UN TÉMOIGNAGE ACCABLANT

UN TÉMOIGNAGE ACCABLANT

Mustapha Hadjarab, algeria-interface
Paris, 19/10/00
– Nesroulah Yous, rescapé du massacre qui a atrocement ensanglanté Bentalha, son village, dans la nuit du 22 septembre 1997, apporte son témoignage et accuse. Son livre, par endroits insoutenable à la lecture, est le premier du genre. C’est, surtout, celui d’un véritable miraculé, puisque les assaillants ont cherché, sans succès, à le tuer, après lui avoir annoncé sa mort imminente, le temps d’en terminer avec ses voisins. Fuyant, comme beaucoup d’autres, et résistant comme il le pouvait, Nesroulah Yous a réussi à s’en tirer, et mettra probablement des années à s’en remettre. Car cette nuit-là a été une nuit des longs couteaux pour les habitants de Bentalha.

Les assaillants sont des « professionnels », ils portent de « fausses barbes, et parlent avec un accent de l’Est. » Tout laisse croire qu’il s’agit d’une punition collective, mais pourquoi? Yous fait remarquer que les morts, « majoritairement originaires de Jijel ou Tablat », se sont installés à Bentalha après avoir fui les massacres qui dévastent ces deux régions. Et ils auraient été assassinés pour cette raison à Bentalha? Il rappelle, en effet, que lors d’une visite à Bentalha peu après le massacre, le ministre de la Santé (sic!), Yahia Guidoum, avait, sans aucun égard pour la douleur et la peine des gens, ouvertement accusé les habitants de « soutenir le terrorisme », et qu’il fallait « maintenant qu’ils assument ».

Mais est-ce une raison pour que l’armée planifie ainsi, à Bentalha et ailleurs, la mort atroce de tant de femmes, bébés, enfants, vieillards ou adultes ? Car la mort qui a rattrapé les réfugiés est une « mort programmée » et froidement exécutée à une large échelle. Une mort atroce, qui a le visage de la barbarie.

Plus de quatre cents habitants de Bentalha sont égorgés, décapités, massacrés, méthodiquement, en l’espace de quatre à cinq heures, sans compter la centaine de blessés. Cette nuit-là, explique Yous, il « en a voulu à Dieu et à tout le monde. » Il décrit la folie et la bestialité des assassins dont on découvrira, le lendemain, qu’ils portaient des seringues et de la drogue. Ils avaient des armes à feu, certes, mais ils se sont servi de leurs machettes, haches et couteaux pour égorger et mutiler les victimes. Les rescapés, rapporte-t-il, sont tous persuadés que « ce sont les militaires qui ont tué ».

Terrible accusation, récurrente au sein de l’opinion algérienne. Mais l’auteur estime qu’il ne s’agit pas de militaires ordinaires, mais plutôt d’une unité spéciale, un « escadron de la mort ». L’armée locale, elle, a été sollicitée en vain par les villageois qui veulent depuis longtemps obtenir des armes pour se défendre des tueurs. Tout le monde à la fin de cet été 1997, attends dans la peur l’arrivée, inéluctable des assassins. Ces armes leur ont été toujours refusées, jusqu’au lendemain du massacre.

L’armée et la police, pourtant à proximité immédiate, n’interviendront pas de la nuit, explique-t-il. Des tombes ont même « été creusées dans le cimetière local », comme en prévision des massacres. « Des ambulances stationneront toute la nuit » aux alentours, attendant la fin des tueries pour évacuer les cadavres. Les fuyards sont empêchés de s’échapper par des militaires en faction, postés non loin, « qui leur tireront dessus » pour les obliger à retourner au village. Et à l’aube, lorsque les massacreurs se replient, sans se presser, ce sont des civils, des voisins qui accourent porter les premiers secours. Pas un militaire, pas un policier.

La presse reprend le bilan officiel qui tombe le surlendemain du massacre : 98 morts. Et lorsque Nesroulah et des villageois établissent avec précision la liste macabre des victimes, la vérité est bien différente: 417 personnes, des femmes et des enfants en majorité, ont péri sous la lame et le feu des massacreurs.

Ces circonstances et bien d’autres faits troublants poussent ce survivant à témoigner, à rechercher et faire connaître un jour la vérité, « toute la vérité ». Décidé à résister, il mène maintenant un combat contre l’impunité. Il refuse « les injonctions de ceux qui se prétendent défenseurs des droits de l’homme et qui interdisent de poser la question: qui tue qui? Ceux-là nous ont trahis » dit-il, « Ils ont même eu l’audace de venir dans les villages martyrs pour nous tuer une seconde fois. »

Nesroulah Yous se bat pour qu’une enquête internationale fasse la lumière sur ces évènements, car, aussi accablants que soient les faits relatés, tout reste à prouver au regard du droit. Mais il ne désespère pas« d’obtenir que les crimes des responsables, généraux ou islamistes, soient jugés par un tribunal international. » Un livre écrit pour que le crime de Bentalha ne soit jamais oublié.

Mustapha Hadjarab

Nesroulah Yous
Qui a tué à Bentalha? Algérie: chronique d’un massacre annoncé.
Avec la collaboration de Salima Mellah,
postface de François Gèze et Salima Mellah.
Paris, La Découverte, 2000, 312 pages

Salima Mellah
Journaliste, vit en Allemagne, collabore à Algeria-Watch, sur le Web.

© Copyright 2000 – Algeria Interface – La copie partielle ou totale de cet article est autorisée avec mention explicite de l’origine « Algeria Interface » et l’adresse
http://www.algeria-interface.com

retour