A quelques semaines de la visite à Paris de Abdelaziz Bouteflika

A quelques semaines de la visite à Paris de Abdelaziz Bouteflika

Les clans aux aguets

Ali Chambati, Libre Algérie, 24 avril-7 mai 2000

Une année après son intronisation dans des conditions très controversées, Abdelaziz Bouteflika a-t-il définitivement consommé son délai de grâce ? La réponse, par la presse relais des centres décideurs, est tombée nette tel un couperet : oui, s’il persiste à vouloir remettre en cause, de quelque manière que ce soit, l’ordre du système qui l’a porté au pouvoir.

Des critiques acerbes se sont relayées à longueur de colonnes pour lui signifier qu’il ne doit pas franchir la ligne rouge qu’il s’est publiquement astreint à respecter. Il n’a pas été le candidat de l’armée, peut-on lire aujourd’hui dans cette même presse. Il est vrai qu’il n’y a pas eu de conclave des chefs du commandement de l’ANP , comme ce fut le cas pour désigner Chadli Bendjedid ou, plus tard, Liamine Zeroual. Là, seulement, est la nuance.

Par contre, de sources concordantes, il est établi qu’un noyau du commandement de l’armée a fini par faire sienne la candidature de Bouteflika, parrainée par Larbi Belkheir au nom du fameux « cabinet noir » dont l’ancien ministre du GPRA et militant nationaliste, M’hamed Yazid, fut le premier à révéler l’existence durant la campagne des élections présidentielles anticipées.

Vers le 10 avril 1999, la question était définitivement tranchée et des instructions données en conséquence aux principaux leviers de l’appareil administratif électoral complètement contrôlés par eux. Sachant cette réalité, saisi le 13 avril au soir par les 6 candidats aux présidentielles qui voulaient lui poser le problème de la régularité du scrutin à laquelle il s’était engagé, le président Zeroual a refusé de les recevoir. Les jeux étaient faits et Zeroual, politiquement affaibli, ne pouvait contrer ce noyau dur. En ratant son entrée dans l’histoire de la démocratisation de l’Algérie, il ne laissait d’autre alternative aux « six » que de se retirer.

Parce qu’il tente, aujourd’hui, d’être le seul et unique chef du système, Abdelaziz Bouteflika pose problème aux décideurs bien qu’il n’ait pas pu avoir le dernier mot sur plusieurs grandes décisions. Sur la formation du gouvernement, le mouvement des postes de commandement de l’armée et le statu quo des privatisations, leurs vues ont prévalu. Il a essayé de leur damer le pion en faisant annuler le statut de gouvernorat du Grand-Alger, mais le ministre-gouverneur Rahmani est toujours ministre.

Rompu à ces jeux d’appareils, Bouteflika se donne toutefois le temps pour dompter le système. Il a encore quatre ans devant lui et l’avantage de ne pas être impliqué dans la gestion de la décennie écoulée. Dans un récent commentaire, le bureau marocain (Rabat) de l’agence britannique de presse Reuters note que M. Bouteflika a toujours les mains liées. Une évidence lorsque l’on mesure l’ampleur du statu quo et la paralysie institutionnelle et publique actuelle.

Le locataire d’El Mouradia a néanmoins conscience que cette situation est handicapante pour son action. Pour tenter de dégager ce goulot d’étranglement et rassurer le système, un de ses proches, le général-homme d’affaires Mohamed Attaïlia, lance l’idée d’une amnistie générale. La formule est théoriquement positive dès lors qu’elle réduit encore plus le niveau de violence et lave tous les protagonistes des péchés de la guerre. Mais le richissime homme d’affaires met en même temps en accusation les « janviéristes », ce qui rend la proposition d’amnistie générale douteuse aux yeux des décideurs. Un doute que l’ex-chef du gouvernement, membre de la bande des janviéristes, Sid Ahmed Ghozali, perçoit comme un complot contre l’armée ! L’ex-chef du gouvernement Ahmed Ouyahia, homme des décideurs, lui emboîte le pas en rejetant, au nom du parti « né avec la moustache » (le RND), le principe d’une amnistie générale des GIA qui de fait et de droit serait extensible à tous les protagonistes.

Timidement, le FLN estime que cette question n’est pas à l’ordre du jour. Le MSP, par la voix de son chef, Mahfoud Nahnah observe une attitude similaire. Le RND, le FLN, le MSP, Ouyahia, Ghozali sont tous liés à des clans du régime et ils se retrouvent sur une même ligne.

Situation kafkaïenne

En face, les forces en présence sont hétéroclites. Il y a le « cabinet noir » avec à sa périphérie M. Attaïlia et Ennahda de M. Adami qui sponsorisent l’idée de l’amnistie générale, mais aussi Saïd Sadi. La proposition de Attaïlia avait été couverte « professionnellement » sur l’antenne d’un journal télévisé de l’ENTV ! Quelques semaines plus tard, Adami a droit à ce même traitement professionnel. Le chef du RCD appuie fermement la démarche dite de concorde civile. Interviewé par les deux journaux proches de son parti, Liberté et Essahafa, il n’a pas eu à répondre à une question sur l’amnistie générale. Non seulement ce sujet d’actualité n’a pas été soulevé par ses interviewers, mais Saïd Sadi s’est soigneusement abstenu de l’évoquer de son propre chef. En l’espèce, l’adage « qui ne dit mot consent » s’applique parfaitement. « Tous les soldats allemands ne sont pas passés devant les tribunaux, tous les policiers de Salazar et de Franco n’ont pas eu à répondre individuellement de leurs actes », dit-il en réponse aux voix qui s’élèvent aujourd’hui pour réclamer la vérité et la justice. Comme si le problème se posait en ces termes. Son propos est cependant destiné à rassurer la tendance clanique adverse qui se méfie terriblement de A. Bouteflika. La situation a quelque chose de kafkaïen dans la mesure où ces deux tendances, qui rassemblent une grappe de clans liés aux décideurs, ne se font absolument pas confiance. Culture du sérail oblige, une amnistie générale prononcée dans les formes les plus constitutionnelles n’est pas une garantie pour eux. Leur seule et unique garantie est de demeurer au pouvoir. Une amnistie générale, que prononcerait Bouteflika et qui renforcerait sa position, ne les met pas à l’abri d’une mise à l’écart du pouvoir. En s’opposant à l’amnistie générale, les appareils du pouvoir (RND, FLN, FD…) expriment d’ailleurs le rejet de leurs sponsors de toute négociation à ce sujet. Ils s’estiment en pole position. Pourquoi s’embarqueraient-ils dans un marché qui risquerait de les délester du pouvoir ? L’enjeu est là. Il ne concerne nullement la société que personne ne consulte, pas plus le RCD que le FLN ou encore le microscopique Front démocratique de Ghozali. Aucun de ces acteurs ne pose le problème de la responsabilité morale, et donc politique, soulevé par Hocine Aït Ahmed ou Mouloud Hamrouche. Ces deux hommes politiques se rejoignent sur une idée essentielle : pas d’amnistie générale sans retour à la société et à l’Etat de droit. Ces thèmes ne figurent pas sur le registre des priorités urgentes des clans du pouvoir.

A ce stade, la problématique est circonscrite aux clans qui se partagent le pouvoir en défaveur du locataire d’El Mouradia. M. Bouteflika ne désespère pas de renverser le rapport de force à son profit, assure-t-on dans son entourage. Des cercles médiatiques parisiens qui ont leurs entrées dans les milieux officiels français soutiennent avec insistance que Paris est « totalement à ses côtés ». Ils citent le signal direct transmis par le canal de la chaîne publique de télévision France 2 lors de la diffusion du numéro d' »Envoyé spécial » sur les massacres de Bentalha et Raïs. « La visite en France du président Bouteflika est très importante », indiquait récemment le ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, une des relations de Larbi Belkheir. « Nous souhaitons que l’Algérie puisse tourner la page terrible des années passées et se consacrer à son développement », ajoutait-il. A Alger, ceux qui défendent l’idée de l’amnistie générale soulignent aussi que c’est pour tourner la page. Quant à l’économie, réduite actuellement au nouveau train de privatisations, elle est aussi un enjeu de pouvoir. Les clans ont mille et une raisons d’être aux aguets.

 

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