Tirs croisés contre Bouteflika

Tirs croisés contre Bouteflika

Algeria Interface, 3 mai 2002

Le point d’Algeria Interface sur l’actualité du mois d’avril: La gouvernance du président Bouteflika essuie de violentes critiques, allant jusqu’à un appel au « putsch militaire », alors que la contestation en Kabylie entre dans sa deuxième année et que les attentats se multiplient.

Alger, 3/05/02 – Dans les cercles officiels algériens, on a très discrètement savouré l’élimination du candidat Lionel Jospin au premier tour des élections présidentielles françaises. Au moins depuis 1992, année de la démission forcée du président Chadli Bendjedid, les socialistes français ne sont pas en odeur de sainteté auprès du régime algérien. Celui-ci a tout misé sur Jacques Chirac et la droite, qu’il juge moins regardants sur les questions liés aux libertés individuelles et collectives.

Les militants locaux des droits de l’homme, qui ne se soucient pas de la couleur politique du locataire de l’Elysée, ont été surpris qu’à Paris, un des trois plaignants contre le général Nezzar pour « crimes de torture », M. Abdelouahab Boukezouha, retire sa plainte. Ce retrait est lié à l’arrestation à Alger de son fils, estiment-ils, alors que sa famille restée à Alger semble être sérieusement « contrainte dans son expression ». Ce rebondissement survient au moment où la direction de l’armée se prépare à lancer une campagne destinée à améliorer son image.

L’annonce, via le quotidien El Watan, d’un transfert théorique de quelques attributions du DRS (services secrets) au ministère de l’Intérieur entre dans ce cadre. A contrario, cette annonce n’a pas convaincu les fins connaisseurs du régime. L’armée gardera un pied en politique et un retrait effectif restera à réaliser. Une armée qui n’a pas réagi lorsque Chérif Belkacem a ouvertement appelé à un putsch contre le président Abdelaziz Bouteflika. Cet homme qui fut un des intimes du président et qui siégea avec lui au Conseil de la Révolution sous le régime Boumediene n’a pas été le seul à réclamer que son mandat soit écourté.

Dressant un bilan complètement négatif de ses trois premières années de gouvernance, le général en retraite Rachid Benyelles, l’ancien chef du gouvernement Ahmed Benbitour, l’ancien ministre Mohammed Nabi ont appelé à la tenue d’élections présidentielles anticipées. La gouvernance de M. Bouteflika a été sévèrement critiquée par l’ancien ministre Mourad Benachenhou.

Procès en règle contre le régime
Dans un prêche improvisé à la Grande-Mosquée d’Alger, le 5 avril dernier, Abderahmane Chibane, ex-ministre des affaires religieuses et membre de l’Association des Oulémas, a lui aussi fustigé le régime. S’exprimant au nom cette association et des sages de la région de Kabylie, ce septuagénaire habituellement très pondéré, a vivement critiqué « le mépris avec lequel a été traitée la question de la langue tamazight » et s’est dit « prêt à être embarqué dés sa sortie de la mosquée » Cette réaction, passée sous silence par les médias, en dit long sur le ras-le-bol qui règne à Alger.

Le procès en règle du régime est également dressé par le Front des Forces Socialistes, qui a appelé à la « dissidence électorale », le 30 mai, jour des élections législatives et à une solution politique globale de la crise, passant notamment par une phase de transition démocratique. Son leader Hocine Aït Ahmed, le général Rachid Benyelles, Ahmed Taleb Ibrahimi et le défenseur des droits de l’homme Ali Yahia Abdennour ont, par ailleurs, co-signé une déclaration dans laquelle ils estiment notamment « qu’aucune perspective de règlement de la crise ne peut être envisagée tant que le pays ne sera pas doté d’institutions tirant leur légitimité et leur autorité de la volonté populaire…».

Le RCD tente lui de remonter la pente après sa participation au gouvernement et son soutien à la politique du président Bouteflika. Son chef, Said Sadi est parti, lui aussi, en campagne contre le régime. Contrairement au FFS qui ne fait pas de la Kabylie sa carte principale, Saïd Sadi juge que « la régionalisation est la solution politique à la crise de la Kabylie ». Il reprend une formule exposée dans un document de prospective remontant à plus d’un an, attribué au général Mohamed Touati, conseiller du président, mais qui serait, selon d’autres sources, le produit d’une cogitation du DRS. Ce document prévoit, entre autres, une réorganisation politico-administrative de l’Algérie qui maintient intacte la nature et l’organisation du pouvoir central.

Kabylie: Une seconde année de contestation
Ces considérations ne sont pas celles de la coordination des comités de villages et de quartiers («arouch») de Kabylie. La constitutionnalisation de tamazight, le 8 avril, en tant que langue nationale « avec ses différentes variantes », la « délocalisation » partielle d’une vingtaine de brigades de gendarmerie et un statut pour les victimes de la répression – soit 3 points sur les 15 de la plate-forme revendicative d’El Kseur – n’ont pas mis fin à la contestation, qui entre dans sa seconde année.

La coordination, partiellement décapitée par une série d’arrestations, affirme qu’elle poursuivra son combat jusqu’au bout. Les émeutes ont pratiquement cessé dans toute la région grace, estiment les autorités, aux interpellations opérées dans les milieux activistes. Les contestataires, qui n’entendent pas baisser les bras vont mettre en quarantaine les candidats à la députation, lancer une opération «villes mortes» le jour du scrutin, et tenter d’élargir le rejet des élections en dehors de la Kabylie.

À côté de cette contestation, des conflits sociaux et de violentes émeutes, la violence terroriste n’a pas cessé. Il y a eu des attentats à la bombe à Alger, des massacres dans les régions de Chlef et Tiaret alors que 21 soldats ont péri dans une embuscade dans la région de Saïda. Dans les montagnes à cheval sur les régions de Tizi-Ouzou et Boumerdès, à l’est d’Alger, le général Said Bey mène depuis la mi-avril une grande opération dans un périmètre supposé abriter Hassan Hattab et ses groupes du GSPC.

Face à ces événements, le FLN, le RND, les islamistes du MSP, d’Ennahda et du MRN, ainsi que les trotskistes du PT et une kyrielle de petites formations sans base sociale sont alignés pour les législatives du 30 mai. Elles auront bien lieu, a réaffirmé le chef du gouvernement et du FLN, Ali Benflis, soutenu par le président Bouteflika et les principaux décideurs militaires. Un sondage confidentiel réalisé par les renseignements généraux, début avril, ferait état d’un taux de participation inférieur à 20%. Dans le sérail, on s’attend tout de même à ce que le FLN rafle près de la moitié des sièges de la chambre basse, suivi du RND, des islamistes, du PT et de quelques indépendants.