La « journaliste » face au « rescapé » de Bentalha

La journaliste face au « rescapé » de Bentalha

Lorsque les arguments manquent, la diffamation sert d’échappatoire

A propos de la critique de Salima Tlemçani « Massacre de Bentalha, Un livre qui suscite des polémiques » dans El Watan du 30 octobre 2000

Les propos de Salima Tlemçani sont introduits par quelques lignes présentant Nesroulah Yous, témoin du massacre de Bentalha, comme un imposteur : non seulement, il serait un « rescapé » et un « miraculé » entre guillemets, mais il parle depuis son « exil doré de France ». En insinuant qu’il aurait profité de sa situation de victime pour « se la couler douce » en France, elle cherche clairement à décrédibiliser son témoignage. Et en invoquant plus loin d’autres témoignages de « nombreux vrais rescapés », elle laisse entendre clairement que Yous, lui, serait un faux rescapé (sans craindre d’ailleurs de se contredire, puisqu’elle parle de « la douleur et la terreur que Yous a bien su décrire dans son livre » ou du fait qu’il était « logiquement encore sous le choc d’une nuit tragique »).

Et en affirmant que Yous « a pu faire évacuer sa famille, la veille même de la tuerie » (ce qui est faux : c’est une semaine avant qu’il avait amené sa famille à Baraki, chez sa mère), S. Tlemçani veut-elle suggérer que Nesroulah aurait su que le massacre allait se produire le lendemain ? Quand elle dit qu’il « n’explique pas comment il a pu y réchapper », n’insinue-t-elle pas qu’il en aurait été le complice ? Une mise en cause monstrueuse et de surcroît d’une totale mauvaise foi, puisqu’il suffit de lire le livre pour voir que Nesroulah explique très précisément comment il a pu échapper aux égorgeurs. À Bentalha, des centaines de personnes ont péri mais des centaines d’autres ont survécu ; certaines d’entre elles ont témoigné, d’autre non. Comment peut-on leur reprocher d’avoir échappé au massacre ? Ou bien le reproche-t-on seulement à ceux qui témoignent de la « mauvaise manière » ?

Dès le départ, S. Tlemçani décrète que Yous « fait dans la manipulation et la falsification de l’histoire ». Elle prétend qu’il accuse « d’emblée » les services spéciaux de l’armée d’être « responsables du massacre », alors que la phrase qu’elle cite se trouve à la fin de son récit (p. 228) : ce n’est qu’après avoir raconté en détail les années précédant le massacre, le déroulement de celui-ci et l’enquête qu’il a menée ultérieurement, qu’il explique comment il est arrivé à cette conviction de l’implication de l’armée dans le massacre, hypothèse dont il dit justement qu’il la considérait comme invraisemblable au début.

Selon la journaliste, la conviction de Yous ne se baserait que sur des « impressions et des interprétations et non sur des faits irréfutables ». Elle voit ainsi une contradiction dans le fait que, d’un côté, Yous reconnaîtrait l’organisation efficace des groupes armés, mais que, de l’autre, il refuserait la thèse que ces mêmes groupes ont commis le massacre. Or, la citation reproduite dans l’article se réfère à la description qu’a faite Yous de l’organisation des groupes armés islamistes en 1994, quand effectivement ils semblaient contrôler le terrain tout en bénéficiant de la bienveillance des militaires qui les laissaient agir. Entre 1994 et le massacre de Bentalha qui a eu lieu en septembre 1997, trois années se sont écoulées durant lesquelles les militaires ont reconquis le terrain et les groupes armés ont été décimés. D’ailleurs, les habitants de la région n’ont pas compris le regain de violence de l’été 1997, alors même que des milliers de militaires venaient de s’installer dans les environs. En déformant ainsi les dires du témoin, Salima Tlemçani veut faire croire que celui-ci s’embourbe dans des contradictions.

Elle procède de la même façon au sujet des secours venus après le massacre. Tlemçani voit une contradiction entre ces deux faits que rapporte Yous :

– durant le massacre, forces de sécurité, militaires et ambulances étaient postés à quelques mètres du lieu du drame sur la route principale de Bentalha sans intervenir ;

– ce sont uniquement des civils des quartiers voisins qui, retenus aux barrages pendant des heures, les ont forcés au petit matin pour venir au secours des victimes.

Non seulement il n’y a là aucune contradiction, mais ces deux faits avérés, que Salima Tlemcani ne conteste pas, sont justement l’un des nombreux indices qui montrent l’implication des militaires : s’ils n’étaient pas complices, pourquoi ne seraient-ils pas intervenus ?

Un autre argument « de poids » avancé par S. Tlemçani pour discréditer les dires de Yous concerne les barbes des assaillants : comment aurait-il pu voir dans l’obscurité qu’elles étaient fausses ? En fait, Yous explique très bien que peu après le début du massacre, il a pu longuement observer les assaillants venus se rassembler sous une dalle en face de sa maison. Un de ses voisins a même parlé avec eux. Le quartier était éclairé, les habitants ayant eux-mêmes installé de nombreux projecteurs pour prévenir une attaque, et à ce moment-là, la plupart des lampes étaient encore allumées. Surtout, S. Tlemçani se garde bien d’évoquer le grand nombre d’autres faits rapportés par Nesroulah Yous établissant l’implication des militaires dans le massacre : en prétendant réfuter l’ensemble de son témoignage par la contestation, au prix d’un mensonge, du seul argument des fausses barbes, elle démontre a contrario, à son corps défendant, à quel point ce témoignage est solide et difficilement réfutable.

Salima Tlemçani est d’ailleurs sans doute consciente que quelques mensonges ne peuvent suffire à démolir la thèse centrale du livre, puisque, de façon tout à fait extraordinaire, elle la balaye d’un revers de plume : « Que Monsieur Yous traîne dans la boue les militaires [.], cela n’engage que lui. » Et elle concentre l’essentiel de sa critique à. la mise en cause par Nesroulah Yous de la manière dont les journalistes algériens ont rendu compte de l’événement. Là aussi, elle cherche à décrédibiliser le témoignage en relevant des contradictions qui n’en sont pas tout en s’embourbant dans un marais de contrevérités.

Yous a été évacué le lendemain du massacre vers l’hôpital Z’mirli parce qu’il était blessé et non pas, comme le prétend Tlemçani, pour « constater » ce que faisaient les journalistes. Il est évident que le pouvoir n’avait aucun intérêt à ce que des journalistes rencontrent des rescapés et il y a heureusement suffisamment de journalistes honnêtes pour dénoncer les pressions exercées sur la profession. Néanmoins, la « version autorisée » concordait plus ou moins avec les orientations politiques de la presse algérienne puisque les interrogations et les accusations des rescapés et de leurs familles exprimées à chaud devant des caméras étrangères n’ont pas été reprises par les journalistes de la presse écrite algérienne (nous n’en demandons pas tant de la télévision algérienne !). Ces derniers ont certes rectifié le nombre de victimes du massacre à la hausse (ce que souligne Tlemçani), mais n’était ce pas surtout dans l’intention d’accentuer le caractère barbare et inhumain de ces « terroristes islamistes » ?

Enfin, contrairement à ce que prétend Tlemçani, Yous explique longuement les péripéties rencontrées avec l’armement des civils : il raconte comment les militaires leur avaient promis depuis des mois, en tant que membres d’un groupe de légitime défense, des armes pour protéger le quartier, et comment celles-ci leur ont finalement été remises. le lendemain du massacre ! Quand la journaliste d’El Watan demande « pourquoi ses connaissances militaires l’ont doté d’une arme, retirée quelques mois plus tard », sans préciser quand il a obtenu cette arme, veut-elle insinuer à nouveau qu’il était impliqué dans le massacre ? D’ailleurs, il est faux qu’on lui ait enlevé son arme.

Autre mensonge flagrant de Mme Tlemçani : elle prétend que Nesroula Yous « n’a pas parlé de ces hommes armés de MAT et de fusils de chasse, et qui ont courageusement sauvé, au péril de leur vie, des dizaines d’habitants qui se sont réfugiés dans leur maison en cette nuit-là ». Alors qu’au contraire, Nesroulah leur a rendu hommage : il parle à plusieurs reprises (notamment p. 216) des deux patriotes armés dans Hai el-Djilali (le quartier martyr de Bentalha) qui ont sauvé la vie de nombreuses personnes (et il précise même, soulignant leur efficacité malgré leur armement limité : « Si nous avions, comme convenu, été douze hommes armés, nous aurions certainement pu éviter cette hécatombe »).

Salima Tlemçani termine son article sur une ultime contrevérité, en affirmant que Yous « n’a pas non plus soufflé mot sur les militaires et les policiers qui ont tenté d’intervenir avant même l’arrivée des renforts, morts déchiquetés par les explosions des bombes ». L’enquête de Yous montre sans discussion possible que cela ne s’est pas produit, qu’aucun policier ou militaire n’est mort « déchiqueté » (la presse n’aurait certainement pas manqué de relever à l’époque, ce qui n’a pas été le cas) et que la seule tentative d’intervention des forces de sécurité pendant la nuit du massacre fut celle d’un policier. qui a été abattu par les militaires alors qu’il voulait franchir leur barrage pour porter secours aux habitants du quartier.

Pour achever de le discréditer, S. Tlemçani prétend que Nesroulah Yous est « franco-algérien » et qu’il n’a écrit ce livre que pour « justifier son départ en exil ». Encore un mensonge : Yous est bien algérien à part entière et il affirme haut et fort dans son livre son profond attachement à son pays et à ses anciens compagnons d’infortune. C’est d’abord cela qui le pousse dans sa quête pour la vérité. Une vérité que des journalistes comme Salima Tlemçani connaissent très bien, mais qu’il leur est interdit de révéler.

5 novembre 2000
Salima Mellah

 

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