La guerre d’Algérie à Paris aussi

En établissant que la torture était pratiquée de façon organisée sur les musulmans en France, les livres de Paulette Péju dressent un réquisitoire contre la République.

La guerre d’Algérie à Paris aussi

Olivier Le Cour Grandmaison*, Libération, 21 décembre 2000

Dans le contexte actuel d’aveux et de témoignages multiples sur la pratique systématique de la torture pendant la guerre d’Algérie, la réédition récente de deux ouvrages de Paulette Péju (1) exhume des aspects toujours occultés de ce conflit d’une rare violence. Que nous révèlent donc ces livres ? Entre autres ceci : la torture organisée à une vaste échelle et en différents lieux de la capitale. Une topologie parisienne de la terreur d’Etat émerge avec ces quartiers «cibles» que furent le XIIIe arrondissement, Belleville et la Goutte-d’Or notamment. Cette topologie nous fait découvrir des hôtels, des cafés, des restaurants dont les caves ont été transformées en centres, plus ou moins clandestins, de séquestration et de torture. Là, la Ve République et l’Etat d’exception, qu’elle imposait aux «Français musulmans d’Algérie comme on disait alors, laissaient libre cours à leur toute puissance meurtrière en étendant, au territoire de la métropole, les méthodes en vigueur depuis plusieurs années déjà en Algérie.
Les ouvrages de Paulette Péju sont essentiels ; ils nous ramènent aux violences extrêmes de cette histoire. Ils permettent, contre ceux qui nient les faits ou les révisent, d’apporter les preuves, sous la forme de témoignages émanant de sources diverses mais concordantes, que cela a bien eu lieu. Parce qu’elle a donné voix aux sans-voix, à ceux qui n’ont jamais été entendus parce que leur parole ne pouvait avoir droit de cité car ils étaient des terroristes d’abord, des Algériens ensuite, des immigrés enfin, Paulette Péju se dresse comme un témoin qui accuse en leur nom; son réquisitoire est accablant pour la République et ses responsables.
Grâce à elle, un récit circonstancié de ce passé criminel de l’Etat français prend corps, une chronologie et une topologie de la torture dans la capitale se mettent en place contre l’histoire officielle. Le lecteur est confronté à ces témoignages bruts, répétitifs parfois, mais ces répétitions mêmes révèlent l’ampleur des crimes. Elles disent une chose essentielle : ce qui a été perpétré n’appartient pas au registre de «bavures» marginales dont seraient responsables quelques individus agissant sous l’empire des passions et des circonstances. Ce qui a été perpétré ressortit à un plan concerté, organisé et mis en œuvre par les plus hautes autorités politiques et policières de l’époque qui ont décidé d’appliquer aux «Français musulmans d’Algérie» vivant en France un état d’exception permanent où les tortures, les séquestrations arbitraires, les enlèvements pour des motifs raciaux et politiques ne sont pas des accidents liés à des dysfonctionnements mais la norme de cet Etat d’exception. C’était la norme pour ces populations puisque s’appliquait non la loi républicaine de l’Etat de droit, mais la violence d’un Etat de guerre et de police qui n’est plus assujetti à aucune autre règle que celle de la terreur qu’il met en œuvre pour combattre ceux qu’ils identifient comme des ennemis. Antidotes à la négation intéressée de ce passé, ces récits sont aussi des antidotes contre ceux qui cherchent, sous le vocable indistinct de violence, ce «concept dent creuse» pour reprendre une expression de Gilles Deleuze, à mettre sur le même plan les bourreaux et les victimes, à mettre sur le même plan la violence de l’Etat colonial français et la violence de ceux qui combattaient cette violence au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Contrairement à des représentations tenaces, ces récits prouvent que la guerre d’Algérie n’a pas été menée seulement sur le territoire de cette colonie ; elle s’est aussi déroulée en métropole. En effet, la frontière qui passe entre cet Etat de droit et cet Etat d’exception n’est pas géographique. Il n’y a pas d’un côté une France républicaine respectueuse des droits de l’homme et de l’autre une Algérie française livrée, par les politiques, aux militaires et aux tortionnaires. Les livres de Paulette Péju ruinent ce schéma convenu qui permet de nourrir un récit enchanté de l’histoire en opposant une métropole toujours démocratique et exempte de crimes, à un ailleurs tyrannique et tortionnaire. On découvre que cette frontière, qui sépare l’Etat de droit de l’Etat d’exception, ne coïncide pas au tracé réputé harmonieux de l’Hexagone. Elle repose sur des discriminations dont les fondements sont politiques, raciaux et religieux parfois puisque celles et ceux qu’elle inclut, soit dans un ordre de type démocratique, soit dans un ordre d’exception, le sont sur la base de leur identification comme Français ou comme arabes, réputés terroristes et forcément musulmans.
Cela aide à comprendre que les méthodes algériennes soient mises en œuvre en France même et au cœur de la capitale. Cela permet d’inscrire aussi les massacres d’Algériens, commis les 17 et 18 octobre 1961 par des policiers aux ordres de leurs supérieurs, dans une conjoncture de pratiques criminelles instaurées antérieurement par l’Etat, et considérées, par les responsables de l’époque, comme nécessaires pour combattre l’ennemi, qu’il se trouve à Alger ou à Paris. «Enlèvements suivis de torture ou d’actes inhumains, inspirés par des motifs politiques (…) raciaux ou religieux et organisés en exécution d’un plan concerté», ce sont là les termes de l’article 212-1 du nouveau code pénal qui définit le crime contre l’humanité. C’est cette réalité que révèlent les livres de Paulette Péju, ce sont ces crimes qui doivent être aujourd’hui reconnus par les dirigeants de ce pays.

(1)Ratonnades à Paris, précédé des Harkis à Paris, La Découverte, 2000.

* Olivier Le Cour Grandmaison est maître de conférences en sciences politiques et président de l’association «17 octobre 1961 contre l’oubli».

 

 

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