» QUI A TUÉ À BENTALHA

 » QUI A TUÉ À BENTALHA ?  » DE NESROULAH YOUS
Un cauchemar nommé Bentalha

Liberté, 29 novembre 2000

L’ouvrage où s’enchaînent des images d’une violence indicible, n’est pas le simple récit d’un miraculé, d’un homme qui a accompli, à son corps défendant, un voyage hallucinant jusqu’aux confins de la férocité humaine.

L’existence même de cette zone de peuplement née d’un exode rural débridé, et d’une implantation suburbaine non moins incontrôlée, n’était peut-être connue que des seuls habitants de cette périphérie de la capitale qui a bouleversé toute la toponymie de la région. Jusqu’à cette terrifiante matinée du 23 septembre 1997 où les unes de tous les journaux portaient à la connaissance de la nation que des centaines de femmes, d’enfants et d’hommes avaient été massacrés dans la nuit, dans un village tout proche d’Alger et qui s’appelait Bentalha. Depuis, ce nom, accolé à beaucoup d’autres, est devenu celui, générique, dirait-on, d’un syndrome indissociablement lié à l’immense tragédie qui a semé le deuil durant dix années éprouvantes à travers villes et villages d’Algérie.

Comme tous les livres – et ils sont nombreux – relatant sous une forme ou une autre des moments de ce vaste malheur par lequel les mots terrorisme, violence intégriste, insécurité. ont repris place et substance dans notre vocabulaire, celui qui vient tout juste de paraître sous la signature de Nesroulah Yous, vous happe dès la première phrase pour vous éjecter au bout de la dernière, hébété, pantelant, incrédule, transi d’horreur comme après les dernières séquences d’un film d’épouvante.Sauf qu’il ne s’agit pas d’une fiction cinématographique mais des actes d’un cauchemar bien réel. Sauf aussi que l’ouvrage où s’enchaînent, relatées avec un souci du détail qui ressemblerait à une reconstitution policière sans les ondes d’intense émotion qui parcourent les paragraphes, des images d’une violence indicible, n’est pas un simple récit d’un miraculé, d’un homme qui a accompli, à son corps défendant, un voyage hallucinant jusqu’aux confins de la férocité humaine.

Le récit de Yous est en effet un témoignage en forme de réquisitoire auquel s’alimente la post-face signée Salima Mellah et François Gèze, porteuse d’une accusation à la gravité exceptionnelle. S’il est difficile d’admettre le bien-fondé de la dénonciation sans équivoque sur laquelle s’organise l’ensemble du récit et qu’exploitent avec un art consommé de l’analyse politique Mellah et Gèze, il ne l’est pas moins de rester serein devant l’accumulation des indices soigneusement relevés et mis en évidence dans l’évocation des instants les plus dramatiques de cette nuit sanglante, pour étayer la formule qui fit florès et continue de hanter les esprits du « qui tue qui ? ». C’est d’un dossier d’accusation qu’il s’agit ici et qui appelle un examen minutieux de toutes les pièces car,assurément, de nombreux points demeurent obscurs malgré la traduction en hypothèses et conclusions à résonance politique des éléments recueillis par Yous.

La démonstration est rien moins qu’incroyable car elle induit des questionnements majeurs, des remises en cause d’une extrême gravité. Yous, relayé par les auteurs de la post-face, présente l’un des massacres qui fit le plus grand nombre de victimes durant les moments forts du terrorisme comme « répondant à une autre cohérence : celle de la manipulation directe de la violence islamiste par les services secrets algériens. » On lit, entre autres, dans ladite post-face, en guise d’argument en faveur de cette thèse : « .Au-delà des nombreux éléments factuels que nous avons cités et qui établissent cette manipulation, l’analyse des déclarations ou revendications attribuées aux GIA ne laisse aucun doute sur son ampleur, surtout à partir de 1995 : dans l’histoire du XXe siècle, on ne connaît guère en effet de groupes de guérilla prétendant se battre contre un pouvoir oppresseur et qui revendiquent en même temps ouvertement – ici au nom prétendument de l’islam – la lutte totale contre le peuple opprimé. » On ne peut s’empêcher, à la lecture d’un tel passage, de songer à la formule affichée dans les mosquées qui a fait frissonner les citoyens algériens dès les premiers mois qui ont suivi l’interruption du processus électoral et selon laquelle il était licite, pour purifier un peuple corrompu (sic) d’en éliminer les deux-tiers pour que le tiers restant soit indemne de toute souillure.

Ayant fait l’objet d’une large information après que l’auteur se soit prêté aux questions de l’équipe de journalistes français qui ont effectué un reportage à Bentalha en 1998, rappelé à l’opinion à l’occasion d’une récente émission diffusée par une chaîne de télévision française, le livre de Yous ne laisse pas d’être bouleversant sous quelque facette qu’on en perçoive le contenu. Celui-ci,en effet, en dépit du nombre d’éléments d’informations relevant du chapitre des conjectures et probabilités, et des larges espaces de mystère qui y demeurent, peut être le fait d’une gigantesque machination dont il conviendra obligatoirement et tôt ou tard de mettre au jour l’ensemble des dimensions. Il reste, en dépit de tout cela et en raison de tout cela, une pièce particulièrement poignante à verser dans le dossier noir du terrorisme en Algérie. Lequel dossier noir est, hélas, loin d’être classé.

M.A.

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