Démarche pour la paix, qu’en reste-t-il

Démarche pour la paix, qu’en reste-t-il ?

Avec la fin de la loi sur la concorde civile, c’est toute la démarche pour la paix qui devient obsolète. Une démarche qui s’est avérée bien cahoteuse en fin de compte.
Rachid Ben Yelles, généra en retraite, El Watan, 15 février 2000
En gestation depuis la trêve d’octobre 1997, l’opération «concorde civile» allait trouver, au lendemain du 15 avril 1999, un homme d’autant plus disposé à lui apporter la couverture juridique et politique qui lui manquait que lui-même était intéressé par la vente en concomitance de «sa» démarche pour la paix. Rien n’aura été épargné pour la réussite de ce qui était entrevu comme un triomphe assuré et une consécration pour l’homme providentiel : marketing politique mené tambour battant par un «démarcheur» accaparant l’ensemble des médias publics des semaines durant, référendum-plébiscite, mobilisation générale des appareils de l’Etat et des partis domestiques, appel à la caution de personnalités religieuses étrangères, hier encore dénoncées pour leur appartenance à l’internationale islamique à l’origine de tous nos maux. Après six mois de tapage médiatique, de désinformation systématique et de manipulations grossières, l’opération arriva finalement au terme que lui avaient fixé ses promoteurs – le 13 janvier 2000. Mais pourquoi diable avaient-ils pris le risque de fixer un délai aussi réduit pour une entreprise à l’issue – à l’évidence – aussi incertaine ? Sur quelles données se basaient-ils pour croire qu’un règlement du problème des groupes armés islamiques allait intervenir à coup sûr dans les six mois ? En l’absence d’explication convaincante, il n’est pas interdit de penser que nos stratèges étaient alors convaincus que la générosité des mesures d’amnistie et le talent irrésistible du «démarcheur» ne pouvaient qu’avoir raison des dernières résistances. A leurs yeux, l’offre était tellement alléchante qu’elle ne pouvait être rejetée. Malheureusement, ce calcul, comme d’autres avant lui, s’est avéré faux. Les groupes armés – ceux qui ont une réelle capacité de nuisance – n’ont pas été réduits. Ils sont toujours là et rappellent quotidiennement leur présence par les faux barrages, les massacres de citoyens innocents et les coups de main contre les forces de l’ordre. Un mois après la fin du délai fixé à l’opération concorde civile, aucun bilan officiel n’a encore été publié. Des chiffres des plus fantaisistes ont été avancés ici et là par la presse. Plus sobre, le ministre de l’Intérieur a parlé de 1500 repentis sans toutefois apporter la moindre précision quant à leur appartenance ou à leurs antécédents. Quelques jours plus tard, ce responsable était coiffé sur le poteau par son chef qui mettait la barre à 6000 tout en observant que ce résultat était susceptible d’amélioration ! Vraisemblables ou non, ces chiffres ont au moins le mérite de nous édifier sur ce que tout un chacun savait déjà, à savoir que le terrorisme était loin d’être «résiduel» comme le soutenait avec effronterie un ex-Premier ministre recyclé en super ministre de la Justice en attendant d’être propulsé à la magistrature suprême en récompense de ses bons et loyaux services. C’est d’ailleurs à lui, en sa qualité de responsable de la chancellerie, que revenait en toute logique le rôle de dresser le bilan d’une opération supposée avoir été placée sous l’autorité des magistrats. Quoiqu’il en soit, les réticences à révéler les véritables résultats et le refus de publier le bilan officiel sont le signe que l’opération est loin d’avoir été un succès. C’est même un échec personnel pour l’homme qui a fait de «la démarche pour la paix» son axe d’effort principal.
Les Algériens ont vite compris que la réalité n’avait rien à voir avec les discours tonitruants et l’autosatisfaction. S’agissant de la manière dont les dispositions de la loi ont été appliquées, des résultats auxquels celle-ci a abouti et des perspectives de paix, ils savent maintenant à quoi s’en tenir. Ainsi ont-ils pu constater que les procédures arrêtées par une loi qu’ils avaient pourtant eux-mêmes élaborée ont été transgressées sans vergogne pour être remplacées par un décret d’amnistie contraire à la Constitution, pris à la dernière minute, dans la plus grande précipitation et appliqué sans discernement au bénéfice de tous les éléments de la bande à Madani Mezrag, y compris de ceux dont les mains étaient tachées de sang, des criminels connus pour avoir commis les pires atrocités. Quant aux «égarés» revenus dans leurs familles, leur comportement est loin de traduire la moindre volonté de réinsertion. Au contraire et pour se distinguer des autres citoyens, ils arborent avec provocation leurs barbes hirsutes et leurs accoutrements afghans, revendiquent avec fierté leur qualité de combattants et renouent avec un prosélytisme que l’on croyait oublié. Pour beaucoup de jeunes, ils passent pour des héros et nombre d’entre eux pourraient être tentés de suivre leur exemple. Les Algériens ne supportent pas qu’ils soient traités avec tant de ménagements comme ils ne comprennent pas que l’on puisse leur témoigner tant d’égards. Le laxisme des autorités, conjugué à l’arrogance des nouveaux moudjahidine, n’a fait qu’exacerber la haine et envenimer la discorde, ce qui laisse craindre un engrenage de vengeances et de règlements de comptes. Un mois après l’expiration du délai d’application de la loi sur la concorde civile, les Algériens restent toujours dans l’ignorance du contenu exact des accords passés avec les chefs de ce qui est présenté comme le bras armé du FIS. Ils trouvent bien étrange cette démarche qui consiste à négocier avec la branche militaire d’un mouvement et à bannir sa direction politique ; elle n’est pas sans leur rappeler «la paix des braves» que de Gaulle avait initiée avec les résultats que l’on connaît. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Pour avoir emprunté un chemin tout aussi tortueux, la «démarche pour la paix» s’est retrouvée dans la
même impasse. Les milliers de repentis déclarés n’ont en rien amélioré la situation sécuritaire puisque des milliers de nouvelles victimes innocentes sont encore tombées durant la période d’application de la loi sur la concorde civile. L’après-13 janvier n’augure rien de bon en dépit des louanges d’un responsable arabe qui estimait que notre pays avait dépassé la zone des tempêtes pour atteindre les eaux calmes du post-terrorisme. A l’entendre, les massacres, les attentats à l’explosif, les embuscades tendues aux forces de l’ordre ne seraient que vue de l’esprit ou propagande malveillante. Même si les terroristes n’étaient plus que quelques centaines comme affirmé en haut lieu, ce nombre serait largement suffisant pour maintenir la situation d’insécurité et empêcher toute normalisation dans le pays. En réalité, la loi sur la concorde civile n’aura été, tout comme la loi sur la rahma, qu’un autre expédient de la panoplie sécuritaire et comme tel, nettement insuffisant pour sortir le pays de la crise dans laquelle il se débat depuis 1992. Essentiellement politique, cette crise ne peut trouver son aboutissement qu’à travers une solution politique passant nécessairement par le dialogue et la concertation avec ceux qui représentent véritablement les courants politiques qui traversent la société. Le courant islamique en fait partie et tout le monde en convient ; il n’en est pas de même pour ceux qui le représentent dans les assemblées «élues» et au gouvernement. Obéissants au doigt et à l’oil, ceux-là ne sont d’aucune utilité pour le
rétablissement de la paix. La fin de la loi sur la concorde civile n’empêchera pas, bien sûr, nos stratèges de proroger d’autorité son application au-delà du délai légal, mais ça ne sera jamais plus qu’un rafistolage juridique sans effet notable sur la situation.
En vérité, et avec la fin de la loi sur la concorde civile, c’est du coup toute la démarche pour la paix qui devient obsolète. Le drame, c’est qu’aucune politique de rechange n’a été prévue pour prendre le relais. A court d’idées, on revient à la case départ, c’est-à-dire au tout-sécuritaire. Aucune autre solution que la guerre n’est envisagée. Il faut donc s’attendre à une relance de la confrontation armée avec tout ce que cela implique en pertes humaines, matérielles et financières dans un pays déjà ruiné par huit années de guerre fratricide. La logique de guerre est de nouveau réamorcée et personne ne peut dire pour combien d’années encore.