La longue attente des sinistrés

BOUMERDES DEUX MOIS APRES LE SEISME

La longue attente des sinistrés

El Watan, 31 juillet 2003

Sous la chaleur écrasante des tentes, il y a des doutes qui germent. Ceux des sinistrés du séisme du 21 mai. Plus de deux mois après la catastrophe, les familles rencontrées sur les sites d’hébergement de la wilaya de Boumerdès appréhendent la fatalité de l’oubli et la «normalisation» de leur vie en sursis. Déjà pointent pour elles les premiers signes de l’épouvantable probabilité qu’après la canicule, elles devront affronter la pluie et le froid sous les tentes.

Au rythme indolent du tracé des terrains vagues devant accueillir les chalets promis et l’intérêt évanescent des autorités, la patience s’amenuise et les nerfs lâchent. Les torrents de reproches et de colère s’abattent. Pêle-mêle, les élus locaux, les administrateurs des camps et les comités de cité sont désignés à la vindicte… Là où nous passons, les mêmes paroles amères sont ressassées. «Vainement, hélas !», disent-elles. «Heureusement qu’il y a encore de l’eau», lâche cette mère de famille rencontrée dans le camp aménagé près de la maison de jeunes de Thénia. Elle nous désigne sa petite fille barbotant dans une bassine d’eau en disant : «C’est là qu’elle passe la journée, à l’intérieur de la tente, c’est infernal.» Comme beaucoup d’autres mères, elle se désole du départ des psychologues de la Solidarité et du Croisant-Rouge algérien qui avaient commencé à prendre en charge les enfants : «C’est au moment où ils se sont attachés aux psychologues que ces derniers sont partis. Depuis, il n’y a plus d’activités pour eux, ils errent toute la journée au soleil.» Plus dramatique est la situation des élèves en classes d’examen, notamment ceux qui passent le BEF en septembre prochain. Ces derniers n’ont que deux choix : réviser dans la fournaise ou prendre le train tous les matins pour Boumerdès où des classes d’été accueillent pas moins de 60 élèves chacune. «C’est du pareil au même», lâche un jeune qui a décidé, lui, d’abandonner tout simplement ses révisions. Très loin de l’effervescence des premiers jours qui ont suivi le séisme, le camp maintenant vidé de la pléthore de bénévoles qui y évoluaient semble avoir plongé dans un calme léthargique ponctué de la distribution de l’unique repas servi quotidiennement. Le jour de notre passage, le site est soudainement bouleversé par un accident de voiture sans gravité. Déboulant de nulle part, une petite fille se fait renverser par une voiture. «Ça devait arriver», dit avec lassitude le responsable de la Sécurité à l’entrée du camp.
Le désarroi des sinistrés
Cette lassitude est lisible dans tous les regards. «Personne ne nous dit rien, aucun responsable ne nous rend plus visite», lance, dépité, un citoyen. «Même l’administrateur n’est jamais là», lâche-t-il encore. «Lui est calfeutré dans la fraîcheur des locaux de la daïra, en nous laissant nous débattre avec les rapaces qui nous dédaignent un paquet de pâtes ou un matelas», ajoute un autre sinistré, visiblement remonté contre la gestion du camp. Derrière un drap tendu à l’entrée de sa tente, une vieille dame nous interpelle : «Promettez-moi que vous ne mentionnerez pas mon nom, je ne veux pas avoir de problèmes, s’ils savent que c’est moi, ils me pourriront la vie.» «Ils», ce sont les délégués des sinistrés chargés de distribuer les denrées et de transmettre leurs doléances aux responsables. «Regardez le vieux matelas que j’ai ramassé pour dormir, parce qu’ils ont refusé de m’en donner un neuf, pourtant j’en ai vu un tas», témoigne-t-elle. «Qu’est-ce qu’ils peuvent bien en faire ?», s’interroge-t-elle encore. Diabétique, la dame raconte aussi sa mésaventure de plusieurs jours pour obtenir un flacon d’insuline. «Là où je me rendais, on me rabrouait, heureusement qu’un jeune du CRA est allé m’en acheter en ville de sa propre poche», dit-elle. «Pourtant, nous avons entendu les responsables de la santé claironner la disponibilité des médicaments pour malades chroniques, personne n’est crédible dans ce pays», lâche-t-elle entre deux gémissements. Dans la Zone 3 du camp de Thénia, la colère est à son paroxysme. Les sinistrés recasés dans cette partie du camp se sentent marginalisés et victimes d’injustice. Ne se sentant pas en sécurité, les jeunes du camp montent la garde jour et nuit à l’entrée. «A partir de 23 h, aucun policier n’ose venir par ici, on est obligé d’ouvrir l’œil», témoigne un jeune. «Ils disent que nous sommes venus camper», crie une enseignante sinistrée, vous croyez que nous prendrions le risque de rester aux abords de ce sinistre oued, si l’on pouvait retourner chez nous ? Aller demander combien d’âmes ont été sacrifiées à cet endroit ?» Une autre dame ajoute : «Ma maison est marquée au vert, mais celle d’à côté, classée rouge, a été détruite. Le problème, c’est qu’on a également détruit dans la foulée une bonne partie de ma maison. Malgré cela, on me demande de la regagner», s’indigne-t-elle. «Nous n’avons même pas de quoi la retaper.» Dans un autre camp de Thénia, celui du stade, les sinistrés affirment qu’il n’y a plus de couverture médicale à partir de 16 h. Ici sont logés plusieurs enseignants sinistrés. Ayant perdu plusieurs membres de leur famille, ils se sentent abandonnés par leur deuxième famille, celle de l’éducation nationale. 15 personnes sont décédées dans l’effondrement d’une école à Thénia. «Après quarante ans de loyaux services, voilà ce qu’on donne à un enseignant qui a perdu 4 membres de sa famille, des chiffons», crie un homme en déchirant furieusement des paquets de vieux vêtements. Son collègue dénonce l’indifférence du secteur de l’éducation nationale face au drame qui les a touchés, « même pas un geste ou un mot de compassion pour nous», s’indigne-t-il. L’espacement de la distribution des denrées alimentaires commence également à inquiéter les sinistrés qui y voient un signe de relâchement des pouvoirs publics, de «lâchage programmé». A Boumerdès, on nous confirme que les stocks étant épuisés, des instructions ont été données aux administrateurs de ne prendre en charge que les familles sinistrées dont les habitations sont classées rouge ou orange 4. Cette nouvelle donnée est venue compliquer une situation déjà pénible dans le site d’hébergement du stade dans la ville de Boumerdès où 16 tentes abritent trois familles chacune et 52 tentes sont occupées par 2 familles à la fois. En nous désignant sa tente délabrée, une mère raconte : «J’ai deux fils, l’un dort sur la plage, l’autre chez ses amis pendant qu’il y a des tentes fermées et inoccupées.» Allongé, le dos tourné, le père ne daigne pas se retourner et marmonne quelque chose comme «ça ne sert à rien». Pour les administrateurs du camp, il s’agit d’un véritable dilemme, car affirment-ils, la moitié des familles qui occupent encore le camp ne devrait plus y être. «La situation s’arrangera lorsque les chalet seront installés», selon la wilaya de Boumerdès, en septembre… Un délai qui laisse les sinistrés sceptiques.

Par Monia Zergane
Boumerdès : De notre envoyée spéciale

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Ceux du bâtiment «10» de Réghaïa

Après avoir tout perdu durant le séisme du 21 mai avec l’effondrement comme un château de cartes de leur immeuble, appelé communément Bâtiment Dix de Réghaïa avec tout ce que cela comporte comme pertes humaines et matérielles, les sinistrés dudit immeuble n’en continuent pas moins de manger leur pain noir.

Seulement cette fois, c’est pour une histoire de relogement qu’ils bataillent. Tout a commencé lorsque promesse leur a été faite par le wali délégué de Rouiba dont dépend la commune de Réghaïa quant à un éventuel relogement à Dar El Beïda, avant de se rétracter pour leur relogement à Tessala El Merdja, sans cependant les informer au préalable. Ce que les sinistrés avaient refusé catégoriquement, notamment après qu’un comité qui fut dégagé par les sinistrés eut inspecté les lieux devant les héberger. Selon des sinistrés que nous avons rencontrés, cette situation a débouché sur une réunion du comité avec le wali délégué de Rouiba qui leur a laissé libre cours de choisir dans la mesure du possible, des villes susceptibles de les abriter. C’est ainsi qu’une proposition a été faite de l’éventualité de bénéficier de logements dans les communes de Dar El Beïda, Bab Ezzouar, Aïn Taya et Kouba. Seulement leur surprise fut grande lorsque les sites qu’avaient proposés les sinistrés du Bâtiment Dix profitèrent à d’autres sinistrés. Il se trouve que ce sont les sinistrés du Bâtiment Quinze, qui en ont bénéficié, en compagnie d’autres sinistrés de la cité 80 logements. Sans vouloir être un obstacle pour les autres sinistrés, nos interlocuteurs souhaitent seulement que leur prise en charge soit rapide et surtout que la promesse de leur relogement dans les sites proposés soit tenue.

Par Raouf B.

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13 millions d’euros

Le délégué de la commission humanitaire du Parlement européen, M. Schlubach, a annoncé lors de la visite qu’il a effectuée hier à Boumerdès qu’une somme de 13 millions d’euros a été débloquée pour l’aide à la reconstruction dans la wilaya de Boumerdès terriblement touchée par le séisme du 21 mai dernier.

Par ailleurs, d’autres aides seront apportées aux sinistrés en fonction des priorités. Le délégué a précisé que les modalités de l’opération de reconstruction seront arrêtées conjointement avec le ministère de l’Habitat. D’autre part, les représentants de l’association humanitaire Médecins du monde ont, lors d’un point de presse, fait le bilan de leurs activités dans différents sites des sinistrés en matière d’assistance médicale et autres, sachant que ces derniers étaient présents en Algérie depuis le 22 mai dernier. Par ailleurs, une ambulance équipée a été attribuée comme don à la direction de la santé de la wilaya de Boumerdès. Les représentants de l’association promettent de poursuivre leur mission de solidarité au profit des sinistrés, entre autres, la participation à la réhabilitation et l’équipement du centre de santé de Tidjellabine.

Par B. K.