Pour la guerre des mémoires – Réflexions à l’occasion d’un cinquantenaire

Pour la guerre des mémoires

Réflexions à l’occasion d’un cinquantenaire

 

Par Khaled Satour

,

publié par Algeria-Watch, 1e novembre 2004

 

Cinquante ans après le 1e novembre 1954, il ne reste de la lutte de libération nationale que son acquis le plus précieux et son aboutissement le plus calamiteux : l’indépendance nationale, c’est-à-dire les attributs formels de la souveraineté, et un pouvoir pesant du poids de sa tyrannie.

On pourrait se limiter à ces deux éléments et faire néanmoins un bilan fidèle de la situation de l’Algérie, qu’un regard sur l’actualité d’un thème historique tel que le combat anticolonial peut utilement compléter. En effet, l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis vient nous signaler l’érosion subie à travers le monde par les valeurs anticoloniales, à nouveau attaquées par les alibis libéraux, comme si, un siècle après, les prétextes avancés par l’Occident pour imposer aux peuples protectorats et mandats retrouvaient de la légitimité. L’Algérie n’est pas à l’abri de telles entreprises. Le projet Moyen-Orient de George Bush ne l’exclut pas et elle accueille déjà une base américaine au Sahara. Le concurrent français a réagi et tout donne à penser, surtout au regard des nombreuses rencontres entre Chirac et Bouteflika au printemps dernier, que le président français a apporté sa caution à l’accord conclu par Bouteflika avec la hiérarchie militaire, en particulier les chefs du DRS, en vue de sa réélection. C’est ainsi que se rejoignent le passé et le présent : Le pouvoir n’a-t-il pas aliéné l’acquis de 1954 contre l’impunité pour ses crimes de la dernière décennie ?

La souveraineté est en effet une réalité fragile ou peut-être même une simple fiction conventionnelle. Elle seule pourtant garantit l’immortalité du 1e novembre.  Quant au pouvoir établi depuis juillet 1962, il garde tant de traits de la tyrannie de son prédécesseur qu’on en vient à penser que la société algérienne ne vit aujourd’hui que la suite d’une tragédie séculaire.

Cependant, il faut le dire avec force, rien n’est plus pareil depuis l’indépendance car, comme l’a écrit Frantz Fanon, « sur le plan de la description, toute décolonisation est une réussite » [1] et nous voulons comprendre par là que la décolonisation en elle-même est un gain historique inestimable. C’est ce gain seul qui nous autorise à faire l’apport de notre propre éthique pour l’interprétation du monde actuel.

 

Un nationalisation des instruments de la violence coloniale.

Tout cela n’est pas dit pour l’apologie sans nuance du mouvement national et encore moins de l’Algérie du présent. Il faut seulement arrêter de reprocher au premier d’avoir manqué à des fidélités qui ne sont pas les siennes car la lutte anticolonialiste ne s’est jamais située dans la filiation de la révolution française. C’est la France coloniale qui était porteuse en Algérie des idéaux de 1789. En niant aux Algériens leurs droits fondamentaux, elle n’a pas trahi ces idéaux, au contraire elle les y a appliqués dans leur seule vérité, celle qui, de Tocqueville à Jules Ferry, prescrivait d’en dispenser une population archaïque et asservie. La déclaration des droits de 1789, qui s’applique dans un même mouvement à l’homme et au citoyen, n’avait pas d’autre universalité que celle de l’Etat-nation qui lui a donné le jour. Personne ne l’a mieux compris qu’Hannah Arendt écrivant : « En se fondant sur le consentement volontaire d’une population homogène à son gouvernement, l’Etat-nation se voyait [.] en cas de conquête [.] contraint de faire respecter le consentement au lieu de la justice, c’est-à-dire de dégénérer en tyrannie ». Et d’analyser l’impérialisme comme une exportation des seuls «  instruments de violence de l’Etat, police et armée [.] promus au rang de représentants nationaux dans des pays sans défense », ou encore « des agents de la violence appointés par l’Etat [.] des fonctionnaires de la violence » [2] .  Fanon ne disait pas autre chose : « Le monde colonisé est un monde coupé en deux. La ligne de partage, la frontière en est indiquée par les casernes et les postes de police » [3] . Il n’y a donc aucune pertinence à déplorer que le mouvement national n’ait pas assez emprunté aux valeurs universelles, ni que la France, s’obstinant dans son « paradoxe républicain » [4] ,  ait raté en Algérie un rendez-vous qu’elle n’a jamais pris avec ses propres valeurs de liberté, ni même à soutenir des explications telles que celles fournies par la thèse du colonisé comme « corps d’exception » [5] .

Dans une très large mesure, le pouvoir algérien actuel nous vient de la nationalisation, en 1962, de ces instruments de violence. Et par nationalisation, nous entendons aussi l’assaisonnement de ces instruments aux atavismes autoritaires et communautaires de la société algérienne, qu’il faut d’autant moins disculper aujourd’hui, étant donné la catastrophe en cours depuis 15 ans.

Car c’est d’abord dans le champ de ruines de l’Algérie actuelle que ce cinquantenaire est accueilli. Cette guerre, épreuve tragique pour des millions d’Algériens, a été aussi un naufrage sans précédent de la raison. Confronté à un soulèvement populaire réel mais perverti par un mouvement islamiste opportuniste et immature, le pouvoir a choisi de radicaliser la confrontation par l’usage de la terreur. Ce faisant, il a étalé au grand jour son visage latent depuis l’indépendance. Celui d’un pouvoir de domination exercé par des appareils regroupés sous le commandement militaire. Un pouvoir direct sur les personnes, suscitant ouvertement la peur, tous les membres du corps social étant avertis qu’il peut les menacer, les emprisonner ou leur ôter la vie. En dépit de la présence de structures supposées relever de la rationalité étatique, ce pouvoir de domination épuise en lui-même toutes les possibilités de contrainte et peut ainsi non seulement réprimer des actes politiquement indésirables mais attenter aux droits reconnus par la législation, qu’ils soient personnels ou patrimoniaux. Pendant des décennies, l’option « socialiste » et la prolifération des instruments de l’action économique et sociale publique n’ont eu pour but que de maintenir la population dans le champ de la vie privée domestique, dans l’attente inquiète des moyens de subsistance assurés par une bureaucratie tentaculaire et corrompue. Cette assignation au domaine privé obéissait à la volonté d’empêcher la constitution des espaces économique, social et surtout politique, dans lesquels l’expression des intérêts et leur progressive confrontation seraient venues concurrencer le strict jeu stratégique de l’appareil de domination.

 

Un guerre de domination.

C’est paradoxalement la réussite de cette entreprise qui a provoqué le déchaînement de la fin des années 1980 : Les luttes ont été si bien contenues à l’intérieur des appareils de domination que les événements d’octobre n’ont été qu’un effet de débord des antagonismes du sérail : une provocation de grande ampleur utilisant la population comme « ressource » dans l’arbitrage entre les clans. Au long des années qui suivirent, dans la terreur exercée contre le peuple, le pouvoir de domination a-t-il jamais perdu l’initiative ? 

Si ce fut le cas, ce ne fut sans doute pas au profit du FIS. Au lendemain de l’interruption du processus électoral de 1991, celui-ci n’a pu asseoir sa direction sur une lutte armée que ses responsables n’ont d’ailleurs pas voulue. A cette date, ses principaux dirigeants étaient emprisonnés et les chefs qui l’avaient conduit au scrutin appelaient à la riposte politique. C’est le pouvoir qui a engagé la confrontation en proclamant l’état de siège et en déportant des milliers de cadres et intellectuels du mouvement dans les camps du sud.

Si les tendances extrémistes de l’islamisme, réticentes d’emblée au processus électoral, ont vite basculé dans la guerre, le FIS organique n’a pas appelé en 1992 au djihad et n’a constitué son bras armé, l’AIS, qu’à l’été 1994, sans jamais pouvoir l’implanter dans l’Algérois, livré aux groupes se revendiquant du GIA et, à partir de 1995, aux milices dont l’apparition explique en partie la multiplication des massacres. Tout cela pour dire que le FIS a perdu une guerre dont il n’a jamais eu le contrôle et qu’au bout du compte, il n’a jamais pu s’imposer comme partenaire de l’accord conclu en septembre 1997 par l’AIS avec le commandement militaire.

Que le FIS fût hors-jeu dès le début des hostilités ne le dédouane pas de ses responsabilités dans la tragédie. D’abord, en effet, porté par les espoirs de la majorité, il n’a jamais semblé matérialiser cette aspiration qui était la seule crainte véritable du pouvoir : l’appropriation du politique par la société. Il ne s’est opposé à lui, quelques fois dans la connivence, que par une surenchère religieuse dans la domination de la société et son enfermement dans le domaine privé domestique, en particulier au moyen de projets de répression redoublée des femmes et de menaces réitérées contre les libertés. Ensuite, il a aveuglément surestimé ses forces au cours de l’année 1991 et ce sont les illusions de toute-puissance de son leader Abassi Madani [6] qui ont en partie précipité les événements. A ce titre, le FIS est politiquement comptable à la fois des actions meurtrières menées par les groupes en son nom et de celles commises par les forces de sécurité contre la masse des citoyens qui ont cru en lui. Enfin, ses différentes instances à l’étranger, visiblement coupées des événements, sans doute infiltrées, ont parfois accrédité la désinformation du pouvoir sur les exactions. L’attitude du FIS, sa précipitation à en découdre avec les appareils de répression, au corps défendant de la population, alors même qu’il n’exerçait aucun contrôle sur des troupes disparates et manipulées jusqu’au sein de sa direction, ajoutées à l’indigence de son projet, n’ont pas peu contribué à l’absurdité de cette guerre. Une guerre sans autre perspective, qu’elle qu’en fût l’issue, qu’un surcroît d’oppression. Cette guerre, qu’on a longtemps hésité à qualifier de guerre civile, ne mérite pas d’être nommée autrement que guerre de domination, ce qui, par delà la similitude des stratégies de lutte et de répression, suffit à la distinguer radicalement de la guerre de libération nationale.

D’autres courants de la société ont été en revanche, à leur manière, en prise avec les événements : ce sont les réseaux intellectuels et médiatiques que le pouvoir a recrutés dans la société pour servir de superstructure morale à son projet de terreur. La tragédie aura ainsi eu le mérite de montrer que l’essentiel de l’ « opposition démocratique » n’était fait que d’enchevêtrements de clientèles du pouvoir constituées de longue date et étoffées dans la tourmente infligée au pays  : cadres gagnés par de dérisoires privilèges, universitaires rétribués par les écoles de formation des services de sécurité, chercheurs fidélisés par les colloques officiels, directeurs d’organes de presse et  journalistes stipendiés, personnalités associatives de tous ordres,  écrivains et artistes chercheurs de fortune sur le dos du malheur, parlementaires du tiers présidentiel. Cette société « civile », poussée sous les projecteurs en décembre 1991 à la constitution du CNSA, aura fourni au pouvoir militaire une minorité d’ « ultras » d’une particulière efficacité, soutenant la torture et les massacres entrepris par le pouvoir au nom de la liberté et du patriotisme. Tous sont démocrates mais à ce second degré apocalyptique, apparu à l’occasion de la guerre « antiterroriste »,  que le philosophe américain Richard Rorty évoque ainsi à propos du 11 septembre : « Des attaques terroristes amèneront vraisemblablement les élites à la conclusion que la démocratie doit d’abord être détruite pour être sauvée » [7]

Il n’a pas été facile de contrer la propagande du pouvoir et de ses alliés et sans doute celui-ci a-t-il provisoirement remporté la victoire, d’abord en Algérie et, depuis  la conversion de l’Occident à la lutte antiterroriste, auprès de la large opinion publique internationale. On devra sans doute se résigner pour longtemps à l’impunité des criminels. Symboliquement, le combat mené par les familles (et singulièrement les mères) des disparus est le seul chaînon vivant qui nous relie à la quête de la vérité. Ce deuil suspendu, ce cri qui ne s’éteint pas, incommodent d’autant plus le pouvoir qu’il a imposé le silence aux autres victimes. En accentuant la répression par laquelle il répond à leur demande de justice, le pouvoir veut amener les familles des disparus, et l’ensemble de la société à travers elles, à lui donner quitus pour tous les crimes qu’il a commis. Après avoir conféré à toutes les victimes civiles tombées au cours de la décennie un statut uniforme de « victimes du terrorisme » ou de « victimes de faits survenus dans le cadre de la lutte antiterroriste », décerné à tour de bras par les walis en application de deux décrets de 1997 et 1999, le pouvoir presse les familles de disparus de saisir le juge du statut personnel en vertu de trois articles du code de la famille. Un jugement d’absence suivi d’un jugement de décès leur est proposé. Il semble que le jugement de décès soit systématiquement rendu sur la base de « témoignages » attribuant l’assassinat à un groupe terroriste et que ces procédures soient souvent contradictoires, les mères se portant défenderesses contre un autre membre de la famille pour s’opposer au jugement. Cette procédure scélérate, par laquelle on tue des absents (sans doute une deuxième fois) pour en attribuer le meurtre à d’anonymes terroristes, contre la conviction des mères dont la souffrance survivra, est particulièrement symbolique du viol des mémoires qui a, de la guerre d’indépendance à la guerre civile, par le cycle répétitif de la désinformation et de l’amnistie, forcé le dénouement des conflits dans l’impunité.

Car, s’il sied de rapprocher la lutte de libération nationale de la guerre algérienne, c’est très étroitement dans le rapport qu’elles entretiennent, dans leurs racines, à la domination.

La domination doit être rappelée comme angle d’approche et l’opposition à la domination comme critère de jugement. C’est sur cette base que nous considérons l’opposition au colonialisme et l’opposition au pouvoir criminel des années 1990 comme formant la seule combinaison cohérente de positions possible, au plan de l’éthique.

 

Le combat anticolonialiste  à l’épreuve des « réévaluations » de l’Histoire.

Edward Saïd considérait que « l’affiliation politique, l’appartenance nationale et les premières fidélités ne doivent à aucun moment prendre le pas sur les critères de vérité attachées au malheur et à l’oppression » [8] . Cela est incontestablement vrai. Et précisément, ce n’est pas en tant que référence d’appartenance de cet ordre qu’il convient de se revendiquer de l’anticolonialisme, mais en tant qu’arme pour se défendre contre les représentations du monde actuel, exclusivement nourries à la vision d’une avancée invincible de la raison occidentale, et en tant que grille de lecture démasquant les rapports de domination. Grande cause libératrice du 20e siècle, son inspiration exige d’être préservée. Au même titre que le combat antinazi, en principe. Mais en réalité, souvent contre celui-ci  dont l’évocation insulte notre mémoire à chaque fois que revient le 8 mai ou la provoque quand l’ancien colonisateur, pour fêter le débarquement de Provence, ravale de vieux soldats indigènes et des présidents de républiques indépendantes au rang de sujets de son empire . Il n’est pas innocent que la victoire contre le nazisme, qui a mobilisé les grandes nations coloniales avec leurs armées d’ « outremer », prétende  au monopole de la référence au moment même où les valeurs de l’idéologie libérale mondialisée et son dogme sécuritaire contestent le droit des peuples. Dans un tel contexte, ce qu’on nous vend comme la pensée universelle (avec la « lutte antiterroriste »,  l’exportation de la démocratie et plus généralement  la division entre civilisation et barbarie) devient, par  la façon dont on l’invite en exergue de tous les débats, un piège tendu aux nations décolonisées, une attaque contre leur histoire combattante, seul acquis de leur volonté et de leur action propres, de leur « monde vécu ».

 Et si le combat anticolonialiste est attaqué, déprécié, s’il subit des assauts révisionnistes portés par des tenants de « l’Algérie de papa » et les réévaluations des historiens de gauche convertis à la « modernité universelle », c’est sans doute parce que, comme la plupart des pays libérés du colonialisme, l’Algérie est dans l’impasse. Mais c’est surtout parce que la lutte anticolonialiste ne sera jamais admise en France et en Occident à la dignité de cause historique de l’humanité, aussi limpide et irréprochable que le combat antifasciste. Elle ne saurait davantage être acceptée comme une source d’inspiration du même ordre que l’antinazisme, qui fournit l’absolu de la référence morale et règle  le discernement entre le Bien et le Mal pour l’avenir éternel. La lutte de libération nationale est confinée dans ce clair- obscur des causes justes et inadéquates, héroïques et barbares. Sous le prétexte  d’une critique historique nécessaire et légitime, elle est réévaluée aujourd’hui à la mesure d’objectifs tels que la modernité, la liberté individuelle ou l’égalité des sexes, qu’elle ne s’est jamais donnés réellement sous la contrainte des circonstances et qui, dans le vocabulaire de la libération d’il y a cinquante ans, n’avaient pas cours. Ces thèmes étaient bien plutôt ceux  du discours colonial justifiant la violence exercée contre une société arriérée. [9]

A la lumière des débats d’aujourd’hui, les relectures de la guerre nationale d’indépendance s’accumulent, au risque des pires anachronismes, et le combat libérateur est représenté, à la joie des lobbies coloniaux toujours vivaces, comme la plaie des peuples qui l’ont mené.

Derrière le magistère que revendiquent certains historiens sur la connaissance de ce combat, on ne peut s’empêcher de voir une tentative d’en affadir le sens au nom d’un positivisme scientifique improbable. Ainsi, Mohammed Harbi et Gilbert Meynier considèrent-ils qu’ « en histoire, tout est dialectique, et toute analyse tranchée qui ignore la dialectique relève plus de l’idéologie que de l’histoire » [10] . Nous ne sommes pas sûr que, lestée des enjeux qui sont les siens, l’histoire puisse échapper à la représentation idéologique. Le verrouillage par la loi pénale de toute négation du génocide juif, la controverse suscitée en Allemagne par un film prêtant à Hitler des traits par trop humanisés et la tentation de criminaliser en France toute qualification du sionisme comme colonialisme, sont autant de faits qui attestent que l’histoire a d’abord un enjeu idéologique. Il y a un seul domaine dans lequel la rigueur de la méthode historique est une barrière contre les dérives et les délires : celui de la vérification des faits. Et encore peut-elle, fort heureusement, donner lieu à controverses. Or, s’agissant de l’histoire du colonialisme et de la guerre de libération, cet enjeu est largement dépassé. La controverse ne s’épuise plus en lui, en tout cas pas de bonne foi.

 

Les enjeux de la mémoire.

La relecture s’attache désormais au sens, au jugement. Ainsi, les mêmes auteurs reprochent-ils à Sartre et à Fanon leur « manichéisme » [11] . A propos de la violence, Sartre a écrit, interprétant Fanon, « Ce n’est pas d’abord leur (les colonisés) violence, c’est la nôtre (les colonisateurs), retournée, qui grandit et les déchire » [12] . Ce que Fanon exprimait ainsi : « La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparences, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où . (il) s’engouffrera dans les villes interdites » [13] . En comparaison, la dialectique de Gilbert Meynier consiste à relever que « certes, la violence algérienne était pour une grande part une contre-violence. Mais elle n’était pas que cela. Quand l’humoriste algérien Fellag évoque la petite fille algérienne terrorisée de naître en Algérie parce qu’elle va y être battue, le colonialisme n’est pas principalement responsable des coups qu’elle redoute » [14] . Telle est, dans sa trivialité, l’argumentation que l’historien oppose au « manichéisme ». Idéologie pour idéologie, on  préférera Sartre citant Fanon à Gilbert Meynier citant Fellag.

Cette nouvelle histoire de la guerre d’indépendance se dit soucieuse d’impartialité et se veut, parfois explicitement, l’auxiliaire des Etats travaillant à la réconciliation. Ce qui fait la fortune d’expressions telles que « regroupement mémoriel » ou « mémoire plurielle » [15] , par lesquelles on veut fondre toutes les parties au conflit dans le même travail de catharsis. Ma mémoire, celle du pied-noir qui légitime encore l’Algérie française et celle du harki qui nie à ce jour la nation algérienne, vont produire l’Histoire ensemble et indistinctement. Ce faisant, l’Histoire prend un tour instrumental et se prépare à s’inscrire, à la faveur du futur traité d’amitié algéro-français, dans la coopération entre les Etats, en tant que service public de la mémoire, régi comme tous les services publics par le principe de neutralité.

Que ce soit pour la guerre algérienne de domination, où la désinformation a mis la capacité de jugement à si rude épreuve, ou pour la guerre anticoloniale dont les enjeux sont constamment renouvelées par une inlassable réhabilitation de l’hégémonie, il faut au contraire plaider pour la mémoire et l’histoire multiples et antagonistes. L’objectivité, dont les appareils dominants actualisent sans cesse le critère selon leurs intérêts, n’y occupe pas toute la place. Dans les confrontations en cours, tous, dans tous les camps, partout, nous considérons l’histoire pour ce qu’elle est : un combat pour des idées. Les arguments de  rationalité et d’impartialité ne sont souvent que des protagonistes faussement désintéressés de ce combat. Voilà pourquoi, demeurant acquis à la paix entre les peuples, nous sommes définitivement pour la guerre des mémoires.



[1] Frantz Fanon, « Les damnés de la terre », Paris, La Découverte, 2002, p. 40.

[2] Hannah Arendt, « L’impérialisme », Paris, Fayard, 1982, citations extraites des pp. 15, 22 et 31.

[3] « Les damnés. », op.cit, p. 41

[4] Gilles Manceron, « Marianne et les colonies, une introduction à l’histoire coloniale de la France », Paris, La Découverte, 2003, en particulier p. 18 et s.

[5] Sidi Mohammed Barkat, « Le colonisé comme corps d’exception », Collège international de Paris, 2001. Selon l’auteur, « le corps auquel est réduit le colonisé est précisément un corps d’exception parce qu’il est soumis à un droit pénal parallèle dérogeant au droit commun [.] et installé au cour même du dispositif de la démocratie instituée ». Or, précisément, le colonisé algérien n’était pas du tout dans ce dispositif.

[6] Abassi Madani, qui menaçait à Alger en juin 1991 de lancer le peuple contre les chars de l’armée, a fini en septembre 2004 dans une chambre d’hôtel d’Abu Dhabi, quémandant en vain la médiatisation de sa grève de la faim pour la libération des otages occidentaux en Irak.

[7] Cité par Nicolas Weill, « Les hommes politiques ont-ils le droit de mentir ? », Le Monde du 27 mars 2004.

[8] Edward W. Said, « Des intellectuels et du pouvoir », Paris, Le Seuil, 1996, p. 12.

[9] On les retrouve à l’ouvre en France aujourd’hui avec l’exclusion légalisée des lycéennes voilées. Lire à ce propos Houria Bouteldja, « De la cérémonie de dévoilement à Alger (1958) à Ni Putes Ni Soumises : L’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes », octobre 2004, www.oumma.com.

[10] « Réflexions autour du livre de G.M. Benamou », 24 février 2004, article publié en particulier dans La Tribune.

[11] Ibid.

[12] Préface à « Les damnés . », op.cit, p.26.

[13] « Les damnés . », op.cit, p. 44.

[14] Gilbert Meynier, « Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Paris, Fayard, 2002 », p. 704. Par ailleurs, l’auteur croit découvrir chez les Algériens et les Allemands une commune « idéologie du sujet collectif », les deux sociétés partageant selon lui « des tendances régressives, immergées dans la norme collective, relevant en vérité d’une angoisse de l’âge adulte ». Il conclut : « Mais – faut-il le préciser ? -, jamais la société algérienne ne produisit des délires biologiques tels que ceux qui aboutirent au nazisme et à ses ravages de masse » (p. 702). Fallait-il le préciser, en effet?

[15] Terminologie chère à Benjamin Stora qui a, dans cette inspiration, dirigé avec Mohammed Harbi un ouvrage collectif : « La guerre d’Algérie 1954-2000, la fin de l’amnésie », Paris, Laffont, 2004.