L’échec politique et économique de celui qui aurait pu être le « Gorbatchev algérien »

L’échec politique et économique de celui qui aurait pu être le « Gorbatchev algérien »

Jean-Pierre Tuquoi, Le Monde, 15 juin 2001

Le président Abdelaziz Bouteflika ambitionnait d’être le « de Gaulle algérien » ; il pensait être l’homme providentiel qui allait surmonter tous les obstacles et relever son pays plongé dans le chaos depuis près de dix ans. L’ampleur de la marche de jeudi à Alger avec ses centaines de milliers de manifestants, en réponse aux événements sanglants de Kabylie, a sans doute mis un point final à ce rêve.

Le chef de l’Etat algérien a échoué. Un peu plus de deux ans après son accession à la présidence, l’Algérie reste ce pays malade, aux prises avec les mêmes maux qui l’accablaient lorsque Bouteflika, ancien ministre des affaires étrangères de Houari Boumediène, est revenu au pouvoir. Les problèmes demeurent, désespérants. Celui de la Kabylie a ressurgi.

Le discrédit actuel du chef de l’Etat algérien est à la mesure de l’espérance qu’il avait réussi à susciter au début de son mandat dans son pays aussi bien qu’à l’étranger. Porté à la présidence par la volonté des militaires – le vote populaire n’étant qu’une formalité –, Abdelaziz Bouteflika avait surpris par son « parler vrai », son souci de bannir la langue de bois de ses prédécesseurs et d’aller de l’avant. Personne avant lui n’avait osé reconnaître que les violences s’étaient soldées par la mort de 100 000 Algériens. Nul de ses prédécesseurs n’avait osé dénoncer « l’Etat pourri », « la mafia des conteneurs » – allusion au trafic dans les ports du pays – ou la nomenklatura locale, coupable d’avoir mis le grappin sur l’économie. On avait connu naguère Bouteflika imprégné par le socialisme ; on le découvrait converti aux vertus du libéralisme et partisan des privatisations.

Tout à sa volonté de réintroduire l’Algérie dans le concert des nations, il imposait à ses alliés éradicateurs une « concorde civile » pour inciter les « barbus » à déposer les armes en échange d’une amnistie généreuse.

Il parlait d’Abassi Madani, le chef historique du FIS (Front islamique du salut) en des termes élogieux tout en réussissant à ne pas s’aliéner les plus virulents adversaires des islamistes. Mieux, au sein du gouvernement – il est vrai laborieusement constitué – cohabitaient « éradicateurs » et « dialoguistes ». Tout au long de cette période, le président algérien a été un homme populaire.

A l’étranger aussi, Bouteflika a eu son état de grâce. Sa présence inattendue aux obsèques d’Hassan II l’été 1999 a laissé croire à un réchauffement prochain des relations entre les deux voisins dont les frontières terrestres sont fermées ; et sa poignée de mains au premier ministre israélien, à un début de normalisation avec l’Etat hébreu. Paris n’a pas été oublié. Venu en visite officielle, le président algérien avait su plaider en faveur de relations « exceptionnelles » entre la France et son ancienne colonie. « Bouteflika est le Gorbatchev algérien », titraient avec hardiesse certains éditorialistes.

COUPÉ DU PAYS RÉEL

Si toute cette agitation finalement se ramène à des mots, à des attitudes sans lendemain, la responsabilité n’en incombe pas au seul chef de l’Etat algérien. Un noyau dur de groupes armés paraît décidé à ruiner tout espoir de paix civile. Le Maroc n’est pas un voisin très souple. Quant à l’actuel régime israélien… Mais ces réalités n’occultent en rien la responsabilité propre du président Bouteflika. L’homme que l’on disait porté par une vision s’est révélé un piètre politique, naviguant à vue et coupé de l’Algérie réelle.

Il a présumé de ses forces et est resté prisonnier d’un système de pensée archaïque. Alors que jamais, depuis l’indépendance du pays, l’Algérie, portée par la hausse des prix du pétrole et les découvertes de nouveaux gisements, n’a disposé d’autant d’argent dans ses coffres, rien n’a été fait en deux années pour stopper la désagrégation économique et sociale d’une pays qui manque de tout. Logements, santé, emplois : tout fait défaut ou tout est à reconstruire. L’Etat a de l’argent mais n’investit guère. Les privatisations piétinent et les capitaux étrangers sont inexistants – hormis pour l’exploitation des hydrocarbures.

Suivre le cheminement du président algérien n’est pas plus aisé sur les autres sujets. Il dit vouloir relancer l’étude du français à l’école mais s’y prend avec maladresse vis-à-vis du monde enseignant, largement arabisé. Il prône la réconciliation nationale mais faute de trancher il s’est mis à dos les islamistes et leurs adversaires. Il prétend vouloir réconcilier l’Algérie avec la modernité mais tient sur les mœurs des propos que n’auraient pas désavoués les plus obscurantistes des « barbus ». Il se prépare à verrouiller la presse privée. Une attitude résume les limites du président algérien : pour lui, les événements de Kabylie sont le fruit d’un « complot » fomenté à l’extérieur. Il est sans doute vain d’attendre de l’auteur de tel propos qu’il soit le ferment de la modernisation de son pays. Les militaires qui l’ont porté au pouvoir doivent s’en mordre les doigts.

 

 

 

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