Signes extérieurs de faille systémique

Signes extérieurs de faille systémique

Khaled Ziri, La Nation, 5 Décembre 2012

Des élections communales ont eu lieu. Daho Ould Kablia est content et s’est donné une excellente note. Amar Ghoul n’était pas dans la course. Le FLN et le RND sont restés en place. Un nouveau troisième parti du pouvoir « libéral, moderne et kabyle » est mis en selle. Et qui immédiatement réclame un 4ème mandat pour Bouteflika. Du déjà-vu ! Les laboratoires du régime sont en panne d’imagination.

Participer ou ne pas participer à des élections encadrées par le système est un débat infini auquel on n’apportera jamais de réponses satisfaisantes. C’est toujours une affaire de «situation » et d’appréciation du contexte. Les données objectives sur un système fondamentalement manipulateur – et disposant de ressources très larges dans ce domaine -sont connues et en général assez partagées. L’appréciation de la « situation » est, elle, toujours entachée de subjectivité. C’est en admettant cette part de subjectivité chez les militants – dans lesquelles il faut inclure que les ambitions perso comme étant un élément de l’analyse du « moment » – que l’on peut éviter que les différences d’appréciation tournent au discours vindicatif sur le registre peu sérieux de la trahison. Un parti démocratique prend toujours un risque en allant aux élections. Il peut dans son analyse du moment faire prévaloir l’intérêt du pays, le régime ne le fera jamais même s’il peut lui arriver d’avoir quelques inquiétudes liées à l’environnement externe. C’est le discours qui s’adapte légèrement. Pour le reste, il a ses habitudes. Il n’y déroge pas. Il fabrique des enrichissements sans cause, il continue à le faire, c’est le gage d’une gestion par corruptibilité assez large pour créer de la clientèle. C’est une donnée durable, un des « fondamentaux » du régime. Bien entendu, quand on parle un peu trop de ces richesses indues très rapides, on la joue encore plus moral que les autres. Il faut brasser du vent, amuser la galerie. Et pour donner quelque importance à des fonctionnaires oisifs, pour amuser les observateurs de Transparency International et narguer les citoyens algérien qui veulent lancer une association pour observer la corruption, on annonce une nouvelle structure pour traquer – zaama zaama – les signes extérieurs de richesse. Ah ces traqueurs de signes un système trou noir où quelques coups de téléphone suffisent pour tout recouvrir d’un voile épais de silence.

Chez ces gens-là, monsieur….

En Algérie, les signes extérieurs de richesse indue ne sont plus réprouvés, c’est de la « kfaza ». De la vieille nomenklatura qui continue à s’agripper au flambeau – elle n’en finit pas de le transmettre depuis l’indépendance – aux négociants et commerçants islamistes « halal » qui ne sauraient avoir honte d’étaler les « faveurs » dont Allah les a prodigué. « Hadha men fadhl rabi »… Et chez ces gens-là, messieurs, échapper au fisc n’est pas seulement faire comme les nomenklaturistes du secteur privé, ces enfants naturels du régime qui ne cessent de critiquer l’absence de largesses des banques publiques… où elles estiment « naturel » de se servir… Ces chez gens-là, barbes au clair, échapper au fisc est élevé au rang de devoir religieux ! Enfin, dernière sortie amusante lue dans la presse au sujet des riches d’Algérie, l’appel du ministre de la religion aux « milliardaires » à payer la Zakat… Ceux qui trouvent à redire, s’étonnent du grand miracle des fortunes cachées ou étalées ne sont – ainsi que le décrétait un pourfendeur du « Ghachi » et de la « foultitude » et pour ainsi dire du « peuple – animés que par « l’envie », la « jalousie » et le «hasd » et le « boghd ». Noureddine Boukrouh, présumé théoricien qui n’aime pas le « bruit » de la foule, chef d’un sigle devenu responsable gouvernemental en charge du commerce, a pour bilan d’avoir rompu, à Genève, à l’OMC, un engagement de l’Etat inscrit dans la loi obligeant les importateurs de médicaments à investir dans la production après deux ans d’activité ! Ceux qui de bonne foi ont investi dans la production avaient constaté jusqu’où pouvait aller la duplicité de ces présumés intellos très modernes qui pérorent si bien sur les normes et les lois. Et qui font exactement ce qu’on leur dit et ce qui est prévu dans les partitions. Et ne croyez pas qu’il a définitivement disparu du cirque. Il finira par revenir quand le grand distributeur de « cachets » pour des comédies scénarisées avec le même art primaire des sketchs chorbas de ramadhan, se cherchera des têtes pour poursuivre le feuilleton.

Rien ne se perd, les partis et les hommes sont recyclables

Rien ne se perd dans les fiches du système pour ceux qui acceptent de « jouer ». Aboudjerra Soltani est-il passé définitivement dans l’opposition ? N’en croyez rien, messieurs dames, il continue sa mission de rendre « l’islamisme modéré » totalement imbuvable en attendant un prochain cachet. C’est gros ? Non ! Dans les labos qui s’occupent d’orienter nos regards et nos esprits vers de choses triviales, on y croit fort à l’idée que plus c’est gros et plus ça passe. Tant pis si des politologues ou des citoyens un peu avertis n’y voient qu’un signe extérieur de pauvreté politique. Quand on le pouvoir, on s’en moque du moment qu’on s’entend bien avec les chefs du « Centre » et qu’on sait les intéresser. Voilà qui explique qu’en interne, il y a une grosse panne dans les méthodes, un énorme déjà-vu qui se répète à l’envie. Certains ont admiré la naissance hautement adoubée du TAJ du ministre de l’Autoroute Est-Ouest. De la « défection » du MSP pour cause de refus de « renoncer-au-service-de-l’Etat » au couronnement à la tête du TAJ en présence de hauts personnages faisant leur « devoir de présence » en passant par le coup de « jeune » par Facebook, c’est un ordre de route appliqué à la lettre. Un beau parti éprouvette qui démarre sur les chapeaux de roue et qui permet à Amar Ghoul de revenir au gouvernement pour servir le bien public. Admirable destin, la vertu même qui se trouve récompensée et mise en orbite. Qui sait, le scénariste pourrait même choisir d’en faire ministre de la vertu… avec probablement l’idée généreuse qu’il faut faire rire le bon petit peuple qui n’en a pas beaucoup l’occasion. Ce destin politique est si bien organisé qu’on se dit qu’il y a eu, quelque part, une erreur dans casting quand un journal, qui est dans la « sphère », s’est amusé à remuer l’asphalte nauséabond de l’autoroute. Voilà une bizarrerie dans l’ordre de route, quelque chose qui grippe la construction.

Erreur de programmation et faille systémique

Dans les salons où l’on cause où l’on se marre des malheurs médiatiques du Taj, on est certain qu’il y a eu, dans cette affaire, une erreur dans la programmation. L’incertitude réside dans le fait de déterminer où se trouve l’erreur : chez Amar Ghoul ou dans Algérie News. Les paris sont pris… En attendant, nous sommes invités à admirer l’arrivée d’un nouveau « taj », le MPA. Celui-là n’est pas islamiste mais « moderne » et « kabyle ». Il est surtout Kabyle et pour les scénaristes c’est un facteur fondamental à prendre en compte dans les constructions, les dosages et les manipulations. Un effort particulier, très particulier… Comme on a fabriqué des petites sœurs « privées » à l’ENTV pour faire pluraliste, on fabrique des partis… Les deux premières places sont réservées au FLN et au RND – ils sont dans la maison -, la troisième place variera au gré du souci d’agrémenter le sketch. Le MPA, est donc le troisième larron dans un pays où les fortunes et les infortunes électorales sont une affaire de sorciers et de laborantins. Et pour corser le tout, ce chef du Taj Kabyle ne manque pas d’aplomb, cette place de troisième parti du pouvoir, il ne la doit qu’à la seule volonté des Algériens, – merci, merci ! -, et sans aucune intrusion externe ou interne. Et ceux qui doutent qui sont-ils ? Des envieux animés par le « hasd » et le « boghd » ! Du déjà-vu ? Et puis, il ne fait pas dans l’ingratitude. Il aime tout le monde, les militaires comme le président ! Il les aime tellement qu’il s’insurge de la tiédeur patriotique de ceux qui penseraient que quelque chose ne va pas entre les deux ou bien, pire, ceux qui chercheraient à créer des bisbilles entre eux ! C’est beau un Amara Benyounes qui cause. Surtout quand il vote déjà, sans attendre, pour un 4ème mandat à Bouteflika. Ce propos sur le 4ème mandat fait-il partie du « programme » ou bien est-ce un excès de zèle imprévu par les laborantins, une sorte de « faille » informatique pour reprendre le langage des programmateurs. Comme pour Ghoul et Algérie News, dans les salons où l’on cause, les paris sont pris. Il faut bien essayer de s’occuper dans un pays où les scénaristes n’en finissent pas de broder sur la même trame ! C’est une « question de système » a dit Chadli Bendjedid dans un moment d’emportement. Il a dit vrai. C’est le pays qui finira par payer les facteurs d’une faille systémique beaucoup plus inquiétante que les larrons qui sortent des chapeaux