Au pays des fausses barbes

Au pays des fausses barbes

Autour du livre « Qui a tué à Bentalha? »

Fabrice Nicolino, Politis, jeudi 23 novembre 2000

Le livre de Nesroulah Yous est une bombe dont le souffle atteint jusqu’aux palais les mieux gardés d’Algérie. On ne saurait guère dans quelle catégorie le déposer : c’est un grand document politique, assurément, mais c’est, bien plus et bien mieux, un formidable livre humain, sanglant, tragique et désespérant.

Qui est cet homme ? En décembre 1991, à l’époque où le Front islamique du salut remporte le premier tour des élections législatives, il s’apprête à quitter Baraki, une bourgade de la grande banlieue d’Alger, pour s’installer dans le village de Bentalha, à quelques kilomètres à peine, où il a construit une maison. Proche du Front des forces socialistes (FFS), entrepreneur dans le bâtiment habitué à travailler avec l’armée, il n’a aucune sympathie pour les islamistes.

Après le putsch du 11 janvier 1992, qui empêche la tenue du deuxième tour, les militaires lancent une première vague de répression et arrêtent par milliers les militants du FIS. Nesroulah écrit :  » Je dois avouer que, au début, je ne suis pas contre les camps de concentration « . C’est cet homme qui s’installe à Bentalha en avril 1992, au milieu d’un quartier qui a massivement voté pour le FIS.

Les premiers groupes armés mettent de longs mois à se mettre en place. Les islamistes qui les rejoignent alors sont bien connus de la population locale, qui les accueille et les abrite sans hésitation. Installés à l’abri des immenses orangeraies qui couvrent la région, ils reviennent volontiers visiter leur famille. La plupart seront tués par l’armée dans les toutes premières années de cette guerre qui ne dit pas son nom.

Commence une deuxième époque de l’islamisme armé, beaucoup plus étrange, marquée du sigle générique GIA, qui n’a jamais désigné en Algérie une organisation centralisée. Des figures baroques, elles aussi connues à Bentalha ou Baraki, surgissent dans le paysage. Les nouveaux chefs locaux du GIA – les émirs – s’appellent Bouchakour, puis Chergui. Tous les deux sont des voyous notoires, blasphémateurs patentés, très vite ultraviolents avec les villageois, à qui ils imposent racket et interdits aberrants. Une bien curieuse manière de traiter ceux sans lesquels ils ne pourraient seulement survivre.

La violence déferle, avec son cortège quasi quotidien de victimes retrouvées mutilées, torturées, souvent sans qu’on sache qui elles sont, et pourquoi elles sont mortes. D’autres personnages, rigoureusement inconnus ceux-là, obscurcissent encore le tableau : ce sont des sortes d’athlètes, dotés d’armes puissantes, dont des fusils-mitrailleurs neufs. Ils sont apparemment liés aux groupes armés locaux, dont les activités augmentent au moment de leur passage. Les habitants de Bentalha et de tous les environs sont tétanisés et ne comprennent plus rien à rien, d’autant que les militaires semblent toujours regarder ailleurs. De nombreuses indications montrent en effet que le GIA a installé son quartier général dès 1994 dans les sous-sols de l’hospice de Caïd-Gacem, à cinq kilomètres de la caserne de Baraki. Les militaires n’y mettent pas les pieds.

Nesroulah, comme tous les autres, s’enfonce dans le cauchemar. L’une des plus grandes forces du livre est précisément de décrire la vie quotidienne d’une communauté ravagée par la peste. A Bentalha, peu à peu, on ne sort plus, on guette, on tremble. Lorsque des coups de feu retentissent, quand des hommes ou des femmes, dehors, crient et meurent, on se bouche les oreilles.  » Nous fermons les persiennes, écrit Nesroulah, et nous nous retirons chez nous « . A la lecture de certaines pages, on est soi-même saisi par la peur, la peur primitive d’un animal pris au piège. Des gens ordinaires, dont le seul crime est d’avoir pensé que le FIS combattrait mieux que les corrompus la misère sociale, essaient de survivre en enfer. D’un côté, des  » islamistes  » de plus en plus exigeants, pillant et tuant sans vergogne ; de l’autre des  » patriotes « , ces milices du pouvoir chargés de les combattre, et qui souvent truandent eux aussi à qui mieux mieux. L’État a disparu, remplacé par des militaires cogneurs et menaçants, ricaneurs et souvent voleurs, parfaitement indifférents au sort de leur peuple.

Pour bien comprendre le drame qui va se produire, il faut préciser qu’il se déroulera dans un rectangle de 5 km sur 8, à une quinzaine de kilomètres d’Alger seulement. Les routes y sont parsemées de postes de gendarmerie ou de la garde communale, de barrages fixes, de casernes, de commissariats, de locaux de la PCO, la police antiterroriste. Toute la zone est ultramilitarisée. Au début de 1997, Nesroulah, qui tente de ranimer les cours et d’insuffler un semblant d’esprit de résistance, va réclamer des armes au commandant de la caserne de Baraki, M’barek. On les lui promettra, il ne les aura pas.

Quand commence-t-il à soupçonner l’impensable ? Comme dans la vie, car c’est la vie, la conscience avance le long de méandres. Les questions sans réponse s’accumulent, les doutes viennent puis se cachent et reviennent, l’esprit se cabre. Car comment imaginer que l’armée algérienne – l’Armée nationale populaire de la guerre d’indépendance – a décidé froidement d’exterminer une partie de la population qu’elle est chargée de défendre ?

Les dernières semaines qui précèdent le massacre, l’air devient irrespirable. De terribles massacres ont lieu tout près de Bentalha, à Raïs et Beni Messous. Beaucoup sentent alors que quelque chose se prépare : les rumeurs circulent comme jamais, de nouveaux militaires arrivent, de mystérieux signaux sonores sont entendus dans les vergers, un hélicoptère vient chaque soir faire tourner ses moteurs au-dessus du village. Les chevaliers de l’Apocalypse sont sur le pied de guerre.

La suite est si atroce qu’on ne s’y attardera pas ici. Le soir du 22 septembre 1997, environ 200 assassins venus en camions – par quelle route ? et qui a pu les laisser passer ? – se ruent sur une partie bien délimitée de Haï el-Djilali, une cité de Bentalha. Pendant environ cinq heures, ils égorgent et éventrent plus de 400 personnes, dont beaucoup de femmes et d’enfants, au milieu des cris et des explosions de bombes. Le fracas s’entend à des kilomètres, et les premiers postes militaires ne sont qu’à quelques centaines de mètres. Des voisins, qui tentent de porter secours aux martyrs, en sont empêchés par des soldats qui ont entre-temps approché des blindés à quelques dizaines de mètres de l’horreur. Les tueurs hurlent des phrases des plus étranges, comme :  » Les militaires ne viendront pas vous aider ! Nous avons toute la nuit pour violer vos femmes et vos enfants ! [.] Nous sommes ici pour vous envoyer chez votre Dieu ! « 

Est-ce possible ? Est-ce croyable ? C’est. Au matin, les  » islamistes  » repartent tranquillement, sans être inquiétés. Ils abandonnent sur place quantité d’épées, haches et couteaux. Pour les journalistes ? Pour que les journalistes qui vont venir par dizaines puissent décrire le matériel fruste et barbare des assaillants ? Quoi de plus parlant qu’une belle image de coutelas ? Aucune des nombreuses armes automatiques du commando ne sera évidemment retrouvée. Mais les survivants trouveront aussi de surprenants objets perdus par les  » islamistes  » : des fausses barbes, des seringues, de la drogue. Nesroulah,  » Nasro  » comme on l’appelle, assure que 100 % de ceux qui ont vécu ce temps hors de l’humanité sont convaincus que les coupables sont des militaires, membres d’escadrons de la mort payés pour défendre le pouvoir des généraux.

 

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