« Ce que nous avançons n’est pas du parti pris »

«Ce que nous avançons n’est pas du parti pris»

François Gèze interviewé par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, 11 décembre 2000

Dans la postface de Qui a tué à Bentalha ? vous concluez qu’il faut une commission d’enquête indépendante pour «trancher cette question cruciale» après que vous ayez fait un développement tel qu’il ne laisse place à aucun doute possible sur la culpabilité directe de l’armée. Qu’est-ce qui fonde votre certitude ?
Ce qui nous permet d’avancer comme une hypothèse forte l’idée que l’armée a une responsabilité dans ce massacre découle d’un long travail de recoupement des faits. Il ne s’agit pas de preuves judiciaires, et c’est pourquoi il faut une commission
d’enquête si l’on veut faire juger les coupables.
C’est plus qu’une hypothèse. C’est une certitude…
Je le présente avec Salima Mellah (coauteur de la postface de Qui a tué à Bentalha ?, ndlr) comme une hypothèse extrêmement probable. Si on examine l’ensemble des faits, ceux présentés par Nasrullah Yous dans son témoignage, et les autres faits dont on peut disposer dans des témoignages publiés par ailleurs, toutes ces années-là, on arrive à la conclusion qu’effectivement certains secteurs de l’armée — je ne mets pas en cause l’armée en général — ont forcément joué un rôle dans ce massacre. Nous reprenons les faits de façon très précise et systématique, ainsi que les objections qui ont été formulées par le général Nezzar lui-même dans ses Mémoires, par exemple, pour expliquer pourquoi l’armée n’était pas intervenue dans ce massacre-là. On s’aperçoit que toutes ces objections ne tiennent pas debout : le quartier était soi-disant miné, mais tous les témoins disent qu’il n’y avait pas de mines. Il y a aussi ce témoignage impressionnant de Nasrullah Yous qui a vu que c’étaient des policiers de la localité qui avaient éclairé le quartier et que les militaires qui assuraient le bouclage du quartier leur avaient demandé d’éteindre. Il est évident que des instructions ont été données à ces militaires de ne pas intervenir, d’empêcher quiconque de le faire. De même, pourquoi n’a-t-on donné des armes aux habitants que le lendemain ? Pourquoi un hélicoptère de l’armée tournait toute la nuit au-dessus du quartier ? Il est absolument invraisemblable de dire que ce sont uniquement des dysfonctionnements qui expliquent la non-intervention de l’armée, quand on connaît le mode de fonctionnement des forces spéciales, présentes à proximité, lesquelles ne sont pas, comme on l’a prétendu, des forces lourdes à la soviétiques. Cette non-intervention volontaire est un indice supplémentaire que certains secteurs de l’armée ont, au minimum, laissé faire ce massacre. L’hypothèse plus lourde, c’est que le massacre a été planifié et organisé par certains hauts responsables de l’armée algérienne.
Vous développez l’idée que ce sont les militaires eux-mêmes qui ont commis les massacres en se faisant passer pour des terroristes…
On commence depuis deux ans à recueillir beaucoup d’autres témoignages qui montrent effectivement qu’il y a eu des militaires qui ont procédé à des massacres. C’est vrai que ce type d’information ne peut être rendue publique en Algérie, mais, elle circule en revanche dans les familles… Comme l’histoire rapportée par les gens de Tablat réfugiés à Bentalha et qui, lors de la nuit du massacre, ont reconnu des militaires qui avaient déjà égorgé à Tablat. Il y a bien d’autres cas. Le fait que des militaires se travestissent en terroristes pour massacrer peut paraître grossier, mais c’est hélas efficace ! : quand il y a des survivants, ils sont en général tellement terrorisés qu’il se taisent par crainte des représailles.
Vous n’avez pas cherché d’autres témoins…
Nous avons essayé de travailler de la façon la plus complète. Nous n’avions pas les moyens d’aller faire une enquête sur place. Mais nous avons pris connaissance de tout ce qui avait été écrit dans la presse algérienne et dans la presse française, et nous avons écarté ce qui nous paraissait ne pas être cohérent. C’est un travail de logique déductive.
Vous avez écarté la presse algérienne…
La qualité des témoignages et des reportages qui ont été faits par la presse algérienne à l’époque ne nous a pas parue suffisante. C’est de notoriété publique que les journalistes algériens n’étaient pas dans les meilleures conditions pour réaliser des enquêtes indépendantes.
Ils étaient sur place pour faire leur travail dès qu’ils ont appris la nouvelle du massacre…
Je n’ai pas dit le contraire. J’ai vu aussi beaucoup de journalistes français qui, comme leurs collègues algériens, ont été enquêter à Bentalha. Ils m’ont tous dit qu’il ne pouvaient pas travailler comme ils avaient l’habitude de le faire de façon indépendante. Je ne mets pas en cause les journalistes algériens, ni leur souci d’enquêter le mieux possible, je dis qu’ils n’étaient pas en condition de travailler, parce que les forces de sécurité, de fait, les empêchaient de le faire correctement. Pour Bentalha, on dispose de témoignages que les rescapés ont été intimidés, que certains ont reçu des sommes d’argent pour se taire, il y a eu une prise en charge des témoins rescapés très importante par les forces de sécurité.
Voulez-vous dire que les témoins qui disent autre chose que Yous sont manipulés ?
La majorité des gens s’est tue, n’a rien dit. On leur a demandé de se taire. Là-dessus, les témoignages abondent.
Les autres ont été achetés, comme le dit Yous…
Il l’a dit à propos des témoignages récents qui prétendent le contraire. Mais dans les témoignages antérieurs de ceux qui ont osé parler, il n’y en a pas qui le contredisent.
Il ne s’agit pas des témoignages récents, mais de ceux qui sont dans le livre et que vous reprenez à votre compte dans votre postface. Yous dit qu’on a acheté le silence des gens…
C’est vrai. Il n’est pas le seul à le dire. Les intimidations de témoins, c’est une réalité. En Algérie, tout le monde le sait.
Vous considérez les démocrates algériens que vous mettez entre guillemets et la presse que vous qualifiez de «dite indépendante» comme des agents du pouvoir…
Certains se qualifient de démocrates et soutiennent le régime et le gouvernement de façon active, d’autres font partie du gouvernement, du système de pouvoir. C’est une évidence. Je n’ai pas confiance dans ces gens-là pour tenir une parole indépendante, et, éventuellement, critiquer le pouvoir. Ce ne sont pas eux qui sont les mieux placés pour monter que de graves violations des droits de l’homme ont été commises du côté du pouvoir, il y en a, bien sûr, du côté islamiste aussi. Pourquoi, selon vous, l’armée perpétrait-elle ces massacres ? Quel est le but recherché ? Ce but a été énoncé dès le début, c’est l’éradication de l’islamisme politique, et pas seulement des opposants armés. Dès 1992, l’objectif des principaux généraux était de se débarrasser des opposants islamistes, parce qu’ils estimaient que l’islam politique menaçait leur pouvoir. C’est uniquement cela qui les préoccupait, et non le fait que certains courants islamistes pouvaient menacer les libertés en Algérie. A partir de là, la lutte anti-subversive a dépassé non seulement les règles du droit international, mais également la loi algérienne et a frappé des civils qui n’étaient pas armés, qui ne menaçaient pas la société. Cela paraît choquant et incroyable de dire que les militaires arrêtent des gens, les égorgent et font passer ces meurtres pour des crimes islamistes. Je trouve cela épouvantable, néanmoins c’est ce qui se passe. Là aussi, on a des témoignages extrêmement précis sur des personnes qui sont arrêtées par les forces de sécurité et dont on va retrouver les cadavres et entendre dire ensuite qu’elles ont été assassinées par les islamistes.
A vous entendre et à vous lire, les groupes islamistes armés sont innocents. Ils ne tuent pas ?
Je n’ai jamais dit cela. Ma conviction intime, c’est qu’il y a, bien sûr, du vrai terrorisme, de vrais islamistes qui tuent, égorgent. Mais ceux qui alimentent ce terrorisme-là, ce sont les militaires, fondamentalement. En réprimant sauvagement comme elle le fait, de façon indiscriminée, l’armée a fabriqué le terrorisme, je ne suis pas le seul à le dire.
La concorde civile et l’amnistie n’empêchent pourtant pas les terroristes islamistes de continuer à tuer…
La concorde civile est une opération de poudre aux yeux scandaleuse. Il n’y a plus de droit, il n’y aucun procès équitable. Plusieurs membres des groupes armés, qui se sont rendus dès la rahma du président Zeroual, ont été reconnus coupables de crimes contre des civils. Non seulement ils n’ont pas été inquiétés, mais ils sont devenus des collaborateurs des forces de sécurité. Cette politique-là est un encouragement à la violence. L’absence de droit dans la répression du terrorisme a atteint une telle échelle aujourd’hui que n’importe qui peut faire n’importe quoi. Cette violence est recherchée dans le pouvoir.
A quelle fin ?
C’est tout à fait claire. Pour empêcher l’explosion sociale. Pour bloquer la révolte populaire. La population s’appauvrit, et pendant ce temps-là la richesse continue à être accaparée par une petite fraction de gens. Vu ce qu’est le peuple algérien, vu son courage, son histoire, cela fait longtemps que s’il avait pu, il serait descendu dans la rue.
Les défenseurs de la thèse «qui tue qui ?» mettent en cause l’armée et disculpent les islamistes qui passent pour des victimes…
Jamais de la vie. Il n’a jamais été question, pour nous, de «disculper» les islamistes. Relisez bien le livre.
Cette conviction est pourtant partagé par la majorité des Algériens. C’est ce parti pris qui est rejeté…
Ce que nous avançons n’est pas du parti pris. Que cela gêne certains, oui, mais pas la majorité des Algériens. Il y a quelque chose d’intéressant dans le témoignage de Yous, c’est le basculement qui s’opère au cours des années 1995-1996. Il montre très bien comment jusqu’en 1994-1995, il y a des groupes qui attaquent les militaires… et comment petit à petit, la très forte présence dans l’Algérois des forces spéciales va permettre l’élimination de tous les groupes qui agissaient jusqu’alors. Et de nouveaux «groupes armés», très étranges, sont ensuite apparus. Plusieurs des personnes qui sont allées les dénoncer à la police, à la gendarmerie ou à l’armée, ont été, par la suite, assassinées par ces groupes. C’est un des indices qui montrent que ces groupes armés travaillaient en liaison avec les militaires. Depuis plusieurs années, la guerre implique en fait trois types d’intervenants armés : de vrais islamistes autonomes, des forces de sécurité et des «milices», et entre les deux, des groupes armés qui travaillent sous la direction des forces de sécurités. C’est cela la grande manipulation.

 

 

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