Devant le mal

Devant le mal…

Jeau-Claude Guillebaud, Télé Obs, supplément du Le nouvel Observateur, 26 octobre 2000

L’autre dimanche (le 15 octobre), on regarde sur LCI l’émission débat d’Edwy Plenel, « le Monde des idées ». Plenel reçoit ce jour-là un auteur algérien, Nesroulah Yous, porteur d’un terrifiant message. Dans un livre publié par l’excellent éditeur François Gèze, ce journaliste algérien dépiaute, minute par minute, le massacre de Bentalha du 27 septembre 1997 ; répugnante boucherie où avaient péri 487 personnes, fémmes et enfants surtout (1). Après des années d’enquête et invoquant des dizaines de témoignages, Nesroulah Yous – qui habitait lui-même Bentalha, dans la grande banlieue d’Alger – a acquis la conviction que les auteurs du massacre ne sont pas les islamistes mais les militaires algériens. S’il a raison, c’est une énorme « histoire » ; c’est même – à terme – un séisme journalistique et politique dont personne ne peut encore subodorer les conséquences.

Lecture faite de ce gros document, Plenel s’avoue terriblement troublé mais demeure prudent.

François Gèze, quant à lui, ne l’est plus. Il affiche aujourd’hui sa certitude et sa révolte : d’autres massacres, ajoute-t-il, ont bel et bien été commandités par ces mêmes hiérarques corrompus de l’armée algérienne (les « janviéristes »). Ces salopards auraient ainsi porté à un point d’incandescence et de folie le concept de crime contre l’humanité. On regarde, ce jour-là, l’écran de LCI avec un effroi indéfinissable. Si cette manipulation est avérée, voilà tout d’abord que se trouvent renvoyées à leur néant les querelles franco-françaises dont les massacres algériens firent l’objet chez nous. On pense à ces intellectuels « médiatiques » qui, après de brefs voyages outre-Méditerranée, jugeaient « insultant » de poser la question: qui tue qui là-bas ? On se souvient qu’avec hauteur ils nous adjuraient de ne point suspecter l’armée algérienne, sous peine de faire « le jeu des islamistes » Mamma mia! Comment feront ils repentance?

Mais notre trouble, ce dimanche, allait bien au delà. C’était aussi un trouble de téléspectateur, une affaire d’images, de bombardement médiatique, de «trop » et de vide. S’il était démontré qu’en Algérie (les dirigeants ont retourné l’horreur contre leur propre peuple, cela signifie aussi que nous descendons collectivement d’un degré supplémentaire vers les abîmes du mal. Mois après mois, nous fûmes en effet « témoins » de ces égorgements quasi télévisés. Qu’allons-nous faire, aujourd’hui, de cette révélation ? Que ferons-nous, par la suite, du dégoût qui nous habite ? Rien, pardi! Cette horreur, craignons-le, finira par glisser sur nous comme de l’eau. Nous redeviendrons, par la force des choses, téléspectateurs impuissants, témoins muets, témoins lassés

En d’autres termes, ce crime, nous en avions contemplé, dès le lendemain de la nuit fatale, le sang, les sanies, les visages troués et les chairs noircies. Excepté pour ce qui concerne ses auteurs, il s’était déroulé – là, presque sous nos yeux – dans une relative transparence. Comme tant d’autres! C’est la règle médiatique. On pense au Rwanda mais aussi à Srebrenica, à la Bosnie Le monde devient transparent comme un bocal, mes maîtres! Le mal absolu est à portée de regard. Tous les jours! Et qu’est-ce que cela change, au fond ? A peu près rien. Sauf que, à force, prévaut une ignoble usure du regard. Dans un petit livre admirable rédigé au moment du Rwanda, Rony Brauman avait déjà pointé ce paradoxe. La télévision fait de nous, quotidiennement, les témoins du crime historique. Aujourd’hui, Auschwitz serait sans doute télévisé au 20-heures (avec travellings dramatisés sur l’arrivée des convois !). Et cela n’empêcherait sans doute rien. Est-il « problème médiatique » plus terrifiant que celui-ci ?

A l’opacité succède la transparence. A la ténébreuse opacité du mal s’est substituée une familière banalité vidéo. Le mal est devenu un flux ordinaire, un bruit de fond. Bon Dieu, quelle sorte de téléspectateurs sommes-nous devenus? J.-CI. G.

(1) « Qui a tué à Bentalha ? ». par Nesroulah Yous, avec le concours de Salima Mellah (La Découverte).

 

 

 

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