Désencadrement, déprofessionnalisation et triomphe de la médiocrité en Algérie

Désencadrement, déprofessionnalisation et triomphe de la médiocrité en Algérie

L’émancipation bloquée du « vivier »

Khaled Ziri, La Nation, 17 Avril 2013

L’Algérie a formé des cadres, elle les a perdus. Pourquoi ? C’est déjà une affaire d’historiens et de politologues. Mais le fait que rien ne soit encore fait pour retenir les personnels formés a de l’importance. Ce serait presque notre forme, absurde, de nous insérer

Désencadrement, déprofessionnalisation et triomphe de la médiocrité en Algérie
Le « vivier » de cadres dans lequel puise le système avait atteint au début des années 90, dans certains segments, une « taille critique » propice à un changement qualitatif, à une émancipation politique qui aurait été une évolution naturelle dans l’histoire du pays. La crise des années 90 et la manière dont elle a été gérée – on ne mesurera jamais vraiment l’ampleur du détournement régressif historique que cette gestion a provoqué – ont cassé ce chemin vers l’émancipation. De très nombreux cadres qui avaient vu dans les « réformes » entamées au début des années 90 une opportunité de s’émanciper politiquement et de servir le pays l’ont quitté à la faveur de la crise. Il existe, chez certains de ces cadres partis dans la décennie de sang, le sentiment que le climat de peur et de terreur les ciblaient de manière précise et attaquait leurs « prétentions » politiques naissantes. Encore une théorie du complot dirait-on ! Mais même si elle n’a pas été un objectif, le désencadrement général et massif du pays a été une conséquence réelle de la crise des années 90. Ces cadres hautement compétents qui géraient la rareté et se démenaient pour éviter à l’Algérie de passer sous malaxage typique du FMI n’étaient plus là quand – à l’ombre de la fausse paix de la réconciliation spécifique – l’aisance financière était de retour avec la hausse des prix pétroliers.

La baraka de Khelil !

Les laudateurs de Bouteflika – et ça–ne manque toujours pas – ont parlé de sa « baraka » en raison de l’accroissement des recettes. La « baraka » avait amené aussi avec elle Chakib Khelil. Sa tentative de bradage du secteur des hydrocarbures par un retour au régime des concessions – qu’on aurait évité grâce aux remontrances d’Hugo Chavez – n’était pas un accident. L’affaiblissement vertigineux de l’encadrement national a neutralisé jusqu’à la résistance par « l’argumentation technique » que l’expertise nationale émettait en direction du pouvoir politique. En économie, la « masse critique » pour une entreprise est la taille minimale requise pour s’installer dans un secteur pour s’y maintenir et croître. Cela vaut pour un encadrement. La « loi Khelil » a été faite, à l’extérieur, par experts étrangers et les experts qui, en Algérie et hors structure, l’ont contestée. On ne l’aura évitée que grâce au marché – la hausse des prix du pétrole rendant inutile le choix d’une politique de surexploitation des ressources qu’exprimait cette loi – et à l’intervention de Chavez ! La décennie 90 a été le moment d’une inversion entamée dans les années 70 sur certains segments importants – économie, droit – par une politique d’arabisation improvisée et démagogique. Alors que les filières techniques (ingénieurs, informaticiens et techniciens) donnaient toujours de très bonnes compétences, les filières de droit et de sciences économiques ont été explosés par une arabisation improvisée et démagogique. «Il était très difficile dans les années 80-90 de trouver pour le secteur bancaire un bac+4 qui avait un niveau de Bac » explique un ancien banquier. « En Europe, il faut deux trois ans pour mettre un bac+ 5 en position de responsabilité, chez nous il fallait compter le double ». Pour essayer de résoudre, sans le dire, le problème posé par une université qui ne donnait plus d’économistes et de juristes fiables, on a créé pour les post-graduations un institut bancaire à Tunis, l’Ifid, et l’Institut finance de Koléa. Cela a permis d’atténuer, sans résoudre, le problème. « Les gens qui sortaient de l’IFID ou de Koléa dans les années 80 étaient souvent plus « formables » que ceux qui sortaient de l’université. En revanche, les techniciens et les ingénieurs étaient vraiment bons. On avait beaucoup d’excellents informaticiens ». C’est donc la capacité « gestionnaire » du pays – le management dirait-on aujourd’hui – qui a été affectée alors que le système de formation continuait de former d’excellents ingénieurs, techniciens et des informaticiens. Ces cadres «techniques » de grande valeur, atténuaient souvent la dégradation des capacités de gestion. Mais la tendance était déjà impulsée avec une «déprofessionnalisation » continue dans tous les secteurs d’expertise liée à la dégradation de la formation et à la fuite des compétences.

Une chute vertigineuse de la culture générale et du niveau de jugement

Dans les années 90, ce sont non seulement les meilleurs gestionnaires qui sont partis mais également toutes profils techniques. La « technostructure » a été affaiblie par ces départs et par la dégradation de la formation. « Il y a une chute vertigineuse de la culture générale et du niveau de jugement » constate notre banquier. Aujourd’hui, le Ministre des TIC est tout en émoi à cause d’un rapport du Forum Economique Mondial qui constate notre arriération dans le développement des TIC. Rien de bien exceptionnel dans le rapport et le ministre qui est un « technicien » le sait parfaitement. Il fait dire, par le biais de l’APS, que les critères retenus par le Forum Economique Mondial ne sont pas « pertinents » ! L’Algérie est bien la seule à le faire. Mais le ministre, comme ses prédécesseurs, savent que la raison de « l’arriération » est politique. Le « vivier » ne s’étant pas émancipé, il est bien contraint de chercher des arguties techniques pour masquer une décision politique d’entraver le plus longtemps possible la « connectivité » des algériens. Mais au-delà de cette réaction, plutôt puérile et révélatrice, c’est bien la gestion de ce qui reste du « vivier » qui pose problème. L’exode des années 90 a accéléré la déprofessionnalisation en Algérie, les universités ne préparent pas à la gestion, ni d’ailleurs à la réflexion rationnelle et libre. Ce n’est pas un hasard que cette décennie a été celle de la désindustrialisation sous injonction du FMI qui a donné aux intermédiaires l’occasion de proclamer le triomphe de la médiocrité. Le canadien Lavalin qui s’est offert les services de « l’ami nécessaire », Farid Bedjaoui, nous a adressé des «excuses » en affirmant son « engagement » pour l’Algérie est « constant » dans le respect de « ses nouvelles règles d’éthique et de conformité ». A pleurer de rire ! Mais Lavalin fait son boulot. Le système est incapable de faire ce que dicte l’intérêt national bien compris, partir et laissez les énergies se libérer, ici, au lieu de les pousser à s’en aller. Que l’hémorragie subie par le pays dans les années 90 ait été voulue ou non, cela est déjà une affaire d’historiens, mais que rien ne soit fait pour retenir les personnels formés a du sens pour le présent. Et pour l’avenir immédiat. Sinon on continuera à se faire bananer par des entreprises étrangères bien « morales » avec l’aide « d’intermédiaires » bien agréés tandis que les meilleurs végètent ou bien finissent par partir, de guerre lasse, s’émanciper à l’extérieur.