INTERVIEW: NESROULAH YOUS, AUTEUR DE « QUI A TUÉ À BENTALHA »

INTERVIEW: NESROULAH YOUS, AUTEUR DE « QUI A TUÉ À BENTALHA? »

Algeria Interface : Vous apportez un témoignage précis sur le massacre de Bentalha. Est-ce la fin du silence ?

Nesroulah Yous : Aujourd’hui, une grande partie de la population algérienne veut parler et dire les choses comme elles sont réellement. La majorité de la population algérienne n’a pas pris parti dans la guerre, et s’est trouvée impliquée malgré elle dans la violence. Ces gens veulent savoir et se battent. Ils n’ont rien fait, n’ont pas pris position, et se sont vu tués, massacrés, humiliés, insultés. Ceux-là iront jusqu’au bout. C’est difficile parce que beaucoup ne croient pas à la justice, algérienne ou internationale.

Les habitants de Bentalha savaient qu’un massacre se préparait.

Bentalha, c’était le couloir de la mort, et malgré un espoir de paix, les gens se laissaient aller, impuissants. Ils savaient qu’ils allaient y passer. Ils voyaient que la guerre durait, qu’il n’y avait pas de volonté réelle de sécuriser la population. Quand on est pris entre deux feux, c’est terrible, les militaires viennent et battent les gens, les islamistes aussi. On subit, en silence.

Il y a comme un décalage entre les citadins, qui sont loin de cette violence, et ceux qui la vivent au quotidien dans les campagnes.

Ceux qui habitent en ville avaient une fausse opinion de ce qui se passait réellement, et une mauvaise opinion des gens de la campagne. La presse a sa part de responsabilités, elle n’a pas informé. La presse a pris parti dès le début. Après le massacre, les journalistes algériens ne sont pas venus à Bentalha, ou du moins dans notre quartier.

On les a également empêchés d’enquêter.

Quand on ne laisse pas travailler des journalistes, ils n’ont pas à faire des articles sans être au courant, en faisant mal aux victimes, en arrangeant le pouvoir: ils ont fait beaucoup de mal. Et il y a toute cette confusion, les pauvres gens ne savent plus qui croire même après avoir vu des atrocités de leurs propres yeux. J’ai vu des gens, choqués, dire que ce n’était pas possible. Ils ont vu les militaires, et en même temps ils ont vu les islamistes.

Vous accusez l’armée d’avoir massacré.

Oui. Je n’ai pas de doutes, et il faut du recul pour l’accepter, tellement c’est inimaginable. Il y a des escadrons de la mort pour servir un clan du pouvoir. J’en suis sûr et je le dis. J’ai travaillé avec les militaires, à Meftah, dans la banlieue et ailleurs, j’ai vu un officier sortir des jeunes pour les fusiller, à l’époque on n’en parlait pas, et je n’en parle pas dans mon livre parce que c’est un autre sujet.

Il y a des éléments que vous ne mentionnez pas pour protéger des personnes?

Oui, et j’ai assez mis de gens en danger jusqu’ici.

Pensez-vous qu’il y ait un lien entre les massacres et les accords entre l’armée algérienne et l’AIS ?

Oui, j’en suis convaincu. Mais ce que m’ont dit mes voisins, réfugiés d’autres régions, c’est que l’AIS ne portait pas atteinte aux villageois. Ils ont averti les populations, leur ont demandé de fuir parce qu’ils savaient ce qui allait arriver.

Vous évoquez ces réfugiés, qui ont fui Tablat et Jijel, et se sont installés à Bentalha. Ils auraient été poursuivis par les tueurs.

Ces gens-là m’ont rapporté beaucoup de choses, ils ont reconnu des militaires qui ont égorgé des civils dans des faux barrages. Seul le bourreau portait une barbe. Il y tant de témoignages. Il y a effectivement toute cette confusion: faux islamistes et faux militaires. Mais je crois que les militaires sont allés trop loin et ont pris des risques. À Baraki, les agents de la sécurité militaire qui étaient connus dans la banlieue se déguisaient en islamistes pour enlever les gens. Je crois qu’ils n’avaient plus peur.

Vous citez des officiers de l’armée intègres que vous avez connu. Ceux-là ne se sont pas interposés ?

Certains ont résisté, mais c’est difficile. 15 jours après le massacre, il y avait des intimidations, la sécurité militaire tentait d’étouffer l’affaire, de ne pas laisser parler les gens, qui savaient qu’il n’y avait pas de mines, que les prétextes de l’armée pour ne pas intervenir ne tenaient pas la route. Un jour des gendarmes que je connaissais, et qui étaient choqués par la tuerie ont dit aux militaires, en présence de journalistes, de laisser les survivants s’exprimer. C’est là que tout a commencé.

Vous décrivez les  » patriotes  » de Bentalha, ces civils qui ont pris les armes contre le Gia, comme des voyous. Mais il y a aussi des gens qui se sont armés pour protéger leurs familles?

Je ne veux pas faire d’amalgame, je parle de ce que j’ai vu dans les régions où j’ai vécu, et des gens que j’ai connus. Je crois qu’il y a des gens sincères qui ne savaient pas ce qui se passait et qui ont été utilisés. Ils s’élevaient contre la violence islamiste, contre l’insécurité et voulaient protéger leurs proches. Il y avait des voyous et des gens sincères. Il y a des gens que j’ai côtoyés : les deux patriotes, comme l’officier de la sécurité militaire dont je parle dans mon livre. J’ai cru en eux, jusqu’à la dernière minute. Mais ils ne peuvent pas faire autrement que de boucler leurs gueules. Sinon ils mettent leurs vies celle de leurs enfants en danger. J’ai vu beaucoup de ces gens se faire tuer, car ils n’acceptaient pas ce comportement de l’armée. Il faut aujourd’hui faire la différence entre les assassinats des islamistes et ceux des militaires. En 1992 j’ai connu des gendarmes qui voulaient démissionner, ils pensaient que la guerre ne les concernait pas.

Est-ce que ces accusations ne risquent pas de faire le jeu des islamistes, et de les blanchir des crimes qu’ils commettent?

Seule la confusion peut dédouaner les islamistes. Une partie de l’armée et Bouteflika les dédouanent, en passant l’éponge sur leurs crimes. Je dis qu’il faut les juger, comme les militaires. En prenant position en Algérie et en France, j’avais peur de faire le jeu des islamistes. Mais je suis allé jusqu’au bout. Il ne faut plus se taire. Dans mon livre je dénonce les attaques au vitriol contre les femmes, dans les années 80, et les massacres des islamistes. Ils ont une très grande part de responsabilité.

Vous imputez le massacre de Bentalha à l’armée, même s’il y a des  » barbus  » au sein des tueurs.

J’ai vu des militaires, pendant le massacre, derrière ma maison. Et des islamistes aussi. Je croyais qu’on était encerclés pas des militaires. J’en ai reconnu. Comme des gens ont reconnu des islamistes. C’est difficile à concevoir. C’est pour ca que j’écris ce livre, il faut se rendre à l’évidence, je ne détiens pas la vérité, je raconte ce que j’ai vu et je veux aller plus loin, je veux connaître la vérité. Je dis aussi que les autorités algériennes n’ont pas fait leur devoir.

En abandonnant les populations?

Pas uniquement, en empêchant qu’une enquête soit faite. Pourquoi un tel blocage? C’est troublant.

Les massacres aujourd’hui continuent.

Il n’y aura probablement plus de tueries de cette ampleur. La population s’est organisée. Je crois que les groupes armés et les escadrons de la mort vont cibler des gens isolés, dans les campagnes. Mais il y a un autre élément: le banditisme qui touche les paysans, les bergers qui sont dépossédés de leur bétail, le racket. Il ne faut pas non plus focaliser sur l’islamisme et les militaires. Et il y a toute une maffia, qui n’a pas intérêt à ce que la guerre s’arrête, ou qu’il y ait des enquêtes.

Votre livre sera publié un jour à Alger ?

Je l’espère, si on veut vraiment une ouverture, mais je n’en suis pas sûr. Il faut dire les choses. Je vois le débat qu’il y a actuellement. Même les journalistes, et beaucoup de gens commencent à accepter les choses, à en discuter, les tabous sautent, petit à petit. . Le problème des disparus, ça a mis trois ans, et aujourd’hui les gens en parlent. C’est pareil pour les massacres. Une semaine après Bentalha, c’est incroyable, les gens venaient de partout, de toutes les régions, en disant qu’il fallait réagir.

Vous attendez-vous à une réaction des autorités algériennes?

Oui, ils ne vont pas me « lâcher ». Pour l’instant le livre n’est pas médiatisé parce qu’ils veulent le taire, ne pas en parler. Même en France, je trouve bizarre que les télévisions ne réagissent pas, je crois que c’est par peur des réactions du pouvoir algérien. Après le reportage diffusé en septembre 1999 sur France 2,  » Bentalha, autopsie d’un massacre « , dans lequel je témoignais de ce que j’avais vu, les responsables de la chaîne ont eu peur d’être poursuivis. Il y a des pressions des pouvoirs français et algériens. Mais ils ne pourront pas le taire éternellement.

Il y aura une campagne contre vous.

J’ai été approché par des islamistes, des partis, des agents de services de renseignement. On a tenté de me dissuader d’écrire ou peut être essayé de me récupérer. Aujourd’hui les attaques ont commencé. On a téléphoné à ma femme, ici à Paris pour lui dire que j’étais mort. On me demande pour qui je travaille, si je fais partie de clans du pouvoir, ou si je suis  » protégé  » (rires). Il y a des gens qui disent que je suis islamiste, la sécurité militaire est allée à Bentalha pour dire que j’avais organisé le massacre. C’est pervers, mais il fallait s’y attendre, et je l’accepte. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai beaucoup réfléchi et je me suis dit que je n’avais rien à perdre, et que j’étais prêt à affronter le pouvoir algérien: après ce que j’ai vu, ils ne m’arrêteront pas. S’ils veulent des procès, je suis prêt à aller jusqu’au bout. On m’a demandé quel général était derrière moi. Je crois qu’il faut dépasser tout ça, la méfiance, la manipulation.

Après la diffusion du reportage à la télévision française, en septembre 1999, vous avez subi des attaques.

Oui, on a dit que j’étais le témoin qui avait fui, que j’étais le frère de Nasséra Dutour qui dirige l’association de disparus. Cela ne change rien que nous soyons frère et sour. Nasséra Dutour a son combat, parce qu’elle a un fils qui a disparu. Et moi le mien parce que j’ai toujours aspiré à un pays où la justice règnerait.  » Ma n’habch el hogra « . Je n’ai jamais supporté l’humiliation. J’ai été battu par des militaires ou des policiers, pour avoir défendu des personnes maltraitées. Je trouvais que c’était injuste, qu’on poussait la population à la révolte. À Alger et à Bentalha les gens connaissent mes positions, ma droiture, ce que j’ai fait. Mes détracteurs ne pourront pas me salir.

Vous avez obtenu l’asile politique ?

Oui, et je ne peux plus retourner en Algérie. J’espère que ca changera. J’ai pris ma décision. Je ne serais jamais parti si on ne s’était pas attaqué à des enfants et des femmes et je ne peux le pardonner. Cela dépasse l’entendement. J’aurais peut-être accepté une guerre ou chacun prendrait parti, prendrait les armes. Mais là c’est une horreur organisée, provoquée. La nuit du massacre, les tueurs ont cherché mes enfants. C’est ignoble. Et après on est venu me voir en me disant de faire attention. Je suis parti et j’ai emmené ma famille pour la protéger. Je suis prêt à y retourner, seul, affronter les militaires. Mais qu’on laisse en paix mes enfants.

Propos recueillis par Djamel Benramdane

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