Impossible oubli, inacceptable amnistie

Impossible oubli, inacceptable amnistie

Florence Beaugé, Le Monde, 31 mai 2000

Jusqu’où faut-il aller dans le pardon ? L’idée d’une grâce, qui ne se limiterait plus aux ex-membres de l’Armée islamique de salut (AIS), l’ancien b ras armé du FIS, mais s’étendrait aux autres groupes armés, dans l’espoir d’amener les derniers irréductibles à se rendre, provoque un tollé dans le pays. Lancée le 25 mars par un ancien inspecteur des armées, le général Mohamed Attaïlia, dans les colonnes du journal arabe (de Londres) Al Hayat, puis relayée par la presse algérienne, l’hypothèse d’une amnistie générale n’a été, jusque-là, ni démentie ni confirmée par la présidence de la République. Mais elle a mis en relief les difficultés d’une réconciliation dans le contexte actuel en Algérie.

La loi sur la « concorde civile », initiée par Abdelaziz Bouteflika après son élection et votée à une large majorité en juillet 1999 par les parlementaires, puis plébiscitée lors du référendum de septembre, est de plus en plus contestée dans son application par une majorité d’Algériens. « Nous avons tous mis beaucoup d’espoir dans la concorde civile, mais les choses ne se passent pas comme prévu, souligne un enseignant. Il devait y avoir la justice, et puis, le cas échéant, le pardon, mais pas un pardon d’office. » De quelque bord que soient les victimes – de la violence des islamistes ou de celle des forces de sécurité -, le constat est le même : on veut imposer l’oubli aux familles, et c’est inacceptable. Sans cesse, revient cette remarque, formulée avec amertume ou colère : « La loi prévoyait d’amnistier ce ux qui n’avaient pas commis de crimes de sang, ni de viols. Les »repentis« étaient supposés passer devant des comités de probation, lesquels devaient déterminer s’il convenait de les envoyer ou non devant la justice. Mais on n’entend jamais parler des conclusions de ces comités. Ils blanchissent tout le monde. » Et beaucoup d’ironiser : « Si vraiment personne n’a tué tout au long de ces dix dernières années, malgré les cent vingt mille morts, ça veut donc dire qu’on avait raison de poser la fameuse question : »Qui tue qui ?«

En haut lieu, on minimise le problème. Le plus souvent, on se contente de cette réplique : « S’il y avait des égorgeurs qui se promenaient au beau milieu de la population, ils se feraient lyncher. Ceux qui sont descendus du maquis et ont réintégré la vie civile n’ont donc rien de grave à se reprocher. » De fait, un nombre élevé de cas précis ne relèvent pas « du ragot ou du fantasme ». Un jeune universitaire témoigne, sans pouvoir être suspecté de parti pris : « Je peux vous citer l’exemple d’un ancien élément du GIA, un ex-para passé dans le maquis. Il a égorgé un certain nombre de personnes. J’en possède les preuves, j’ai les témoignages de ses crimes, or il a été amnistié et circule librement. Je devais le rencontrer pour mes recherches, il avait accepté. Puis il s’est ravisé. Il m’a fait savoir que les services de sécurité l’en avaient dissuadé. De peur, sans aucun doute, de ce qu’il aurait pu me révéler. »

DOULEUR ET RAGE DES FAMILLES

Rien ne pourra jamais faire taire les familles des victimes, pas plus que celles des quelque dix mille disparus. Leur douleur et leur rage augmentent au fur et à mesure qu’on tente de leur imposer l’oubli. Rassemblements, pétitions et manifestations se poursuivent, jour après jour, malgré le peu d’écho qu’en donne la presse nationale. « Je suis prête à prendre une arme et à aller faire vengeance moi-même », murmure, dents serrées, une jeune veuve, qui avoue se sentir « proche de la folie ». Nacera Dutour, elle, s’épuise, comme tant d’autres mères, à enquêter sur le sort de son jeune fils, Amine, enlevé devant témoins à 100 mètres du domicile familial par les forces de sécurité, le 30 janvier 1997, lors d’une vaste rafle opérée par l’armée après qu’une embuscade ait été tendue au wali (préfet) d’Alger. Le cas des deux journalistes, Djamil Fahassi et Azziz Bouabdallah, enlevés en 1995 et 1997, ne suscite qu’indifférence chez leurs confrères, l’un et l’autre étant accusés d’avoir été des sympathisants des islamistes. D’où le désespoir de leurs proches, en pleine « affaire Ben Brik », le journaliste tunisien gréviste de la faim ayant eu droit, pour sa part, à la solidarité de la presse algérienne.

Faire le deuil de leurs enfants, de leurs frères, de leurs maris, les familles des disparus y seraient peut-être prêtes, mais certainement pas avant d’avoir obtenu des réponses à leurs questions. Leur insistance dérange beaucoup de monde, à commencer par la hiérarchie militaire – « le syndrome Pinochet et Tribunal pénal international est très fort ici », souligne un observateur. Ce qui explique qu’elles soient traitées, en retour, comme des obstacles à la réconciliation nationale. On ne nie pas, dans les commissariats, les rafles à grande échelle effectuées ici ou là, à telle ou à telle date, on demande simplement aux familles de « laisser tomber ». Ce qui, disent-elles, est proprement « inhumain ».

Aussi, quand le président Bouteflika qualifie de « coquetterie intellectuelle » les demandes d’enquêtes, comme il l’a déclaré, le 17 mai, lors d’une visite officielle au Canada, c’est pire que s’il les insultait. Et cela renforce le point de vue largement répandu dans le pays et résumé en ces termes par Djamil Benrabah, le président du Comité de coordination pour la vérité et la justice : « Ils se sont tous mutuellement gsrâciés, le pouvoir, la mafia politico-financière dont le général Attaïlia est le porte-parole, et les islamistes. Chacun a trouvé son compte dans la »concorde civile« et la grâce amnistiante, sauf nous : les familles des victimes du terrorisme et celles des disparus. »