Avec l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia à la Justice, le régime militaire s’assure-t-il l’impunité

Avec l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia à la Justice, le régime militaire s’assure-t-il l’impunité?
Quand une nomination fait craindre le pire

Baudouin Loos, Le Soir de Bruxelles, 31 dévembre 1999

La rafraîchissante bourrasque nommée Abdelaziz Bouteflika s’est-elle transformée en écran de fumée typique du régime algérien? La nomination d’Ahmed Ouyahia au poste de ministre de la Justice laisse en tout cas peser de lourdes suspicions.


Le nouveau «raïs» l’avait clamé haut et fort: la justice algérienne est pourrie, les juges algériens corrompus et tout cela va changer. Ce genre de propos d’une décapante vérité avait fait de «Boutef» celui qui incarnait un réel espoir de changement aux yeux de nombre d’Algériens. Mais personne n’ignorait que le président, choisi par le sérail militaire, ne disposait que d’une marge de manoeuvre étriquée qu’il cherchait à dilater. La composition de son gouvernement, divulguée le 24 décembre après… huit mois de tractations, a sans doute confirmé que ses parrains militaires lui ont imposé leurs vues. Pour les Algériens, le nom du seul nouveau ministre de la Justice, Ahmed Ouyahia, symbolise tout à la fois la déception que le nouvel exécutif inspire et le carcan politique qui continuera à enserrer l’action politique du président Bouteflika.

Dans la complexe configuration du régime algérien d’obédience militaire, les ministres sont des civils cooptés pour la gestion des affaires courantes, certaines fonctions plus «sensibles» n’étant confiées qu’à des hommes en qui la hiérarchie militaire place toute sa confiance. Ahmed Ouyahia fait partie de ceux-là. Premier ministre depuis mars 1996 jusqu’à décembre 1998 – un record de longévité pour la «décennie sanglante» -, il a réussi l’exploit remarqué par toute la presse algérienne de devenir « le Premier ministre le plus impopulaire depuis l’indépendance ». Seul Ahmed Ouyahia dispose du titre de «ministre d’Etat» dans le nouveau gouvernement, ce qui lui confère virtuellement la fonction de «Premier ministre bis».

Que reproche-t-on donc à celui qui était entre-temps passé secrétaire général du RND, le plus important parti de l’Assemblée nationale (1)? Beaucoup de choses! Sans même mentionner les sinistres performances algériennes en matière de droits de l’homme – la gestion du «sécuritaire» échappe bien sûr à l’emprise du gouvernement -, les journaux algériens rappellent le rôle d’Ouyahia dans la liquidation de 460.000 postes de salariés et, surtout, la fameuse chasse aux sorcières menée à l’égard des cadres des entreprises publiques. Des milliers de cadre furent en effet emprisonnés (une partie n’a même pas encore été jugée, longtemps après la fin du délai légal de détention préventive) dans cette campagne soi-disant anticorruption pour laquelle des directives anticonstitutionnelles avaient été imposées par le ministre de la Justice d’Ouyahia, comme celles qui prohibaient la liberté provisoire.

« Mauvais cadeau »

L’affaire Sider avait en somme symbolisé les dérives de cette justice algérienne: lourdement condamnés sur un dossier vide de preuve, dix cadres supérieurs de ce complexe sidérurgique ont passé près de quatre ans en prison avant d’être innocentés, il y a un mois, après un nouveau procès durant lequel Ouyahia lui-même vint admettre, sans exprimer remords ou contrition, que ces cadres avaient été « victimes de la conjoncture politico-économique et sociale du pays » à l’époque. « Ces mesures anti-cadres avaient-elles été dictées, se demande notre confère «Le Matin», pour des raisons d’Etat sur la base desquelles Ouyahia se voit maintenant récompenser par un statut de superministre? Tout plaide en faveur de cette thèse. » (2)

Voilà donc un homme incarnant les pires injustices qui prend les rênes du ministère de la Justice avec charge de la réformer… « Un pied de nez pour les démocrates, un contrepied pour la coalition et un mauvais cadeau de fin d’année pour tout le monde », concluait «Le Matin» lundi dernier. A bien y regarder, on peut aussi y déceler de sombres présages. Comment en effet ne pas se demander si Ahmed Ouyahia, pur produit du système, n’a pas été nommé là où il se trouve pour gérer l’impunité judiciaire de ce même système? « Connaissant les liens forts qui rattachent Ouyahia à des cercles puissants du pouvoir, écrivait «El Watan» au lendemain de sa désignation, un risque que pose sa nomination est qu’il serve d’«étouffoir» dans un secteur où inévitablement finissent toujours par atterrir «les affaires». »

(1) Créé de toutes pièces en 97 pour recueillir les voix inventées par le ministère de l’Intérieur en vue de fournir une base parlementaire à la «majorité présidentielle» de l’époque.

(2) La «raison d’Etat», ici, pourrait évoquer le sabotage de l’industrie nationale pour favoriser l’importation où, dixit Bouteflika, «il y a bakchich».

 

 

Premier gros dossier: le meurtre de Hachani

Baudouin Loos, Le Soir, 31 décembre 1999

L’un des tout premiers dossiers brûlants dont le nouveau ministre algérien de la Justice aura à traiter ne sera autre que celui de l’assassinat d’Abdelkader Hachani. Rappelons que le numéro 3 du Front islamique du salut (FIS, officiellement dissous en mars 1992) a été abattu dans la salle d’attente d’un cabinet dentaire le 22 novembre dernier. Avec Hachani, la mouvance islamiste algérienne perdait son dirigeant le plus habile, radical mais non violent.

Les partisans de la guerre à outrance, tous ceux que sert la perpétuation du conflit grâce aux profits politiques mais surtout économiques qu’ils en tirent, avaient donc un clair intérêt à éliminer cet homme. Ceux-là se retrouvent tant au sein des ultras du pouvoir que dans les maquis. D’où la difficulté de l’enquête, pensait-on. Mais voilà, le 22 décembre, le parquet d’Alger annonçait à grand fracas l’arrestation du meurtrier et ses aveux.

La version officielle présente le nommé Fouad Boulemia, 27 ans, comme un membre actif du principal groupe islamique armé (GIA), celui du mystérieux Antar Zouabri. Il se serait retrouvé dans le cabinet dentaire de Bab el Oued fréquenté par Hachani par le pur hasard d’une rage de dents, l’aurait reconnu, se serait souvenu que les GIA l’avaient condamné à mort et aurait alors sorti son pistolet pour l’abattre de deux balles dans la tête. Lors de son interpellation, le 13 décembre, il portait la carte d’identité de sa victime et l’arme du crime. Trois témoins l’auraient reconnu.

Les proches de Hachani n’acceptent pas ce scénario trop bien ficelé à leur goût. Deux frères du dirigeant du FIS abattu viennent de publier une lettre dans laquelle ils dénoncent une «mascarade» mettant en scène «un assassin imaginaire». Les frères Hachani réclament aussi une enquête internationale. Sur quoi basent-ils leur scepticisme? D’abord, se demandent-ils, pourquoi le numéro 3 du FIS, constamment suivi jour et nuit par trois à cinq voitures des services de sécurité, s’est-il retrouvé ce jour-là parfaitement seul? Les Hachani avancent aussi que leur frère n’avait jamais subi de menaces de la part de la mouvance islamique armée: « Les véritables assassins se recrutent parmi les décideurs au sein du pouvoir, dans l’aile éradicatrice qui est contre une réconciliation nationale, selon les voeux de Hachani ».

De fait, plusieurs organes de presse, éloignés des éradicateurs, ont fait observer que l’assassin présumé, Boulemia, logeait dans une mosquée située à six ou sept kilomètres de Bab el Oued. Notre confrère «La Tribune» concluait ainsi sa couverture de l’événement lundi: « Avec un assassin qui, bien que membre du GIA, promène sa rage de dents entre l’hôpital Maillot et une rue obscure de Bab el Oued, pour se rendre chez une dentiste, femme de surcroît (…), il faudra au nouveau ministre de la Justice Ahmed Ouyahia, en plus de son cynisme légendaire, beaucoup de talent pour boucler ce procès. »

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