, rappelant la suprématie du parti communiste dans le régime soviétique, avec cette différence que cette suprématie n’est pas institutionnalisée. Les exemples ne manquent pas qui montrent le caractère politique de l’Armée : en janvier 1992, elle demande au Président Chadli Bendjedid de démissionner, lui signifiant qu’il n’a plus sa confiance ; en septembre 1998, le Chef d’Etat-Major refuse au Président Liamine Zéroual qu’il négocie avec le FIS et l’oblige d’écourter son mandat. Le Chef d’Etat-Major s’est comporté en responsable de parti mécontent du Chef de l’Etat que ce même parti a désigné à ce poste. Dans cette attitude, le Chef d’Etat-Major n’exprime pas une position personnelle; il est au contraire mandaté par ses pairs – Généraux et commandants d’unités – qui se réunissent quand c’est nécessaire, en conclave, véritable Comité Central de parti agissant en assemblée souveraine et prenant à la majorité les décisions importantes, tel le choix du candidat à la Présidence ou le contenu des négociations avec le FIS. De ce fait, elle s’est comportée comme une structure de pouvoir souverain et non comme une institution subordonnée à la Constitution dont le Président de la République serait le garant.

Les relations l’Armée et le Gouvernement – dans lequel il n’y a pas de ministre de la Défense, à l’exception de la période 1989-93 – sont des relations de subordination d’une instance exécutive à une autorité politique souveraine, qui confie à des élites civiles la mission de gérer les affaires administratives de l’Etat et de réaliser les programmes économiques et sociaux. L’industrialisation des années soixante-dix, la révolution agraire, la gratuité des soins, etc., ont fait partie, pour le meilleur et pour le pire, de la politique économique et sociale voulue par l’armée, politique qui devait profiter aux couches sociales défavorisées. Dans les années soixante et soixante-dix, l’armée cherchait, par ces actions, à concrétiser le programme du mouvement de libération dont elle est issue et d’où elle tire sa légitimité qui l’autorise à s’affirmer comme l’incarnation de la Nation et à se poser commes unique source du pouvoir.

Que ce soit sous le régime du parti unique (1962-1989) ou sous le multipartisme introduit par la Constitution de février 1989, le champ politique algérien se structure autour de cette caractéristique fondamentale de l’exercice non institutionnalisé de la souveraineté par l’armée qui cherche à façonner l’opposition en fonction de cette donnée. En effet, l’armée souhaite que l’opposition conteste uniquement le Gouvernement et non le système entier dont il n’est qu’une partie insignifiante. Il est demandé à l’opposition d’accepter le principe de l’investiture du Gouvernement par l’armée et de critiquer ce dernier et sa politique, sans remettre en cause le pouvoir réel souverain, et surtout de jouer le jeu d’un pluralisme formel où l’Assemblée nationale, sans prérogatives importantes, est issue d’élections truquées par l’administration. De ce fait, comme il y a deux pouvoirs, l’un réel exercé par l’armée, l’autre formel représenté par le Président et le Gouvernement, il y a aussi deux types d’opposition : celle qui conteste le système dans son ensemble et celle qui accepte de jouer le jeu imposé par l’armée. Cette dernière demande à l’opposition formelle de critiquer le Gouvernement pour faire pression sur celui-ci, mais surtout de critiquer l’opposition réelle. La logique du système, poussée à son extrême, montre qu’il y a un parti – l’armée – exerçant le pouvoir en référence à la légitimité historique (1954) et en usant de la violence dont il revendique le monopole en se présentant comme une institution de l’Etat. Ce parti accepte d’élargir le champ politique à la condition implicite que sa prééminence en amont des institutions de l’Etat soit reconnue par tous les courants et personnalités. De ce fait, le multipartisme en Algérie est composé d’un parti structurellement au pouvoir et de petits partis s’insultant et critiquant le gouvernement dont ils cherchent à prendre le contrôle avec la bénédiction de l’armée. Ces petits partis demandent à l’armée de leur sous-traiter l’autorité de l’Etat qu’ils voudaient investir par des élections truquées.

La double structure du pouvoir introduit une rivalité entre la Présidence et le Ministère de la Défense. La sphère du pouvoir ne garde cependant sa cohérence que s’il n’y a pas de divergences profondes entre les institutions. Ceci constitue la principale contradiction, poussant la Présidence à s’autonomiser de l’armée qui supporte mal cette tendance. Il se crée alors des clans, les uns soutenant le Président, les autres se rangeant du côté de l’institution militaire, clans nourrissant les uns pour les autres une animosité pouvant mener à des actions violentes dont ont été victimes à ce jour deux généraux jugés trop fidèles au Président Liamine Zéroual.

Il arrive même que des clans de l’armée utilisent, dans leurs querelles, des partis ou des personnalités comme le montre l’affaire Boukroh. Ce dernier, responsable de parti, aurait été verbalement menacé par le Général Betchine, homme fort de la Présidence. N. Boukroh a réagi dans la presse en s’en prenant à ceux qui, écrit-il, avilissent les institutions de l’Etat, citant nomément le Général Betchine contre qui il a déposé une plainte pour menaces et voies de fait. La réaction de Boukroh, somme toute normale dans un Etat de droit, est impensable s’il n’avait pas reçu un appui et des garanties de la part de Généraux opposés à Betchine. Le système est tel qu’un civil, quel qu’il soit, n’a pas les moyens de défier un militaire, et que pour exister politiquement, il faut être un militaire; les autres, tous les autres ne sont que de la matière brute manipulable – ou corruptible – à merci. Le système est tel qu’une opposition de civils, si elle veut avoir de l’influence, elle doit se militariser et user de la violence. C’est ce qu’ont compris les islamistes, devenus un protagoniste incontournable dans le champ politique avec qui les militaires sont en train de négocier un compromis les reconnaissant explicitement comme un acteur politique à part entière. Mais les islamistes n’ont acquis cette autonomie que grâce à leur nombre et à la disponibilité de certains d’entre eux à prendre les armes pour défendre leurs convictions.

L’armée intervient ponctuellement lors d’opérations quand c’est nécessaire, mais aussi politiquement de manière permanente à travers un service qu’elle a mis sur pied dès l’indépendance et dont le nom suscite la crainte : la Sécurité Militaire. La SM est un service secret dépendant du ministère de la Défense, chargé de réguler le champ politique au profit du régime, en se comportant comme un parti clandestin au-dessus des lois et de l’État, ne rendant compte à aucun corps constitué (gendarmerie, police, justice…). Les prérogatives de la SM, la nature de ses activités, ses missions de gestion politique de la population, sa présence dans les médias, etc. font d’elle le seul vrai parti politique avec des moyens, des objectifs et une stratégie cohérente. Le régime algérien fonctionne comme un régime de parti unique – la SM – avec l’apparence du multipartisme. Depuis l’ouverture démocratique de février 1989, le rôle joué par la SM n’a pas été de favoriser une transition vers le multipartisme sans violence, il a été de manipuler cette violence au profit du régime.

L’intolérance des islamistes et la violence verbale des « éradicateurs » qui lui fait pendant rentrent dans la stratégie de la SM qui cherche à discréditer la vie et la liberté d’expression. Il s’agit de dresser un camp contre un autre pour dire que la démocratie est un danger pour la paix civile et pour la concorde nationale. D’où les techniques d’infiltration dans tous les courants pour créer et entretenir une situation de belligérance généralisée qui fait apparaître l’armée comme un recours salutaire, ou tout au moins un arbitre nécessaire et désintéressé politiquement. La manipulation des médias, l’intox, les articles tendancieux, le chantage fait aux journalistes, les menaces à peine voilées, le noyautage des partis, la provocation des crises à l’intérieur de ces derniers pour contester telle ligne politique, les opérations de discrédit des hommes politiques qui affichent une autonomie, etc. sont quelques uns des moyens qu’utilise la SM pour étouffer les expressions politiques de la société civile. Ce service militaire de type particulier part du principe que toute association non contrôlée de l’intérieur est potentiellement dangereuse pour les intérêts du régime. Depuis l’entrée en vigueur du multipartisme, la SM s’est organisée pour brouiller le champ politique, pour infiltrer les partis, pour les monter les uns contre les autres, etc.

La mission de la Sécurité Militaire est double : la maîtrise du champ politique et la gestion politique de la population pour neutraliser tous ceux qui contesteraient à l’Armée le rôle d’organe souverain. La Sécurité Militaire est une police politique au-dessus de toutes les institutions et ne rendant compte qu’aux chefs militaires. Aucune action légale, à quelque niveau que ce soit, ne peut entraver les actions qu’elle entreprend contre des individus suspectés de porter atteinte au régime. La crainte qu’elle inspire provient de ce qu’elle est au-dessus de l’appareil judiciaire à qui elle soustrait les affaires politiques considérées comme sensibles. Elle peut arrêter n’importe qui en dehors des lois et dans l’anonymat lorsqu’il s’agit des intérêts supérieurs du régime. Elle cristallise le principe selon lequel l’Etat algérien est bâti sur la force et non sur le droit. Elle a été, cependant, prise de court par les islamistes parce qu’elle a été formée à surveiller les élites politiques et non le petit peuple dont elle n’a jamais pensé qu’il manifesterait son existence politique par la violence islamiste contre laquelle elle est aux avant-postes, imposant aux organes de l’Etat des méthodes expéditives condamnées par les organisations de droits de l’homme. Surveillant le personnel de l’Etat en qui elle n’a qu’une confiance limitée, manipulant l’opposition pour lui enlever toute efficacité, noyautant les islamistes pour les amener à entreprendre des actions qui les discréditent, la Sécurité Militaire se bat de toutes ses forces pour repousser l’idée d’une Commission d’enquête internationale qui risque de mettre à nue ses pratiques en matière de droits de l’homme.

Mais pourquoi toute cette énergie dépensée à brouiller le champ politique? Il s’agit en premier lieu de dévaloriser les expressions politiques de la société civile pour montrer qu’elles sont inefficaces, incohérentes et génératrices de désordres. L’armée craint une société civile montrant de la mâturité et produisant des élites compétentes et autonomes. Car l’armée ne veut pas renoncer à la prérogative de coopter des élites civiles à qui elle confierait la tâche de diriger l’administration gouvernementale. Par cette prérogative, l’armée manifeste de la méfiance pour des civils dont elle craint qu’ils trahissent la Nation, mais surtout elle considère que si elle renonçait à incarner la souveraineté nationale, la Nation disparaîtrait. Les militaires estiment qu’ils sont le creuset de la légitimité historique, et ce malgré le renouvellement des générations quarante ans après l’indépendance, refusant de laisser place à un autre type de légitimité. Ils se posent comme le corps souverain, source de l’autorité qu’ils délèguent à des élites civiles choisies sur le critère de leur respect sans faille à cette règle non écrite du système politique algérien : l’armée est source du pouvoir.

 

L’Armée incarnation de la Nation et tuteur de l’Etat

Il n’existe certainement pas la même trajectoire de construction de l’Etat pour tous les pays. Schématiquement, nous pouvons dire que les Etats occidentaux ont été façonnés (shaped) par des élites civiles, alors qui les Etats du tiers monde ont été créés par la violence armée utilisée contre l’ordre colonial, ce qui a donné aux militaire une légitimité historique qui lui permet de se poser comme source de pouvoir. Pour des raisons historiques, l’armée se trouve au cour du procès de construction de l’État, souvent dans des formes institutionnelles dont il faut apprendre à lire les significations cachées. En Algérie, elle est présentée dans la Constitution comme une institution dépendant de la Présidence de la République ; mais la réalité est plus complexe dans la mesure où, jusqu’à l’élection de Bouteflika, la Présidence est en fait l’émanation de l’armée, voire une annexe du ministère de la Défense, animée par des militaires habillés en civil occupant les postes de Secrétaire Général, Directeur de cabinet, etc. La Présidence a été l’institution par laquelle l’armée contrôlait l’État et traçait la ligne à suivre au Gouvernement.

Ce rôle souverain de l’armée découle de la conception de la Nation et de ce qui est attendu de l’État, en référence à un passé encore légitimant et indiquant les condition idéologiques d’exercice du pouvoir. Mais en même temps, les institutions sont telles qu’elles cachent l’importance politique de l’armée, ce qui provoque des crises aiguës à l’intérieur de la surface du pouvoir, induisant une compétition entre la hiérarchie militaire détenant le pouvoir réel, et la Présidence exerçant le pouvoir formel. Le schéma politique du régime algérien repose sur une armée incarnant la souveraineté et déléguant l’autorité à un Président à qui elle retire sa confiance si elle considère qu’il a failli à sa mission. En juin 1965, le Colonel Houari Boumédiène renverse le Président Ahmed Ben Bella élu deux ans auparavant, à qui il reprochait de s’être écarté de la voie révolutionnaire. A sa mort en 1978, les militaires choisissent le Colonel Chadli Bendjedid à qui ils demandent de démissionner en janvier 1992 lorsqu’il s’apprêtait à reconnaître la victoire électirale des islamistes. En septembre 1998, le Général Liamine Zéroual écourte son mandat car les militaires refusent qu’il négocie avec les islamistes. Aujourd’hui encore, des dissenssions entre le Président A. Bouteflika et l’Armée sont rapportées dans la presse.

Dans ce schéma, le choix du Président est important pour la stabilité du régime car il faut éviter que des tensions trop fortes n’apparaissent entre l’institution présidentielle et la hiérarchie militaire. Aussi, la stabilité exige que le Président s’engage à respecter la prééminence de l’Armée dans les décisions politiques importantes pour le régime dans son ensemble. D’où les difficultés de nommer un ministre de la Défense, car ce dernier risque d’éclipser le Président. Sous H. Boumédiène, il n’y avait pas de Ministre de la défense, et c’est seulement en 1990 que Chadli Bendjedid a nommé Khaled Nezzar à ce poste, ce qui ne l’a pas empêché de lui demander de démissionner en janvier 1992. Celui qui lui a succédé – Liamine Zéroual – est devenu Chef de l’Etat et s’est bien gardé de nommer un successeur à ce poste. Mais sous la pression de la hiérarchie militaire, Liamine Zéroual a dû écourter son mandat et se retirer dans sa ville natale.

Pour comprendre cette situation, il faut rappeler que les militaires se considèrent comme dépositaires du nationalisme, se posant comme les plus nationalistes parmi la population, toutes catégories confondues. Ceux d’entre eux qui auront été éprouvés dans le temps, graviront les échelons hiérarchiques et se rapprocheront de la norme idéale de l’individu nationaliste. La prétention de l’officier supérieur à détenir la légitimité politique se fonde sur cette croyance selon laquelle il est le plus près de la norme de l’individu national. Prêt à sacrifier sa vie pour le pays, ayant choisi consciemment les rigueurs de la vie en caserne au détriment de la vie familiale dans le civil, symbolisant la force qui a libéré le pays de la domination étrangère et dissuadant une éventuelle attaque, le militaire est convaincu qu’il est le rempart de la Nation et, à ce titre, le détenteur de la légitimité d’où doit découler toute autorité politico-administrative. Mais tout cela n’est que représentation idéologique destinée à justifier une position politique supérieure. En se posant comme le détenteur de la légitimité, le militaire empêche en fait l’intégration au système politique des membres de la communauté politique et s’oppose à l’émergence de la citoyenneté en étouffant la société civile. Son intérêt politique sera de s’opposer à la constitution d’un espace public, et c’est pourquoi l’armée, à travers le discours de ses chefs, fait plus référence à l’héritage du mouvement de libération qu’à l’idéologie républicaine de l’État dont elle est formellement une institution au même titre que les autres institutions.

A partir de là, le dédoublement du pouvoir : le premier, souverain, politique, légitime, non comptable devant quiconque; l’autre, administratif, à prérogatives exécutives, légitimé par l’armée, comptable (informellement) devant elle. L’un incarne la Nation, la défendant si nécessaire contre un danger extérieur, et la protégeant contre le désordre intérieur. L’autre pouvoir gère l’État conçu comme un outil pour administrer les ressources économiques, avec comme objectif officiel de les accroître et de les répartir équitablement. Mais la prééminence appartient à la Nation dont le fondement est politique, à l’inverse de celui de l’État qui dont le fondement est administratif.

L’histoire de l’Algérie n’a pas créé un État-nation, elle a créé une Nation et un État liés par des liens de subordination qui reproduisent une crise dont les origines sont à rechercher dans les imaginaires qui fondent la Nation et dans les limites imposées à l’État. Partout la Nation est un mythe et partout elle se nourrit de mythologie, mais en Algérie son caractère mythique est plus renforcé qu’ailleurs car elle est censée réunir non pas les citoyens tels qu’ils sont mais tels qu’ils devraient être… selon le courant idéologique des uns et des autres. Il y a plusieurs idées de la Nation qui s’affrontent au point qu’en Algérie il n’y a pas une Nation qui réunit tous les citoyens, il y a plusieurs Nations qui les divisent. Mais déjà par le passé, dans le mouvement national, trois conceptions de la Nation étaient en concurrence : celles défendues par Messali Hadj le populiste, par Abdelhamid BenBadis l’islamiste et par Ferhat Abbas le moderniste. L’indépendance n’a pas réconcilié ces trois pères fondateurs de l’Algérie moderne. Au contraire, elle les a divisés en entretenant la méfiance et l’animosité entre leurs successeurs réclamant respectivement l’État pour eux tout seuls. Chaque courant politique a sa propre idée de la Nation qu’il cherche à imposer par la force aux autres. Le multipartisme, dans ces conditions idéologiques, ne produit pas la démocratie, il produit l’intolérance et la violence. Ailleurs, la Nation unit; en Algérie, elle divise. D’où le monopole exercé par l’armée indispensable à un minimum de paix civile. L’armée n’exerce pas le pouvoir, elle incarne la Nation, interdisant à quiconque de parler en son nom. Ce faisant, elle se politise et devient elle-même le champ clos de rivalités, ce qui laisse planer une menace potentielle pour la paix civile.

Le contrôle de l’État par l’armée a pour finalité de soustraire ce dernier aux divergences idéologiques existant dans la société. Ailleurs, l’État est le lieu du politique; en Algérie, il est un outil administratif. Pour ne pas être entre les mains d’un des courants idéologiques, l’armée le « dépolitise » et lui assigne des objectifs techniques tels la gestion des ressources économiques ou la satisfaction des besoins administratifs de la population. L’État n’est pas le support politique des volontés du corps électoral, il est l’instrument que l’armée confie à des élites civiles pour maintenir un minimum de paix sociale. Les relations entre la Nation souveraine – incarnée par l’armée et non par le corps électoral – et l’État-administration structurent le champ politique et assignent à chaque institution et à chaque corps constitué une fonction opérant dans une hiérarchie imposée par la subordination de l’État administratif à la Nation mythique. La Nation mythique (dont le modèle en miniature serait déposé dans un coffre-fort gardé au ministère de la Défense) dans laquelle chacun investit affectivement et que chacun enrichit de traits qu’il veut, écrase par son poids symbolique l’État confronté à la gestion quotidienne des ressources forcément rares. Pressé de satisfaire les uns et les autres, cet État est souvent accusé – le plus souvent à raison – de corruption et d’incompétence. La corruption et l’incompétence des cadres de l’Etat s’expliquent par le fait que ce sont les plus opportunistes qui sont candidats aux charges publiques. Ces candidats devenus préposés à diverses fonctions n’ont pas en vue l’intérêt du service public, ils ont plutôt en vue les opportunités qu’offre l’État pour s’enrichir et enrichir clientèle et parentèle. Les pratiques des fonctionnaires dégradent l’image de l’État dans l’opinion mais l’image de la Nation reste intacte. Pour des raisons qui découlent de l’histoire et aussi du système politique, les Algériens adorent leur(s) Nation(s) et détestent leur État.

Les contestations prennent alors leurs sources dans l’imaginaire de la Nation pour réformer l’État. C’est à partir de la Nation à laquelle on s’identifie que la conquête de l’Etat est justifiée pour le ramener à sa mission originelle. Tous les mouvements politiques obéissent à cette démarche, en particulier les islamistes. Ce faisant, ils se heurtent à l’armée qui interdit de se revendiquer de la Nation sans se référer à elle. L’armée ne serait pas contre la gestion de l’État par les islamistes à condition que ce soit elle qui leur délègue l’autorité à cette fin.

Mais l’État en Algérie, limité à des tâches ingrates, n’est pas ce que la science politique appelle État. Il n’est pas le champ dans lequel s’équilibrent les trois pouvoirs (législatif, judiciaire, exécutif) et n’est pas aussi le cadre politico-juridique qui définit l’exercice de la citoyenneté. Celle-ci n’existe pas puisque la participation des membres de la collectivité au champ de l’État n’est pas institutionnalisée. Pour qu’il y ait citoyenneté, il faut qu’il y ait participation institutionnelle, ce qui suppose que la Nation et le corps électoral coincident pour constituer la source de l’autorité déléguée à l’État qui exerce le monopole de la violence légitime dans le cadre institutionnel de la séparation des pouvoirs. Ceci est le schéma théorique, plus ou moins réalisé dans de nombreuses démocraties. En Algérie, l’appartenance à la Nation est médiatisée par l’identification à l’armée qui jouit d’un prestige symbolique assez grand. Entre la collectivité et la Nation, il y a l’armée, véhicule d’un imaginaire politique où l’Armée est Nationale et Populaire (ANP) parce qu’elle incarne la Nation et parce qu’elle possède les prérogatives de la souveraineté Populaire. C’est à ce double titre qu’elle est le pouvoir réel déléguant à l’État l’autorité dont les fonctionnaires abusent en raison de l’asservissement des fonctions judiciaire et législative, ce qui donne à l’État un caractère prédateur. Source de richesses privées, l’État est incapable d’assurer la paix sociale en raison même de la nature du système politique qui lui impose des limites et qui, surtout, en fait un enjeu de luttes dans la compétition pour plus de richesses.

L’État en Algérie n’est pas un arbitre, il est un protagoniste du conflit social. Quand un individu ou un groupe occupe une position dans l’État, c’est pour lui une intronisation qu’il utilisera pour affaiblir ses advesraires dont l’objectif vital est de se renforcer par des positions dans l’État. Mais celui-ci n’est jamais occupé par un seul groupe; il est contrôlé par divers groupes à qui l’armée demande de taire leurs divergences dans l’exercice des fonctions officielles. De manière subtile, les postes ministériels sonts distribués selon les rapports de force entre les clans à l’intérieur de l’Armée. Il est demandé néanmoins aux ministres de ne pas étaler leurs divergences au grand jour.

Finalement, l’Etat subit les pressions contradictoires de l’Armée qui ne renonce pas à le contrôler, et de la société qui attend qu’il réponde à ses besoins. Face aux pressions de plus en plus fortes de la société, une évolution est en train de se dessiner, dans laquelle l’Armée continue de garder la prérogative de désigner le Président, en abandonnant aux partis représentés à l’Assemblée la formation du Gouvernement. Le poids de l’Armée dans le champ politique algérien demeurera important tant que la culture politique n’aura pas dépassé l’héritage de la guerre de libération. En effet, il ne faut pas oublier que l’Algérie a arraché son indépendance par la violence armée qu’a utilisée l’ALN, ce qui a impliqué deux conséquences dans la culture politique dominante dans la société : 1. Le fondement de la politique est la violence. 2. La politique n’oppose qu’à des étrangers ou à des traîtres. Avec ces deux prémisses, le multipartisme prend une tournure de confrontation, chacun accusant l’autre de trahir la Nation et le soupçonnant de vouloir s’adonner à la « purification politique ».

En conclusion, l’échec de l’armée est politique dans le sens où elle a étouffé l’Etat auquel elle a donné naissance, en cooptant un personnel a-politique et peu compétent. De par le monde, les années quatre-vingt dix ont été celles de l’après-populisme et des transitions vers le marché et la démocratie. L’Armée n’a pas été à la hauteur de ce défi; elle n’a pas produit l’homme d’Etat qui aurait fait le lien entre la génération du mouvement de libération et celle des bâtisseurs de l’Etat. Au lieu de donner au pays des hommes d’Etat sortis de ses rangs comme elle l’a fait avec le Colonel Boumédiène en qui se reconnaissaient une majorité d’Algériens, l’Armée s’est contentée de faire gérer les affaires courantes par un personnel ayant de moins en moins de prise sur la réalité sociale environnante. C’est ce vide politique qui motive les islamistes à conquérir le pouvoir par les urnes ou par les armes.

 

Lahouari Addi

Professeur de Sociologie, Institut d’Etudes Politiques de Lyon

Bibliographie :

Lahouari Addi, L’Algérie et la démocratie, La découverte, Paris, 1995

Lahouari Addi, Les mutations de la société algérienne. Famille et lien social dans l’Algérie contemporaine, La Découverte, 1999

Lahouari Addi, « L’armée algérienne à la conquête du pouvoir », Le Monde diplomatique, février 1998

Lahouari Addi, « L’armée algérienne se divise », Le Monde diplomatique, mars 1999

Charles-Robert Ageron, Les Algériens Musulmans et la France, PUF, Paris, 2 vol., 1967

Mohamed Harbi, Aux origines du FLN, Ch. Bourgois, Paris, 1974

Mohamed Harbi, Le FLN, mirage et réalités, ed. jeune Afrique, 1982

Mohamed Harbi, L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, Médias associés, Alger, 1994

Chalabi El Hadi, La presse algérienne au dessus de tout soupcon, INA-YAS, 1999

Hidouci Ghazi, La libération inachevée, La découverte, Paris, 1996

Nasrallah Yous, Qui a tué à Bentalha, La découverte, 2000

 

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