Au sujet de la critique de Monsieur l’ambassadeur d’Algérie en France

Qui intoxique en Algérie?**

Au sujet de la critique de l’Ambassadeur d’Algérie en France du livre « Qui tue à Bentalha? » de N. Yous*

Salima Mellah et François Gèze, 20 novembre 2000 *

La prise de position de l’ambassadeur d’Algérie en France, M. Mohamed Ghoualmi, au sujet du livre de Nesroulah Yous Qui a tué à Bentalha ?, doit être replacée dans son contexte. Celle-ci intervient à peine un mois après la parution du livre et est publiée simultanément dans deux quotidiens algériens, l’un dit indépendant (Le Quotidien d’Oran, 9 novembre 2000) et l’autre gouvernemental (El Moudjahid, 12 novembre 2000). Prenant la plume en tant que représentant de l’État algérien en France, il exprime la position officielle du gouvernement. Pourquoi publier cette critique du livre en Algérie et non en France, où il a été publié ? Parce que l’opinion algérienne, quoique n’ayant pas accès directement à ce témoignage, est informée de son existence. Et que ce livre confirme, pour la première fois d’une façon aussi précise et détaillée, ce que beaucoup d’Algériens savent depuis longtemps sur le rôle de certains secteurs de l’armée dans les violences et les massacres.

En fait, en mettant en branle les relais médiatiques (Le Matin, Liberté, El Watan, etc.), le débat autour de la responsabilité de l’institution militaire dans les massacre est lancé en Algérie même. Et c’est une bonne chose. Encore faudrait-il qu’il s’agisse d’un vrai débat. De ce point de vue, la prise de position de M. Ghoualmi n’est pas le meilleur moyen de le faire avancer. Loin de discuter les faits précis avancés dans le livre, qui ne peuvent aujourd’hui s’expliquer autrement que par une implication directe de secteurs de l’armée dans la préparation et le déroulement du massacre, il utilise la langue de bois du nationalisme primaire qui a servi depuis des décennies au pouvoir algérien à travestir la réalité : pour lui, ce livre n’est qu’une « tentative d’intoxication », et s’inscrit dans une « stratégie » concertée de « déstabilisation de l’Algérie », visant à « fragiliser cette institution » qu’est l’armée.

Nous partageons cependant l’avis de Monsieur l’ambassadeur selon lequel les massacres « continuent de traumatiser l’ensemble des Algériens » : c’est précisément la raison pour laquelle il faut en parler, écouter les victimes et les témoins et ne ménager aucun effort pour faire surgir la vérité et châtier les coupables. Le récit de Yous, s’il est sans doute le plus circonstancié, n’est pas le premier qui évoque le rôle joué par l’armée dans cette sale guerre, et il ne sera pas le dernier. De nombreux témoignages de membres de l’armée confirment ses dires, de même que ceux d’autres rescapés de massacres de masse. Il est vrai que ces derniers attestent souvent de la présence, lors de ces massacres, de membres de groupes armés connus de la population, qui peuvent même être des voisins. Yous l’a également observé à Bentalha, et il donne les noms de certains de ces individus. Pour le pouvoir algérien et ses partisans, cela suffit à établir que ces massacres sont bien imputables au terrorisme islamique, comme le réaffirme avec force M. l’ambassadeur. Mais ils occultent complètement l’autre aspect essentiel de ces témoignages, particulièrement précis dans celui de Nesroulah Yous : ces égorgeurs agissaient sous les ordres d’inconnus dont le comportement montre que c’étaient des militaires.

Et, comme Yous, tous les témoins des massacres survenus dans l’Algérois à partir de 1996 relèvent que avant et après les tueries, les groupes armés locaux continuent à « activer » dans la région sans être nullement inquiétés par les très nombreuses forces de sécurité (armée, police, gendarmerie) qui la quadrillent : comment cela peut-il s’expliquer autrement que par une connivence entre ces groupes et les forces de sécurité ? Et comment expliquer que, à Haï el-Djilali (le quartier de Bentalha où s’est déroulé le massacre), certains des assaillants reconnus par les habitants n’aient jamais été inquiétés ensuite, que la population n’a jamais su s’il y a eu une enquête, ni qui étaient les assaillants inconnus tués par la population dans la nuit ?

Effectivement, comme le soulève M. Ghoualmi, à chaque massacre « l’opinion publique nationale et internationale s’est légitimement interrogée sur la facilité déconcertante avec laquelle les terroristes se sont volatilisés » et pas seulement après celui de Bentalha. Dans ce cas précis, cette question est particulièrement pertinente : pourquoi des milliers de militaires fraîchement stationnés dans la région, dont plusieurs centaines à Caïd-Gacem (à 1,5 kilomètre du lieu du drame), n’ont-ils pas arrêté les assaillants, alors même que ceux-ci sont venus et repartis dans plusieurs camions, une fois leur sale besogne accomplie, en passant par Caïd-Gacem ? Pourquoi les militaires arrivés dès le début du massacre avec six BTR, sont-ils restés stationnés toute la nuit à 150 m à peine du quartier martyr, sans intervenir, et même en empêchant les civils et les policiers de porter secours aux habitants ? Quel rôle jouait l’hélicoptère militaire qui a survolé la scène du massacre pendant toute la nuit ? Pourquoi les chefs des assaillants ont-ils lancé aux habitants : « Les militaires ne viendront pas vous aider ! Nous avons toute la nuit pour violer vos femmes et vos enfants, boire votre sang » ? Ce sont tous ces indices (et bien d’autres) qui montrent que les chefs des égorgeurs sont à chercher parmi les membres de l’armée.

M. Ghoualmi se garde bien de rappeler ces faits et d’y répondre. Il se contente d’affirmer que « les terroristes avaient utilisé, pour leur repli, des dizaines de casemates et de refuges souterrains dans la zone ». En fait, la majorité d’entre eux sont repartis, à pied et en camion, sans encombres. Il est vrai que certains sont restés à proximité, dans quelques casemates situées dans le verger voisin de Haï el-Djilali, où ils seront repérés quelques jours plus tard par des patriotes ; mais quand ces derniers en ont prévenu le responsable militaire du poste avancé de Bentalha, le capitaine M’rizek et le commandant M’barek, responsable de la caserne de Baraki, ils ont à nouveau refusé d’intervenir.  Ils ne le feront qu’un mois plus tard, sans que les habitants soient informés du résultat de l’opération.

Faute de discuter précisément le témoignage de Nesroulah Yous, M. l’ambassadeur invoque l’autorité d’« observateurs internationaux dont la crédibilité et la rigueur morale sont reconnues et qui ont eu l’occasion de rencontrer et d’interroger des dizaines de survivants et des membres des familles des victimes ». Ces derniers ont constaté que « la responsabilité du GIA ne fait aucun doute ». Qui sont ces « observateurs » ? Il s’agit à l’évidence de certains journalistes et intellectuels venus « enquêter » en Algérie fin 1997 et début 1998, comme André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, qui ont tout simplement interdit toute interrogation au sujet des commanditaires des massacres en décrétant que celle-ci était « obscène ». Dès lors, il était en effet peu probable qu’ils puissent  » révéler  » autre chose que la vérité officielle incriminant les seuls islamistes. Ajoutons que ce n’est pas lors de voyages organisés, planifiés, chronométrés, sous escorte policière, qu’on recueille des témoignages fiables.

Finalement, l’article s’embourbe dans des arguments pour le moins surprenants. M. Ghoualmi affirme ainsi que l’armée étant composée de 90 % de conscrits, ce serait la « garantie d’une très large transparence qui rend quasiment impossible qu’une quelconque dérive ne soit pas connue de centaines de personnes, voire de milliers, quand on sait la liberté d’expression dont jouit désormais la société algérienne et sa faconde toute méditerranéenne ». Un argument cynique lorsqu’on songe aux milliers de conscrits qui ont déserté pour ne pas avoir à servir de chair à canon ou à massacrer des innocents. Lorsqu’on connaît l’ampleur de l’épuration permanente effectuée, depuis 1992, dans l’armée par les généraux-décideurs, la terreur qui y règne, on peut craindre que la « dérive » soit en fait au cour même de l’institution militaire. Il est vrai qu’au cours de ces dernières années, bien peu d’informations ont filtré sur toutes les horreurs commises au nom de l’éradication du terrorisme et de la sauvegarde de la démocratie. Mais cela s’explique par la terreur exercée par les forces de sécurité, et dont toute la population a souffert ; et aussi par le soin apporté par les décideurs militaires à organiser méticuleusement le secret de leurs « opérations spéciales ». Quant à la « liberté d’expression », elle n’existe que pour ceux qui ne mettent pas en cause les mensonges officiels. Des années durant, les familles des milliers de « disparus », enlevés par les forces de sécurité, ont ainsi été traitées de « terroristes » par les autorités et les médias algériens et leurs cris ont été systématiquement étouffés ; ce n’est que lorsque la question est devenue trop massive qu’on a admis ce problème, même si jusqu’à ce jour, les proches de disparus sont stigmatisés.

Il est donc tout simplement ridicule d’écrire que « c’est grâce à cela aussi [la « faconde méditerranéenne »] que la vérité a été établie sur les massacres » et d’opposer « les affirmations et les supputations non avérées d’un ou de quelques individus » à la prétendue conviction « de millions d’Algériens, de dizaines de journaux privés nationaux, des forces politiques, y compris d’opposition, des milliers d’associations, de diverses personnalités étrangères qui se sont rendues sur place, des associations des droits de l’homme ».

Pour M. Ghoualmi, ce type de « preuves », qu’il se garde bien de préciser, suffit à démontrer que toutes les violences et les massacres sont imputables à la « gradation dans l’horreur de la stratégie du terrorisme intégriste », allant de l’assassinat de policiers à partir de 1992 à la guerre totale contre les « 30 millions d’Algériens » en 1996. Nous n’ignorons pas que les groupes armés ont commis de graves violations des droits de l’homme et de très nombreux crimes : nous les condamnons sans la moindre ambiguïté, et ils doivent être sanctionnés. Mais ce n’est pas « dédouaner [le terrorisme islamiste] de sa responsabilité dans la tragédie de l’Algérie », comme l’affirme M. l’ambassadeur, que de condamner également les crimes commis par certains secteurs de l’armée algérienne et les manipulations avérées de la violence islamiste par les unités du DRS, l’ex-Sécurité militaire. C’est simplement reconnaître que les droits de l’homme ne se partagent pas : le terroriste qui tue des civils innocents avec une voiture piégée est aussi coupable que le militaire qui torture ou pratique des exécutions sommaires ; et un État qui se prétend démocratique ne peut combattre le terrorisme et la violence armée avec comme principaux instruments la Kalachnikov et le chalumeau.

M. l’ambassadeur se garde bien de rappeler que, d’où qu’ils viennent, la plupart de ces crimes et de ces violences effroyables – c’est le cas du massacre de Bentalha – n’ont jusqu’à ce jour fait l’objet d’aucune enquête impartiale. Et qu’aucun procès équitable n’a jamais été conduit contre les responsables, qu’ils soient islamistes ou militaires. C’est bien pourquoi nous exigeons, et nous sommes loin de n’être que « quelques individus » à le vouloir, des enquêtes indépendantes et transparentes qui permettront de châtier tous les coupables.

Et en particulier ceux qui ont organisé et commis le massacre de Bentalha. Ceux-ci ne sont pas formellement identifiés à ce jour, mais nous sommes convaincus que les éléments factuels apportés par Nesroulah Yous dans son livre attestent que ce massacre a bien été préparé et encadré par des éléments de l’armée. En ne répondant pas sur ces faits, en invoquant des arguments de circonstance sans aucun rapport avec eux, M. Ghoualmi apporte, à son corps défendant, la preuve qu’il ne dispose d’aucun élément permettant de les réfuter sérieusement. C’est en quelque sorte une reconnaissance officielle, par l’État algérien, de la vérité de ce que Nesroulah Yous a avancé dans son livre.

Nesroulah Yous: « Qui a tué à Bentalha? Chronique d’un massacre annoncé »

Postface de François Gèze et Salima Mellah

Salima Mellah, journaliste, collabore à algeria-watch
François Gèze, directeur des Editions La Découverte

**Cette critique a été écrite alors que le texte de M. Ghoualmi n’avait pas encore été publié dans Le Monde. Celui-ci y est paru le 21 novembre 2000 dans une version modifiée.

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