Qui a tué à Bentalha: l’émeute en nous

 

Nesrollah Yous provoque la polémique mais pas le débat

Qui a tué à Bentalha : l’émeute en nous

Daïkha Dridi, El Youm, 8 décembre 2000

Depuis que la violence a déferlé sur nous, il y a près de neuf ans, très peu de parole a été produite d’ici sur ce qui nous est arrivé. Certes la presse écrite regorge d’articles, reportages, témoignages, mais en dehors de la production ponctuelle journalistique, trop collée à l’actualité, trop chargée d’impératifs ou idéologiques ou tout simplement professionnels, c’est le néant. Le sujet Algérie entre 92 et 2000 a jusqu’à octobre dernier, été le plus souvent traité à travers une distanciation d’essayiste, de journaliste ou de romancier : des «spécialistes» algériens ou étrangers ont produit analyses ou enquêtes, des journalistes algériens ont rapporté le témoignage d’autres Algériens (telle Baya Gacemi dans «Moi Nadia, femme d’un émir du GIA), ou des auteurs algériens ont délibérément choisi la fiction comme mode d’approche de nos blessures (parmi les plus remarquables, le recueil de nouvelles de Chawki Amari «Bonnes nouvelles d’Algérie» ou le roman de Yassir Benmiloud «L’explication»). Mais avant le témoignage de Nesrollah Yous, dans «Qui a tué à Bentalha ?», aucun Algérien n’avait jusqu’alors tenté le voyage du témoignage personnel, subjectif et non romancé. Et c’est d’abord par là que le livre de Nesrollah Yous est un événement majeur, plus peut-être que la polémique qu’il suscite, puisque le débat n’a pas encore cours. Ce rescapé de la boucherie de Bentalha, rescapé aussi, comme des milliers d’Algériens, de la vie quotidienne sanglante dans la région de Baraki-Bentalha-Sidi Moussa, se jette tout seul dans ses souvenirs. Et ce n’est pas là le moindre des courages. En racontant une parcelle d’Algérie, entre 1992 et jusqu’au lendemain du massacre du 22 septembre 1997, à travers son propre regard, son histoire personnelle, cet homme a fait le choix de se livrer soi-même inexorablement. Dans un exercice périlleux. C’est probablement là d’abord le secret du souffle effroyable que provoque ce témoignage sur le lecteur, quel qu’il soit. Car on ne sort pas de ce livre indemne. On en demeure durablement pantois. Que l’on soit acquis au doute sur l’identité des tueurs, que l’on soit convaincu que ce sont les islamistes qui ont massacré, que l’on soit définitivement assis sur la certitude que les tueurs n’étaient autres que les services de sécurité. On ne sort pas de «Qui a tué à Bentalha» comme on y est entré. La narration, dépouillée, presque froide, décuplée de puissance, tel un journal de bord entêté, travaille comme un bistouri ce que nos têtes ont déjà enfoui : l’enfer vécu au quotidien depuis 1992. Car pour notre mémoire d’Algériens de l’intérieur, Bentalha, Raïs, Had Chekala, sont les intitulés solidifiés en horreur de cette décennie, derrière lesquels tend à disparaître le vaste mouvement des «petites» et grandes violences vécues au quotidien depuis si longtemps. Et l’une des forces du témoignage de Yous est dans l’évocation minutieuse de tout ce que notre mémoire malade et meurtrie a ravalé derrière les grands intitulés de l’horreur, Bentalha, Raïs, Sidi Youcef. Avant d’en arriver aux 80 pages de déroulement de l’un des massacres les plus longs de notre histoire, Yous réveille l’engrenage : 92-93-94-95-96-97. Un engrenage d’autant plus infernal que tout lecteur sait où il mène. Nesrollah Yous a ouvert ses boîtes intérieures les unes après les autres pour en arriver au paroxysme de l’indicible. En nous faisant plonger dans son récit à lui, ce sont nos boîtes intérieures à nous qu’il décapsule. Toutes nos peurs, les trajets de la terreur que nous avons collectivement empruntés, les cadavres que nous avons rencontrés, nos douloureux exils, les bombes que nous avons frôlées, l’insoutenable regard de nos mères, les cris de nos voisines se lèvent. C’est l’émeute des souvenirs en nous. Entêtés, frais, vivants. Nous sommes rattrapés. Par des événements, presque banals, des petits riens dans une mer de fureur, que l’on a gardés en nous. Qui nous blessent aujourd’hui d’une douleur que nous ne comprenons pas. Pourquoi avons-nous si vite enterré ce qui s’est passé et qui, pourtant, continue d’arriver ? Comment avons-nous pu accepter ? C’est bien par ces questions que le livre de

Nesrollah Yous est dangereux. Qui a tué à Bentalha est plus que la question, il est vrai cruciale de savoir – pour l’histoire, la vérité et la justice – que ce sont des islamistes ou des militaires. C’est aussi la question à une réponse plus que cruciale, fondatrice : pourquoi des Algériens, en groupes organisés, qu’ils soient terroristes ou soldats, massacrent aussi méthodiquement, aussi cruellement, aussi longuement des civils, des femmes, des enfants, des faibles et des désarmés. Quel genre de mobile peut expliquer ce qui ressemble à de la démence organisée ? La terrible question est là. Celle à laquelle ne répond que de manière hâtive, péremptoire et alambiquée une longue postface qui suit le récit de Nesrollah Yous. «J’ai écrit ce livre, dans le seul but de susciter une réelle enquête, libre et indépendante, dans un état de droit. (…) Ce que je souhaite c’est l’ouverture d’un débat avec l’échange de positions controversées. J’espère encore que c’est possible. Et que tous ensemble nous pourrons nous engager pour la vérité et la justice», écrit Nesrollah Yous dans des lettres (du 22 novembre et du 10 décembre) rendues publiques de l’autre côté de la mer. Mais jusqu’à aujourd’hui, de ce côté-ci de la mer, les seules réactions auxquelles a droit ce témoin, de la part de journalistes qui font mine d’oublier qu’il est d’abord et avant tout une victime, sont indignes du travail de cet homme : elles errent entre des insinuations scabreuses (Yous serait un terroriste lui-même) et des interrogations scandaleuses quant à l’objectif lucratif recherché par l’auteur (le journaliste du Matin demande à l’auteur combien d’argent lui fait gagner son livre. in entretien du 9 décembre 2000).

Le précieux gisement de matière brute que représente le livre de Nesrollah Yous est escamoté, encore une fois, par des impératifs sur lesquels il est préférable, par décence, de ne pas s’attarder. Pourtant, tenter des cheminements vers des réponses, autour des interrogations que soulève ce livre, c’est tenter de comprendre ce que tout nous empêche aujourd’hui de comprendre : mais qu’est-ce qui nous est arrivé ? A voir la solitude d’un tel témoignage, parmi les milliers d’autres témoignages potentiels mais muets, on se dit qu’a priori, il n’y a pas que le plomb qu’a fait couler la concorde sécuritaire sur notre cauchemar national qui nous empêche de nous interroger. Les sociétés ne se posent-elles pas que les problèmes qu’elles peuvent résoudre?

 

 

retour 

algeria-watch en francais