Centrale d’information sur le fascisme et l’Algérie

Centrale d’information sur le fascisme et l’Algérie

Vérités pour.

El Watan, 11 août 2009

Avant-propos

C’est à l’occasion d’une rencontre à Paris, avec d’anciens membres du réseau Jeanson et du réseau Curiel, qu’a été envisagé le projet de publication, en Algérie, de la collection du bulletin clandestin Vérités pour. La commémoration du cinquantième anniversaire de la Révolution algérienne offrait l’opportunité de concrétiser un tel projet. Car, au devoir de mémoire qu’appelle cette commémoration, s’ajoute le devoir de reconnaissance envers ces femmes et ces hommes, militants des droits de l’homme et des idéaux de liberté, qui se sont engagés en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Ils ont pris le risque de l’action clandestine et du soutien au FLN en France. Ils ont, ce faisant, sacrifié des carrières professionnelles prometteuses et le confort matériel d’une vie bien rangée, au nom d’un engagement militant qui leur a valu poursuites et arrestations. Hommes et femmes de conviction, ils ont tenu à marquer le caractère pluriel de leurs vérités, exprimées à travers ce bulletin clandestin, qui a réalisé la confluence des solidarités concrètes, en faveur du peuple algérien dans sa lutte libératrice. Ils ont étroitement collaboré avec la Fédération de France du FLN en assumant plusieurs tâches et en remplissant plusieurs missions : l’hébergement des militants FLN recherchés par les services français de sécurité, l’organisation du passage de certains de ces militants à travers les frontières de l’hexagone, la confection de faux documents et de fausses identités pour les militants activant dans la clandestinité, le transfert des fonds du FLN dans des valises, ce qui leur a valu le surnom de « porteurs de valises ». Convaincus que la poursuite de la guerre, menée par la puissance coloniale française en Algérie, constituait une menace d’instauration du fascisme en France, ils ont entrepris une campagne de sensibilisation de l’opinion française contre cette guerre, allant jusqu’à prôner l’insoumission et la désertion dans les rangs de l’armée française. Le bulletin Vérités pour. a été l’organe d’expression de ces militants groupés autour de Francis Jeanson et d’Henri Curiel. Il a également servi de caisse de résonance aux messages et aux déclarations du FLN, ainsi qu’à la campagne de dénonciation de la torture pratiquée par la police et l’armée française en Algérie et en France. Nul besoin de souligner, à cet égard, que les dix-huit numéros de Vérités pour., regroupés dans la présente publication, présentent un intérêt historique certain, car ils racontent éloquemment le combat mené, avec autant de conviction que d’humilité, par des femmes et des hommes de différentes sensibilités politiques et idéologiques, chrétiens de gauche, trotskistes, anarchistes, communistes dissidents… Bref, « ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas », pour reprendre la belle formule d’Aragon. Mais tous croyaient aux valeurs humaines et militaient en faveur des droits de l’homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et c’est au nom de ces valeurs universelles qu’ils ont transcendé le dilemme de la trahison, brillamment analysé par Francis Jeanson(1) en ces termes : « Disons donc qu’il nous fallait à la fois trahir les Français en faisant cause commune avec les Algériens et trahir les Algériens en demeurant résolument Français. » Il ajoute : « Cette trahison est notre fidélité à la cause française et à la cause humaine, qui justement ne devraient être qu’une seule et même cause. » Il souligne en conclusion que l’action militante menée par le réseau qu’il a dirigé a consisté à s’efforcer « patiemment de créer les conditions pour que personne ne soit plus contraint en servant un idéal, d’en trahir un autre ». C’est dans cette mesure que ces militants, engagés en faveur de la Révolution algérienne, ont témoigné de son universalité. Vérités pour. constitue l’une des expressions de ce témoignage que la présente publication contribue à sauver de l’oubli. Il convient, à cet égard, de préciser que le rassemblement de la collection complète de ce bulletin a été laborieux, du fait de la dispersion des documents en plusieurs endroits. Si le n°18 a été amputé de la page 10 qui n’a pas été retrouvée, l’ensemble a heureusement été préservé et rend compte fidèlement du contenu du message diffusé par ce bulletin clandestin, dont la parution a été interrompue à la suite du démantèlement du réseau Jeanson et de l’arrestation de ses membres. Le réseau Curiel a poursuivi l’action clandestine dans le cadre du Mouvement anticolonialiste français (MAF), dont le manifeste figure dans le bulletin intitulé Le fascisme ne passera pas, qui est joint, en annexe, au présent recueil. La préface à plusieurs voix, qui introduit ce recueil, comprend :
– Le texte rédigé par Michel Launey, l’un des membres du réseau Jeanson et auteur d’un important ouvrage intitulé Paysans algériens, la terre, la vigne et les hommes. Il est signé « Nous ». Ce « Nous », malgré sa légèreté apparente, est lourd de signification. A la fois pluriel et anonyme, il met l’accent sur le caractère collectif de l’action menée par les réseaux Jeanson et Curiel, et exprime la volonté d’éviter toute personnalisation de cette action. Ce « Nous » signifie également la contribution collective à cette préface, qui, dans sa concision voulue, synthétise les remarques et les points de vue exprimés par le collectif qui a présidé aux destinées de Vérité pour. :

– Le canevas fait par Christiane et Francis Jeanson dans une note manuscrite datée du 29 mars 2003 et articulée autour de cinq idées-clés.

– Le commentaire de Jacques Dupont, imprimeur et militant en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

– Le commentaire de Mme Didar Fawzy-Rossano (membre du réseau Curiel) et adressé à Michel Launey, le 1er août 2003. Cette préface, qui a une valeur historique indéniable, révèle le caractère collectif de l’action menée par les réseaux Jeanson et Curiel, dont chaque membre s’exprime au nom de tous, sans emphase, ni vaine gloriole et avec beaucoup de retenue et de concision. Ces qualités rares nous font un devoir de nous inscrire dans cette perspective et de limiter notre propos à cette introduction, laissant au lecteur le soin de prendre connaissance directement du message véhiculé par Vérité pour.. C’est là peut-être, le moindre hommage à rendre à ces militants de la liberté, à ces compagnons de lutte de notre combat libérateur… à ces frères d’universalité.

Alger, le 1er novembre 2005

1- Vérités pour. Préface

Quelques chiffres. Cela suppose la définition d’un corpus à analyser avec des chiffres arabes. Ce corpus n’est pas si simple, il a fallu deux ans à deux d’entre nous pour le reconstituer en éliminant deux numéros, pourtant numérotés correctement dans l’ordre chronologique, mais qui présentaient le défaut rédhibitoire d’avoir omis la lettre S du mot Vérités. Ainsi, nous avons retrouvé le numéro zéro de septembre 1958 et tous les numéros jusqu’au dernier, le 18 du 26 septembre 1961 ; comme notre obstination nous a permis de découvrir in extremis (au début juin 2003) un numéro spécial non numéroté, publié pour fêter le premier anniversaire de VP après son numéro 10 nous avons récupéré la majeure partie des numéros 3 et 4 que nous croyions n’avoir pas été polycopiés ni diffusés, mais qui existaient bel et bien. Ainsi nous présentons la quasi totalité de la collection polycopiée en un nombre augmentant progressivement pour atteindre environ 2000 à 3000 lecteurs et lectrices, selon les indices quantitatifs que nous avons rassemblés, le fichier ayant disparu à l’occasion de perquisitions et d’arrestations — ce qui nous laisse l’espoir de pouvoir les consulter de nouveau dans les archives des RG — ou de la DST, ou de la gendarmerie, ou du service historique de l’Armée de terre, ou des présidences du conseil, ou des présidences des Républiques, si tant est qu’elles soient distinctes de quelques Piscines ou officines aux sigles divers ou confidentiels. Là comme ailleurs les lois et règlements s’appellent « côtes d’amour ». Tel est l’état présent de nos recherches, et nous laissons à plusieurs doctorants et doctorantes le soin de les mettre à jour en 2004. Quant aux principaux animateurs de VP, il s’agit d’abord de Francis Jeanson et de la première poignée de ses amis et amies ; quand une partie des principaux camarades du réseau Jeanson furent arrêtés en février 1961, Francis alias Vincent put s’échapper en Suisse puis en Allemagne, espérant que Vervors pût le remplacer, ce qui ne fut pas le cas. Vincent s’adressa alors à François Maspero, qui était l’ami d’un imprimeur. J. Dupont, qui n’avait pas seulement la technique d’excellent imprimeur, mais aussi un rôle vigilant et efficace sur le plan politique. C’est ici qu’il faut évoquer l’importance de Henri et Blanche Curiel, créateurs du réseau Curiel animé par des communistes égyptiens. L’appréciation des rôles respectifs de Jeanson et Curiel est difficile à préciser dans l’ensemble des citoyens et citoyennes de divers pays qu’on appelle les réseaux de soutien au Front de Libération nationale algérien. Henri Curiel, qui fut sans conteste l’un des meilleurs et des plus efficaces d’entre nous, a été assassiné en plein Paris, dans la cage d’escalier de son tout petit appartement du quartier latin, non loin de la place Monge, probablement par des tueurs payés par quelque organisation d’extrême droite par quelques « barbouzes », mais il ne s’agit pas ici d’esquisser l’histoire du réseau Jeanson ni celle du réseau Curiel, lesquelles ont été déjà traitées avec la compétence de la jeune historienne Marie Hélène Ulloa, et des actrices ou acteurs de deux réseaux d’action que nous ne nommerons pas pour respecter leur modestie, encore que leurs trois livres soient des ouvrages de référence qui complètent de façon incontournable le livre-pionnier de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les Porteurs de valises. Cette édition complète de VP, qui n’est pas une thèse de doctorat mais qui sera au cœur de plusieurs thèses de doctorat universitaire, est une nouvelle pierre. Signé : « Nous »

II- Canevas d’une préface de Christiane et Francis Jeanson à Vérités pour. (dernière version 29/3/03) :

Cinq idées clefs : 1- « Le nécessaire passage de l’écriture ou de la théorie à la pratique marqué par la publication en 1957 de l’Algérie hors la loi de Colette et Francis Jeanson et la constitution du réseau Jeanson de soutien au FLN. Le bulletin Vérités pour. a une finalité essentiellement pratique. »

2- « Dès le départ (début 1958) Vérités pour. fut un travail collectif, même si le numéro « Zéro », après un brouillon demandé à M.L. (Michel Launay), par F.J. (Françis Jeanson), dactylographié par P. B. (Paule Bolo), un seul numéro fut imprimé, tous les autres furent ronéotés. Chaque numéro fut discuté par un groupe de 6 à 8 personnes. »

3- « Grâce à V.P., on peut constater que le groupe aventuriste était un des rares à avoir perçu, dès 1958, que le général de Gaulle n’était pas un dictateur utilisant la guerre d’Algérie pour s’installer au pouvoir et y prolonger la guerre le plus longtemps possible, mais cherchait, en louvoyant, une issue pour une guerre imbécile et sans issue. »

4- « A cette époque, comme après l’indépendance de l’Algérie, le maître-mot est celui de complexité qui n’est pas une manière d’éviter l’action, mais au contraire d’éclairer une action. »

5- « Travail collectif, VP, a pu être retrouvé dans la totalité de sa collection, un seul numéro annexé n’ayant probablement pas été publié pour des raisons techniques. »

III- Notes à propos de l’éventuelle édition :

A condition : de retrouver au moins communication des originaux du n°4 (édition princeps de Paris) et le n°18 (édition complète, 16 pages Typo). En effet, il y eu d’assez nombreuses rééditions locales, avec des textes rajoutés, des textes d’origine supprimés sans doute, il y eut aussi probablement des textes extraits, peut-être des numéros complets fabriqués par provocation afin de semer le trouble, cela nous a été signalé plusieurs fois, mais nous n’en possédons aucun. Quant au contenu littéraire, le présent fac-similé, évidement exact, le montre tel qu’il était avec des articles ou des communiqués du FLN algérien, ou de la Fédération de France auxquels nous ne pouvions rien changer, malgré leurs fréquentes insuffisances, ou le style militant et simplificateur, bien compréhensible en cette période de lutte très dure. Les articles d’origine française ou européenne ne provenaient le plus souvent pas de journalistes ou d’auteurs formés politiquement ; nous venions tous de la mouvance protestante, ou catholique de gauche (prêtres-ouvriers) juive et surtout marxiste (ou se croyant telle) souvent d’origine universitaire. Nous étions tous de gauche, voire d’extrême gauche, trotskistes ou anars ; certains d’entre nous ont mis des années, bien après V.P. à sortir de ce « politiquement correct » infantile et des erreurs de jugements qui transparaissent dans cette collection V.P. Cela est particulièrement le cas des articles sur le général de Gaulle : nous étions imprégnés par la méfiance justifiée envers l’esprit militaire et l’armée, aussi au début par une hostilité envers « un représentant du grand capital » comme les propagandes notamment du Parti communiste nous le serinaient sans cesse ! Il est intéressant de voir au cours des numéros cette attitude évoluer peu à peu, mais il faut attendre des années après la fin de V.P. pour qu’une plus saine appréciation des évènements et des hommes s’impose. Je joins quelques photocopies de textes imprimés autour de V.P. Certains montrent que cette lente évolution est en partie à l’origine des désaccords apparus à la fin du cycle V.P. avec le M.A.F. de Curiel, entre autres. Ces désaccords, différences d’analyse et les évènements qui ont marqué la fin de la guerre d’Algérie expliquent — à mon avis — l’interruption brutale de la série de Vérités pour. Certains camarades ont songé un moment à constituer une publication vérité anticolonialiste, mais cela n’a pas été concrétisé. Jacques Dupont

Genève, 1er août 2003

Par Slimane Chikh