Bouteflika redéfinit la carte politique

Bouteflika redéfinit la carte politique

La «nationale» islamiste laminée

Par Samir B., Le Quotidien d’Oran, 16 septembre 2000

«Il était prouvé à travers l’histoire que le mélange de la religion et de la politique conduit inéluctablement à la violence» c’est ainsi que s’exprimait, le président de la République dans une récente interview accordée au service arabe de la BBC. Bouteflika n’aime pas la politisation de l’islam et il le dit.

Mieux, «il faut la combattre», affirmait-il au journaliste de la BBC. Bref, des propos sentencieux qui ont le mérite d’être clairs et qui s’apparentent à une véritable condamnation de la mouvance politique islamiste sous toutes ses formes d’expression. Est-ce une déclaration fortuite, ou, au contraire, calculée?

Les derniers développements sur la scène politique avec la déception déclarée du mouvement Ennahda et celle silencieuse du MSP, consécutivement au chamboulement à la tête de l’exécutif, plaident plutôt pour la deuxième thèse. L’on pourrait qualifier cette sortie du président de la République comme une réponse aux convulsions de Nahnah et de Adami: une réponse facilement déchiffrable comme la fin ou le début de la fin d’une sorte de deal entre les deux représentants de l’islamisme «modéré», appelés à canaliser les «égarés» du FIS dissous, et le pouvoir en place. Un deal qui confiait à ces deux partis islamistes des portefeuilles ministériels en contrepartie de leur soutien à la politique d’éradication de la forme «extrémiste» de l’islamisme incarné par le FIS dissous et sa nébuleuse armée. Leur mission de canalisation de cette forme d’expression est-elle terminée?

Tout porte, en tous cas, à le croire surtout après l’« embrigadement» officiel des éléments de l’ex-AIS et l’allégeance, récente, de l’ex-chef de guerre de la branche armée du FIS dissous, l’»Emir» de Collo, à la démarche de Bouteflika.

Le peu d’égard accordé surtout à Ennahda et, à un degré moindre au MSP, à la faveur de l’avènement du cabinet Benflis, constitue à priori, un prolongement de la volonté de Bouteflika de contenir tout d’abord, de réduire ensuite, et d’annihiler enfin cette forme d’expression de l’appareil étatique.

En somme, la «nationale» islamiste politiquement organisée et compartimentée, par les observateurs, en «forme modérée», et en «forme extrémiste», ne constitue qu’une! Elle ne saurait être saucissonnée, si l’on se réfère à la dernière sortie médiatique du président de la République, et parce qu’elle «est génératrice de violence, avait-il soutenu, il faut la combattre». Un petit retour en arrière permet de justifier et de corroborer aisément les craintes de Bouteflika.

« Le pouvoir rien que le pouvoir»! rétorquait, en effet, d’un air menaçant, Abassi Madani à ses interlocuteurs. Une violence verbale qui n’était, en fait, que le préambule à cette autre forme de violence: La violence armée. L’interruption du processus électoral allait promptement «réveiller» la machine de guerre du FIS dissous qui donnait l’impression d’être déjà militairement prête.

La tentative d’OPA lancée par les adeptes de Abassi sur le régime républicain venait de se manifester violemment occasionnant des dégâts incommensurables et indélébiles à la société algérienne; des dégâts qu’on «ne peut effacer», disait le président au journaliste de la radio britannique.

Entre temps, d’autres islamistes prônaient la «légalité» et la «modération» dans le propos comme moyens pour accéder au pouvoir, du moins à l’infiltrer. C’est la méthode Nahnah: une méthode puisée directement du «programme d’action» de l’internationale islamiste, laquelle fait de l’entrisme sa doctrine politique. Une formule qui allait s’avérer payante puisque l’ex-Hamas, «fondu» dans le MSP pour les besoins de la mise en conformité avec la nouvelle loi sur les partis politiques, investit les arcanes de l’appareil Etatique et ce qui était impensable, il y a quelques temps, est devenu un fait avéré: Des ministres islamistes foulaient le palais du gouvernement. Le pouvoir voulait utiliser le MSP pour une mission définie et la formation de Nahnah, officiellement débarrassée de toute référence politique à l’islam, ne trouvait aucune gène à s’y prêter à ce jeu.

Partenaire du pouvoir dès les premières heures de la «décennie rouge», le MSP de Nahnah s’autorisait, toutefois, à politiser souvent la religion en s’attaquant par exemple avec une virulence inouïe au «sioniste» Enrico Macias et aux «francophiles» de la commission de réforme du système éducatif. Le premier étant invité par le président, les seconds installés par Bouteflika toujours. Cette violence verbale, jusque là, «tolérée» par le pouvoir en place, pour apparemment «service rendu», mais qui tend à discréditer la démarche de la Présidence, semble agacer le chef de l’Etat, qui, depuis New- York, condamne ouvertement la politisation de l’islam. Une sorte de ligne rouge est ainsi tracée à Nahnah et au néo-participationniste, Adami. Tous les deux étaient déjà destinataires des intentions du président de la République au lendemain du changement à la tête du gouvernement.
Le premier habituellement bavard en ce genre de circonstance, d’autant plus qu’il n’a cessé de demander l’impulsion d’une «nouvelle dynamique gouvernementale» jusqu’à en faire presque une affaire personnelle, était devenu subitement peu loquace. Il n’en fera point commentaire officiel à ce sujet, ce qui a été interprété, par certains, comme le silence de la déception.

La déception du mouvement Ennahda était elle aussi que l’on n’hésitait pas à anticiper sur un clash dans l’équipe gouvernementale consécutivement à l’appel insistant de certains membres du Madjlis Echouri à quitter l’exécutif Benflis. Le déséquilibre entre sa représentativité au parlement et sa présence au gouvernement comparativement au RCD et le déclassement de son ministre Boughazi, devenu un 3/4 de ministre, constituent, il est vrai, autant d’indices de la volonté de Bouteflika de circonscrire ses soutiens islamistes.

Ce qui arrive au mouvement de Adami fragilise le dernier carré resté fidèle à la nouvelle direction du parti et réjouit, bien entendu, les partisans de Djaballah attachés à leur radicalisation vis-à-vis du pouvoir. Ce qui arrive au MSP, visiblement piégé par le pouvoir, réjouit, aussi, les dissidents du parti, qui déçus par les «maigres performances de la politique participationniste» de Nahnah, comptent s’organiser en parti politique. Ces chuchotements dans le camp des coalisés islamistes sonnent, en tous cas, comme un aveu d’échec de la forme «modérée» de l’islamisme politique.

La réaction épidermique de l’un et le silence tactique de l’autre, et, partant de là, leur incapacité à se transcender dans ce genre de situation, en reproduisant les signes de la violence verbale, confirment, à ne pas en douter, l’étroite connivence entre ces deux formes d’expression de l’islamisme politique.

«L’instrumentalisation de la religion à des fins politiques, politiciennes aussi, conduit inéluctablement à une manifestation de la violence». C’est ce qu’a dit Bouteflika à la BBC et c’est ce qu’a toujours martelé El Hachemi Chérif du MDS. Et c’est pour cette raison que le mouvement Wafa de Taleb Ibrahimi ne sera pas agréé…

Cela n’empêche pas toutefois le président de la République de composer avec les «personnalités» indépendantes proches ou dissidentes de la mouvance islamiste.

L’exemple du cas Belkhadem illustre bien cette pratique du pouvoir à privilégier cette voie pour casser, du moins, déconsidérer, les partis islamistes. Ce cas-là semble s’inscrire en droite ligne d’une vieille démarche expérimentée par Sid Ahmed Ghozali dont la finalité était, à l’époque, de fissurer l’ex-FIS.

Ahmed Merani et Saïd Guechi devenaient, ainsi, ministres. La désignation de Belkhadem à la tête de la diplomatie algérienne, un acharné défenseur de la réhabilitation du FIS dissous, obéirait à cette logique d’autant plus que les deux coalisés islamistes ne semblent guère l’apprécier.

Leur «révolte» est significative en tout état de cause du laminage de la «nationale» islamiste. Depuis New York, via BBC, il enfonce le clou!