Lettre de Abbassi MADANI

Lettre de Abbassi MADANI

Au Nom de Dieu Clément et Miséricordieux
La prière de Dieu sur le Prophète Mohamed

(Traduction).
Cher frère Cheikh Ali Benhajar, ainsi que tous les autres
En ce moment précis où je subis encore avec autant de tristesse que
d’amertume le tragique assassinat du plus cher d’entre mes fils, ravi à la
cause du peuple algérien meurtri et martyr afin que se concrétise le projet
de la nation islamique porteuse du message civilisationnel dans un monde pris
dans les tumultes des défis de la mondialisation ; en ce moment même me
parvient ta lettre et je te remercie des éclaircissements qu’elle y contient,
précisions à même d’éviter à nos frères, connus pour leur droiture, tout
égarement, et afin qu’ils puissent discerner l’authentique message de paix
que nous avions lancé comme voie de sortie de la crise qui ensanglante le
pays, de la capitulation méprisable prônée par le pouvoir.
Ce dernier s’est montré incapable de faire la différence entre l’appel pour
une paix juste qui permettrait au peuple de recouvrer ses droits et entre la
nature malsaine et méprisable qui caractérise l’appel du pouvoir, appel qui
n’est autre qu’une trahison vis-à-vis du pacte scellé avec Allah et une
trahison envers le peuple algérien.

Cette lettre est venue pour me faire oublier la tragique disparition de
celui que je considère martyr chez Allah et j’implore Le Tout Puissant de
m’accorder la chahada pour le rejoindre parmi Ses fidèles serviteurs, Ses
martyrs et Sessaints.
Ton appel s’inscrit parfaitement dans le sillage de l’appel de Dieu contenu
dansson Saint Coran :
« Et s’ils inclinent à la paix, incline vers elle toi aussi et place ta
confiance
en Allah, car c’est Lui l’Audient, l’Omniscient. Et s’ils veulent te tromper,
alors Allah te suffira. C’est Lui qui t’a soutenu par Son secours, ainsi que
parl’assistance des croyants » (Coran C8, V61).

Quant à ceux qui se sont accrochés à la lettre de ma missive adressée à
Bouteflika comme prétexte pour justifier leur capitulation, leur prétexte
est totalement faux et sans fondement aucun, car ma missive subordonnait la
paix à la réconciliation, comme elle reliait également la réconciliation à la
solution politique. Il est important sur le plan méthodologique de lier les
résultats à leurs effets fédérateurs, cette réconciliation a été reniée par
le président alors qu’il l’avait lui-même reconnu publiquement ; tout comme
il a renié tout ce qu’il s’était engagé à entreprendre. Le président est seul
responsable de ce reniement et de toutes autres conséquences qui en
découleraient sachant qu’il a appelé publiquement à la réconciliation à
maintes occasions. Ahmed Chawki immortalise pareille situation dans ce vers :
Tu peux tromper le commun des mortels autant de fois qu’il te plaise
Tu ne trouveras point l’histoire parmi les dupes

Comment est-il alors concevable de capituler au bourreau d’un peuple entier
après que ce même pouvoir eut plongé le pays dans une guerre totale plus
longue que celle vécue lors de la guerre de libération, et après que ce
pouvoir eut piétiné la volonté du peuple algérien en confisquant son choix et
en s’appropriant le pouvoir tout en lui faisant subir pires sévices que ceux
subis par les mains du colonisateur français. Après tout ce qu’a enduré ce
peuple,otage d’une guerre féroce et sans merci, ce même pouvoir voudrait que
lasituation perdure dans son état actuel avec son lot de répression de
libertés,de terreur, de massacre, de harcèlements individuels et collectifs,
de dilapidation des richesses, de corruption, de malversation, d’hémorragie
économique. En un mot, ce pouvoir hors du temps civilisationnel, contraint
l’Algérie à franchir le seuil du troisième millénaire par la porte du
sous-développement, de la dépendance, de la dislocation et du mépris…Le
monde
a-t-il connu de par son histoire un pareil extrémisme ? Existe-t-il
terrorisme plus dévastateur que celui qui marque ce pouvoir tout au long de
son histoire,terrorisme pire que tous ceux ayant marqué l’époque fasciste,
nazie etcolonialiste.

Après qu’il eut promis la réconciliation comme remède et moyen de sortie de
la crise, reconnaissant à cette dernière son caractère éminemment politique,
et par conséquent, ne pouvant trouver de solution en dehors de son cadre,
c’est-à-dire politique avec toutes ses dimensions, historique et
civilisationnelles, voilà que cette promesse s’évanouit, le pouvoir mettant
en avant la solution sécuritaire, la prônant hier sous couvert du
rétablissement de l’ordre,aujourd’hui voulant l’imposer sous couvert de la
concorde. Les voilà reniant publiquement et sans détours leurs engagements,
pareils à cette femme qu’Allah cite en exemple dans son saint Coran :
« Et ne faites comme celle qui défaisait brin par brin sa quenouille après
l’avoir solidement filée.. » (Coran C16, v91).

On ne peut s’empêcher, au vu d’un pareil appel et du lot d’atrocités qui
l’accompagnent, de se demander quelle sera la sanction de ce pouvoir
responsable devant Dieu, devant la nation, devant le peuple algérien tout
entier et devant l’opinion internationale ? Un tel appel, appliqué par le
pouvoir, le démasquerait et le priverait de toute crédibilité et légitimité ;
à tel point que même le plus corrompu des groupes maffieux américains,
italiens, russe et autres n’oserait lier une quelconque relation avec lui,
que dire alors de notre peuple connu pour sa bravoure, fier de son Islam, de
son pays et de l’importance qu’il occupe sur la scène internationale et de
l’honneur qui le distingue .
Dieu a dit :
« Ils veulent éteindre de leur bouche la lumière d’Allah, mais Allah
parachèvera Sa lumière en dépit de l’aversion des mécréants » (Coran C61, V8).

Bouteflika avait pris l’engagement de faire sortir le pays de la crise par
une solution politique, démarche que nous avons cautionnée s’agissant
d’arriver à une solution définitive sans léser quelques parties qui soient
dans la perspective d’une véritable réconciliation ; issue devant déboucher
sur une solution définitive de la crise. Sachant qu’une réconciliation ne
peut se concrétiser que dans la transparence par le biais d’un dialogue
équilibré
sur le plan des libertés et des responsabilités assumées, nous nous sommes
limités à mentionner uniquement les conditions préalables à l’amélioration du
climat comme garant et témoin de bonne intention, telle la libération des
prisonniers politiques, le retour des personnes enlevées et exilées, la levée
de l’état d’urgence et toute autre mesure qui s’impose comme préalable à une
réconciliation. L’entêtement du pouvoir dans son monologue démontre à lui
seul sa mauvaise foi et sa non-disponibilité à la solution de la crise, même
au prix de l’extermination pure et simple du peuple dans sa totalité et de la
destruction complète du pays. C’est ce que voudrait ce pouvoir. Mais, par la
grâce de Dieu, cela n’aura pas lieu, même si le prix à payer était le
sacrifice du peuple entier, peuple toujours égal à lui-même dans son sacrifice
Comme nous l’a d’ailleurs promis Le Tout Puissant dans le Saint Coran :
« Allah soutient ceux qui soutiennent Sa religion » (Coran C22, V40).

La véritable réconciliation ne peut se faire que dans la transparence, de
sorte que le peuple algérien soit celui qui tranche à travers un référendum,
et qu’il le fasse en toute liberté, sans aucune contrainte tel l’état
d’urgence ou d’exception, Dieu a exhorté de rendre les dépôts à leurs
propriétaires. La
souveraineté algérienne usurpée doit être rendue au peuple avec la liberté
totale, cette souveraineté constituant à nos yeux le plus grand des dépôts
dont il nous est fait obligation de rendre à son véritable propriétaire, en
l’occurrence le peuple algérien, droit qui lui a été reconnu par la
communauté internationale. Dieu dit :
« Allah vous ordonne de rendre les dépôts à leurs ayants-droits » (Coran C4,
V58)

Le Prophète dit aussi : « Rend le dépôt à celui qui t’en fait dépositaire, et
ne trompe point celui qui t’a trompé ».

En vertu de ce qui a précédé concernant les bases du changement de ce mal
(mounkar), cher frère moudjahid que Dieu te protège et t’assure la victoire,
et concernant la façon dont le pouvoir nous demande de délaisser cette cause
sacrée, cause pour laquelle le peuple algérien a combattu plus d’un siècle
et demi, ce pouvoir qui nous demande cette reddition indigne ; nous prenons
les gens à témoin que nous nous distançons d’une telle politique. Et nous
demandons à ceux qui ont suivi cette voie par erreur de revenir sur leur
décision et de se distancer de cette reddition. Comme nous appelons toutes
les personnes sincères envers Dieu, et envers le peuple, d’unifier leurs
rangs dans un pacte de sincérité avec Dieu et d’être aux côtés de leur peuple
aux fins qu’il se réapproprie son droit par le droit et qu’il garde ce dépôt,
et qu’ils s’éloignent tous de toute ombre de trahison à Dieu, à Son Prophète
et au peuple.
Dieu dit :
« O vous qui croyez, Répondez à Allah et au Messager lorsqu’il vous appelle à
cequi donne la raie vie » (Coran C8, V24).

Cher frère, je te demande de transmettre cette lettre à tous les frères,
héros du djihad pour Dieu et pour la paix qui garantisse au peuple son droit,
et non sa reddition, à nos frères connus par leur sincérité Madani Mezrag,
Ahmed Benaicha ainsi qu’à tous les émirs et responsables parmi nos frères à
l’intérieur et à l’extérieur, et n’oubliez pas la parole divine . Et si vous
trouvez de quelconques erreurs, corrigez-les de la meilleure façon sans
divergence entre vous ou accusations, car Dieu dit :
« Et cramponnez-vous tous ensemble au Habl (corde) divin et ne soyez point
divisés  » (Coran C3, V103).

Concernant le pouvoir, il a renié tous ses engagements antérieurs. Après que
ce pouvoir se fut mis d’accord avec nous (en 1991) sur les conditions de
l’arrêt de la grève, il les a non seulement reniées, mais avait par la suite
ordonner notre emprisonnement. Pis, ce pouvoir a monté toutes ses accusations
contre nous ; ils ont par la suite destitué Chadli Bendjedid, afin qu’ils
aménagent le champ libre à tout individu désirant ensanglanter le pays par la
guerre. Le reniement des engagements pris par le pouvoir s’est poursuivi,
avec les menaces portées contre Hachani puis son assassinat, ainsi que leurs
tentatives d’acheter mon désengagement politique en m’offrant la liberté,
cette liberté que j’avais conditionnée par mon engagement pour Dieu et au
peuple algérien depuis les années 40. J’ai par la suite été menacé plusieurs
fois pour ces prises de position. Comme s’ils ignoraient que ce par quoi ils
me menacent ne constituait pour moi le souhait le plus cher, à savoir que
Dieu me gratifie du martyre en Son Nom. Comme s’ils ignoraient que mon
martyre réaliserait la demande de mon
peuple, afin que se poursuive le message divin et le djihad de ce peuple fier.
Ce martyre constituerait pour moi la meilleure des fins.
Je le répète, nous n’avons jamais fermé les portes du dialogue, car rien
n’est plus pénible pour nous qu’une goutte de sang de ce peuple versée dans
cette guerre. La vie de l’être humain a été honorée par Dieu, qui a mentionné
que la mort injuste d’un seul individu équivalait à la mort de l’humanité
entière. Que chacun sache que nous ne laisserons passer aucune occasion pour
contribuer à la sortie de la crise dans laquelle se débat le pays.

Au regard de tout ce que nous avons mentionné, et ce que nous n’avons pas
mentionné, il ne nous est plus possible aujourd’hui d’accepter les manouvres
dilatoires ayant pour enjeu la destinée du peuple, du présent du pays et de
son devenir. Tant qu’il ne s’agit pas d’un dialogue sérieux, sur des bases de
paix,qui aura pour objectif la réconciliation nationale dans le cadre d’une
solution politique, en présence de toutes les parties responsables et de
témoins intégres, capables de discernement politique, d’intégrité morale, et
de crédit,loin de toute tentative de se jouer de l’autre, dialogue qui
réunirait des Algériens et des étrangers, si cela s’avérait nécessaire, comme
cela a eu lieu à Evian ou en Irlande, dans un lieu qui réunirait toutes les
conditions objectives sur les questions de la sécurité et autres, en dehors
de telles conditions etd’une telle méthodologie, je ne suis partant pour
aucune chose.

Concernant nos rangs, tout ce qui peut aider au dialogue devra se faire par
la consultation, à partir des bases et conditions définies par entente entre
vous.
Je ne désire qu’être sincère avec Dieu, et vous demande de ne point oublier
que Dieu est avec les sincères et ceux qui sont persévérants vis-à-vis de
leurs engagements. Soyez très proches du peuple afin de sauvegarder ses
acquis. Il me semble entendre les cris des enfants des places d’Algérie, les
cris des faiseurs de l’histoire et de ceux qui changent la face du monde,
tels les enfants del’Intifada de Palestine et ceux du 5 octobre 88 d’Algérie,
ainsi que ceux qui les ont suivis par la suite, enfants, vieux et adultes,
femmes et hommes. Ces cris, ces jeunes qui déchireront l’obscurité de la nuit
qui finira par s’estomper devant les premières lueurs de l’aube salvatrice.

Recevez le salam de votre frère Abassi Madani.
Alger le 18 cha’bane 1420 / 26 novembre 1999.