Les Algériens vont plébisciter la «Pax Bouteflika»

Les Algériens vont plébisciter la «Pax Bouteflika»

Le «raïs» pose les jalons de la perestroïka. Première étape: une légitimation de «sa» paix par référendum.

Baudouin Loos, Le Soir, 16 septembre 1999

Depuis deux mois, le «feuilleton Bouteflika» fait un malheur. L’audimat algérien explose, un comble pour une télévision décriée pour sa servilité à l’égard du pouvoir. Le nouveau «raïs» bouleverse les programmes de l’«Unique», comme les Algériens appellent leur télévision publique: ses discours fleuves et ses interviews sont retransmis à longueur de soirées pour le plus grand bonheur de la population qui se délecte des jugements émis sans appel et des tabous brisés sans vergogne!

Le diagnostic de «Boutef» apparaît en effet terrible autant que réaliste: « Le pays est pourri, rongé jusqu’à la moelle par la corruption, pire que le terrorisme », et il s’agit de nettoyer les écuries d’Augias au plus tôt. Préalable obligé, selon la médication prescrite par le «raïs»: la fin de la «fitna» (discorde) par l’imposition de la concorde civile, soumise sous forme d’une loi (déjà appliquée depuis deux mois!) à l’approbation du peuple ce jeudi. En gros, il s’agit d’une sorte d’amnistie totale ou partielle pour les islamistes armés non coupables de crimes de sang, de sérieuses réductions de peine pour les autres (ni perpétuité ni de peine de mort). La trêve conclue en 1997 par l’armée avec l’Armée islamqiue du salut, bras armé du FIS, se trouve aussi coulée dans les textes légaux.

Sur le terrain, moins de quatre cents maquisards-terroristes – sur un total évalué à plusieurs milliers – , membres de l’un ou l’autre des groupes islamiques armés (GIA) ont répondu à l’appel à la reddition; le 13 janvier sera la date butoir au-delà de laquelle, a dit Bouteflika, tous les moyens seront utilisés pour éradiquer la violence. Celle-ci reste pour le moment pesante, quotidienne.

Mais la tornade Bouteflika ravit les masses, qui y voient enfin un espoir. Les témoignages concordent, qui montrent des Algériens flattés par ce chef qui nomme pourriture les choses pourries (voir «texto»). Les actes doivent encore suivre, il est vrai. Seuls une vingtaine de walis (les puissants préfets/gouverneurs) ont été radiés pour corruption, mais la méthode – limogeage pur et simple – donne froid dans le dos. La démocratie en devient un objectif à long terme, pour rester optimiste.

QUE VONT FAIRE LES «DECIDEURS»?

Les partis politiques et autres associations de masse ont accouru sans état d’âme. Comme l’écrit «El Watan», « tels de petits soldats de plomb, les partis politiques, y compris les plus remuants, s’alignent sagement. Quant au zèle des organisations dites de la société civile, il n’a d’égale que la prostration des adorateurs ».

Ainsi va l’Algérie sous le charme de Bouteflika. Les mots «plus remuants» s’adressent au Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) du Dr Saïd Sadi, chantre de l’éradication de l’islamisme, de l’émancipation berbère et de la laïcité, qui vient de passer avec armes et bagages dans le giron présidentiel à la surprise de nombre de ses partisans. Ceux-ci savent que Bouteflika conservera l’appui de partis islamistes «modérés», qu’il s’oppose à l’officialisation de l’idiome berbère, qu’il a verrouillé les médias publics, qu’il vitupère contre la laïcité et n’espère pas réformer le code de la famille qui fait de la femme une mineure à vie: presque tout le programme du RCD se trouve récusé! Seule satisfaction: le FIS et ses chefs ne devraient pas être remis dans le circuit. Et, ajoutent les langues de vipère, Saïd Sadi entrera dans le prochain exécutif.

Tous ceux qui profitent désormais de l’ombre présidentielle doivent pour cela avaler les pires couleuvres. C’est vrai du RCD, mais c’est aussi vrai pour le reste, islamistes, conservateurs et autres notables, venus boire à la soupe quand bien même elle suppose d’entendre que le pays ne veut plus de l’islamisme ni des prébendes ni du clientélisme. S’il passe aux actes, comme le peuple algérien va l’exiger, sur quelle formation politique pourra compter Abdelaziz Bouteflika? Et puis, que feront ceux qui vivent de cette sale guerre et prospèrent dans de sordides trafics et autres affaires illicites, ces mafias politico-financières, ces «décideurs» qui vampirisent le «pouvoir réel»?

Mais l’opposition en lambeaux cherche aussi un second souffle. Ainsi, ceux qui s’étaient engagés pour la réconciliation depuis longtemps, comme le Front des forces socialistes ou le trotskyste Parti des travailleurs de Louisa Hanoune, n’osent recommander le boycott d’un référendum qui va dans le bon sens. Chez les «éradicateurs», pour qui aucune compromission n’est tolérable avec l’islamisme politique, on se compte: une partie des associations de victimes du terrorisme, quelques déçus du RCD sans doute, et les ex-communistes, d’importance groupusculaire. L’opposition semble moins dangereuse pour Bouteflika que ses propres promesses à tous vents.

 

 

Le FFS dénonce une «mascarade»

Il n’est pas tout seul, mais presque! Le Front des forces socialistes(FFS) a une longue tradition d’opposition, puisqu’elle date de sa créationdans la clandestinité, en 1963, trois semaines après la proclamation duparti unique, le FLN. Reconnu dans le fol et illusoire élan démocratiquede 1989, le parti de Hocine Aït-Ahmed, président-fondateur et héros de laguerre d’indépendance, n’a cessé de cultiver sa différence. Aujourd’hui,face au «rouleau rassembleur» Bouteflika, le FFS tente encore une fois derésister. Avec un calme et une sérénité qui cachent mal de lourdesinquiétudes pour l’avenir démocratique du pays.

Depuis la Suisse, où il fut longtemps exilé et où il soigne actuellementune santé précaire, Aït-Ahmed a écrit une adresse amère au conseilnational du FFS réuni à Alger le 26 août: « Avons-nous besoin de rappelerque, pour nous, la paix est la priorité des priorités depuis sept ans? Laseule réponse a toujours été une campagne haineuse et des insultes. Nousétions des «charognards» et des «traîtres» parce que nous voulions lapaix. Nous étions les «alliés des égorgeurs» parce que, les premiers, nousavons amené les islamistes du FIS à admettre et à signer publiquement lerejet de la violence (à Rome en janvier 1995, NDLR). (…) Aujourd’hui, ondécouvre les vertus de la paix. Mieux vaut tard que jamais. »

PAS DE CHEQUE EN BLANC

Il ne fait jamais bon avoir raison trop tôt. Mais le FFS, qui n’a pasdonné de consigne de vote pour le référendum de ce jeudi, refuse pourtantde donner ce qu’il appelle « un chèque en blanc » à Abdelaziz Bouteflika. »Pour nous », déclarait à «La Tribune» Ahmed Djeddaï, premier secrétaire duFFS, « ce référendum servira surtout à laver l’affront du 15 avril dernierprovoqué par le retrait des Six « (les autres candidats à laprésidentielle, dont Aït-Ahmed, qui s’étaient retirés de la lutte laveille du scrutin pour fraudes alléguées, NDLR).

Contrairement au président, « notre démarche pour la paix est différente »,expliquait Djeddaï à «El Watan»: « Nous donnons un contenu politique baséessentiellement sur l’ouverture du dialogue entre le pouvoir et les partisreprésentatifs ainsi que l’établissement d’un consensus le plus largepossible. La démarche qui s’appuie sur la loi portant rétablissement de laconcorde civile est purement sécuritaire, totalement dépourvue dupolitique. »

Le FFS estime que les propos inouïs que Bouteflika tient sur l’Etat,l’économie, etc. ne sont que de la poudre aux yeux d’un «homme desmilitaires». « Le véritable pouvoir n’est pas dans les institutions«élues», mais il est détenu par un cartel de généraux. (…) Il fautsortir du règne de l’opacité et du pouvoir du culte. De plus les barons dela corruption et les prédateurs de l’économie nationale sont dans d’autressphères beaucoup plus influentes »…

L’analyse du FFS sur les intentions de Bouteflika, sur son allégeance auxparrains militaires qui l’ont, il est vrai, mené à sa place, pourrait-ellese révéler fausse? C’est sans doute ce que souhaitent de toutes leursforces les Algériens, qui placent tant d’espoir dans leur nouveau «raïs».

 

Bruxelles

TEXTO

«Nous sommes l’exemple de l’immoralité»

Abdelaziz Bouteflika doit sa popularité à ses façons de tribun qui
sait trouver les mots. Morceaux choisis.

Algérie. L’Algérie n’est pas debout et je défie quiconque de me prouver le
contraire. C’est une terre marécageuse polluée. Elle a besoin d’être
drainée et nettoyée d’abord, ensuite travaillée par des hommes intègres
car elle est en mesure de produire et d’assurer un avenir pour les
générations futures. L’Etat est en léthargie, la corruption et les fléaux
sociaux sont généralisés. Nous sommes devenus l’exemple de l’immoralité.

Corruption. Même les autorités reconnaissent que le commerce extérieur,
qui était le monopole de l’Etat, est devenu aujourd’hui le monopole de
personnes. L’économie est devenue le monopole de dix ou quinze personnes.
Mais on se rend compte qu’on ne peut pas les poursuivre en justice, elles
ont mis sur pied une loi sur mesure. Rien ne se fait pour la production,
mais tout se fait en direction de l’importation car il y a du bakchich.
Des milieux occultes sont derrière ce sabotage économique.

Justice. Le juge indépendant qui n’obéit qu’à la loi? Tout le monde sait
qu’il obéit à tout le monde, les forts du régime, la famille, les copains
et le sac-poubelle plein d’argent, sauf à la loi.

Terrorisme. La violence se confond dans un magma de brigandage, de
mafiosi, de gens véreux. Depuis que je suis au pouvoir, je suis arrivé à
la conclusion que l’Etat algérien était bien pourri. Si j’avais vingt ans,
j’aurais pu, peut-être, être tenté de prendre le maquis. Il y a eu de tels
abus que le désespoir pouvait mener à n’importe quelle folie.

L’armée. Elle a sauvé l’Etat républicain même si elle a les mêmes défauts
que toutes les armées du tiers monde. Après le retour à la stabilité,
l’armée redeviendra une armée professionnelle, sans plus. Je ne suis pas
l’otage des militaires. Je navigue entre plusieurs récifs, y compris au
sein de l’armée.

Droits de l’homme. Je suis prêt à discuter avec les tenants des droits de
l’homme. J’ai moi-même un neveu disparu, le fils de mon frère. Il y a
hélas dans tout conflit des «pertes et profits», mais mon devoir est de
faire la clarté avec les moyens de l’Etat. Je n’ai rien contre une
commission nationale d’enquête sur les massacres.

Démocratie. Nous en sommes séparés de quelques décennies peut-être.

FIS. Depuis 1992, le FIS n’a plus d’existence légale. La Constitution de
1996 a défini le cadre légal de l’activité partisane. On y chercherait en
vain la trace d’un quelconque encouragement à une vision utopique de
l’Etat et de la société. Les anciens dirigeants de l’ex-FIS ont eux-mêmes
évolué. Je ne peux que me féliciter de la clairvoyance à laquelle les uns
et les autres se rallient.

Code de la famille
. Je pousserai à l’émancipation de la femme le mieux que
je pourrai. (Mais) je n’abrogerai pas le Code de la famille, car la
société est explosive. Je fais le distinguo entre ce que je souhaite et ce
que je peux faire; entre les deux, il y a une distance..

Reconnaissance du tamazight (langue berbère). C’est comme mettre une
sucrerie dans la bouche de quelqu’un qui se noie. Rien de ce qui pourrait
être fait ne sera négligé pour faire connaître, traduire, chanter,
redonner vie à l’expression culturelle de nos ancêtres.

Presse. Une plume mal utilisée mise au service d’un intérêt particulier
est encore plus intolérable qu’une ka-lachnikov et peut provoquer autant
de dégâts. La presse est un antidote aux tentatives d’excès dans
l’exercice du pouvoir.

La religion. La religion est à Dieu et le pays à tous les Algériens.
Personne n’a le droit de demander à l’autre pourquoi il porte une barbe ou
une cravatte. L’Algérie ne sera pas islamiste. Elle ne sera pas non plus
laïque.

Idéologie. Là où l’idéologie a été néfaste, c’est lorsqu’elle a servi de
support pour instrumentaliser la religion, la langue et même l’histoire de
la révolution. Voilà pourquoi j’ai dit qu’il fallait briser les tabous:
restituer l’étude de l’islam aux théologiens, celle de la langue aux
linguistes et celle de l’histoire aux historiens. Ensuite, ne pas enfermer
ces éléments identitaires dans les geôles de l’idéologie.

 .

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