Discorde autour de la concorde

MESSAGE CODE DE L’ARMEE A BOUTEFLIKA

Discorde autour de la concorde

El Watan, 29 octobre 2002

Le général-major Mohamed Touati, conseiller aux questions de la défense du président de la République, a, à la faveur d’une conférence de presse animée hier au Palais des nations à Club des Pins, à la clôture des travaux du colloque international sur le terrorisme, déclaré que la loi sur la concorde civile était limitée dans le temps.

«Quand l’APN a voté pour cette loi, à la fin juin 1999, elle avait fixé le 13 janvier 2000 comme date limite aux membres des groupes terroristes de l’AIS et autres de descendre des maquis. Après cette date légale, les procureurs de la République ont décidé de prolonger les délais», a-t-il précisé. Est-ce là une manière de répondre au chef de l’Etat qui, pour défendre son principal projet politique, évoque l’adoption par l’APN de la loi sur la concorde civile ? Possible. Mohamed Touati a indiqué avoir approuvé, autant que l’ANP, l’accord de la concorde, «devenue civile plus tard». «Les éléments de l’AIS étaient à la recherche d’une issue à leur statut (…). La concorde civile a donné des résultats positifs», a-t-il souligné. Il a précisé qu’il n’était pas question, à la conclusion de l’accord entre l’ANP et l’AIS, de «faire le mélange» avec la politique. «Nous sommes des militaires. Notre intérêt était focalisé sur les aspects sécuritaires», a-t-il déclaré. Les termes de l’accord AIS-ANP, parrainé par Bouteflika dès son investiture en 1999, restent à ce jour secrets. «Si la loi sur la concorde civile doit se prolonger par des voies politiques, il appartient aux instances politiques et au président de la République de l’expliquer», a appuyé le général-major. Manière, là aussi, de demander à Bouteflika d’expliquer le sens de son projet sur «la concorde nationale». Recourant à un langage presque diplomatique, le conseiller militaire du chef de l’Etat a, à une question sur «les limites» que l’Armée peut tolérer pour «la réconciliation nationale», estimé que l’ANP ne peut pas s’opposer «aux plans politiques» du président de la République. «Il y a des déclarations, ici et là, sur des désaccords entre l’ANP et le président de la République. Je dois clarifier que les autorités militaires, et en vertu de la Constitution, obéïssent à leur hiérarchie», a-t-il précisé avant d’ajouter : «Si l’Armée s’est mêlée, à un moment donné, du politique, c’est pour sauver les institutions de l’Etat national. L’Armée assume ses missions dans le cadre des lois et des règlements.» Il a précisé que l’Armée ne cherche pas à avoir le pouvoir. «Si nous voulions le pouvoir, qu’est-ce qui nous aurait empêché de l’avoir ? Il faut que l’on sache où se trouve le pouvoir. Quelles sont ses sources», a-t-il noté. Mohamed Touati a cité l’exemple des généraux à la retraite Khaled Nezzar et Liamine Zeroual qui se sont retirés du HCE et de la Présidence de la République. «Ils auraient pu y rester», a-t-il soutenu. L’Armée est-elle disposée à accepter l’installation d’un ministre de la Défense civil ? «Mais le président de la République est un homme civil», a-t-il répondu. Le général Maïza, chef d’état-major de la 1re région militaire, est intervenu dans les débats pour dire ceci : «Le général de corps d’armée Mohamed Lamari l’a déjà dit : ‘’L’ANP n’est pas contre la nomination d’un civil à la tête du MDN à condition qu’il soit Algérien et qu’il ne soit pas un criminel’’.» Cela n’a pas suscité un grand commentaire de Touati sauf ceci : «Toute l’Algérie est issue de l’ANP.» Concernant la levée de l’état d’urgence, en vigueur dans le pays depuis 1992, Mohamed Touati a indiqué que cette question relève des autorités politiques. Il a appelé à l’adaptation des instruments prévus par ce régime d’exception à travers des mécanismes législatifs. «Et les mécanismes lagislatifs existent mais ne sont pas mis en œuvre», a-t-il indiqué. Parlant du cas Mourad Dhina, un responsable du parti dissous vivant en Suisse et dont les activités ont été limitées dernièrement, Touati s’est interrogé : «Pourquoi les éléments de ce parti n’ont-ils pas rejoint le pays pour bénéficier des dispositions de la concorde civile ?» Il a accusé le gouvernement suisse et d’autres Etats européens d’être complaisants avec les activistes islamistes. Il a souligné que l’Algérie n’a pas été aidée dans sa lutte contre le terrorisme. Il a réfuté l’idée d’un recours systématique à la torture par les services de sécurité ces dernières années. Il a qualifié le dossier des disparitions forcées de douloureux et d’épineux. «Je suis fier d’être parmi les généraux algériens», a-t-il lancé comme pour faire un reproche à la presse d’user du terme de généraux. «L’habitude est une seconde nature. On nous a appris à nous taire pendant quarante ans et, subitement, on nous demande de parler. Ce n’est pas facile», a-t-il déclaré.

Par Fayçal Métaoui

FIN DU COLLOQUE INTERNATIONAL SUR LE TERRORISME

Touati : «Il y avait des réticences…»

Aujourd’hui, je peux soutenir que le danger de talibanisation de l’Algérie est sérieusement éloigné malgré que des handicaps sérieux, voire des menaces, subsistent», a déclaré le général-major Mohamed Touati, conseiller militaire de Bouteflika, dans son intervention clôturant le cycle des conférences du colloque international sur le terrorisme, hier soir à Club des Pins. Son intervention, selon lui, est un «témoignage dans un cadre global et stratégique».

«Que l’ANP y ait apporté sa contribution n’est ni anormal ni exceptionnel», a-t-il ajouté. Touati, surnommé «El Mokh» (le cerveau) dans les milieux politico-militaires d’Alger, a soutenu que depuis la Constitution de 1989 et suite aux «émeutes» d’Octobre 1988, «l’armée s’est carrément retirée des instances et rouages du parti FLN (…) après avoir été d’une manière incontestable à l’origine de l’accès au pouvoir des présidents qui se sont succédé à la tête de l’Etat depuis 1962». Le général-major, revenant avec plus de détails sur les circonstances de l’interruption du processus électoral en janvier 1992, a défendu le rôle des responsables militaires. «Nous ne nous attendons à aucune indulgence si l’interruption du processus électorale fut un attentat contre la Constitution ou contre l’Etat. Nous avons fait notre devoir», a-t-il appuyé. Le péril, selon lui, était de voir s’effondrer l’Etat, ses fonctions et ses structures, ainsi que la justice et l’enseignement. «Le précédent algérien est ceci : le terrorisme du FIS est un terrorisme insurrectionnel et non revendicatif, avec une ampleur très importante», a-t-il expliqué. «Le précédent algérien» est d’ailleurs l’intitulé de ce colloque dont Touati est coorganisateur. Remontant le fil historique des événements, il a attaqué les «autorités qui persistèrent à faire tenir, après juin 1991, sous pression du FIS des élections anticipées dans une ambiance délétère». Touati a affirmé que la démission de Chadli Bendjedid en janvier 1992 ne s’est pas déroulée sous la pression des généraux. «Chadli était libre, après sa démission, de ses mouvements, il pouvait contacter l’étranger, le FIS, etc. Il n’y avait aucune entrave qui le ciblait», a-t-il poursuivi. «S’il s’agissait d’un coup d’Etat, pourquoi le gouvernement est-il resté en place jusqu’en août 1992 ?», a-t-il étayé son argumentaire. Selon lui, «l’assassinat du président Boudiaf, en juin 1992, a failli plongé le pays dans le chaos, et un rapport élaboré par l’autorité militaire a évité à l’Algérie de connaître l’état d’exception, demandé par certains, et a évité, ainsi, le gel de la Constitution et de l’activité politique». Touati a révélé qu’après l’assassinat de Mohamed Boudiaf, «les chancelleries étrangères à Alger avaient, presque toutes, opté pour la formule PPH (ne passera pas l’hiver) concernant l’Etat algérien. Pour l’ANP, ce fut l’option PPP (passera plusieurs printemps)». Salve d’applaudissements dans la salle. Le général-major a repris. Il a exposé la riposte de l’armée et son adaptation à la menace du terrorisme. «Les autorités algériennes ont écarté une mobilisation de “type guerre“. L’objectif était de lutter contre le terrorisme et non le détruire. Il y avait des réticences à lancer une véritable opération de guerre», a-t-il indiqué. Pas un mot sur la concorde civile. Ni sur la loi de la repentance du président Zeroual. Touati a cité ce dernier, sans préciser les raisons de son départ anticipé du palais d’El Mouradia. «L’accumulation prolongée de problèmes conduit à des désordres et à de l’insécurité à grande échelle, nécessitant le recours à la force publique, y compris la force militaire», a conclu Touati tout en reconnaissant que «toute conclusion devient mal aisée sur de pareilles questions». Ce dernier est applaudi et salué par Sidi-Saïd, patron de l’UGTA, venu à la salle en milieux d’intervention.

Par Adlène Meddi