Algérie : un témoignage terrifiant

Algérie : un témoignage terrifiant

François Gèze * , octobre 2000

Nesroulah Yous
avec la collaboration de Salima Mellah
Postface de François Gèze et S. Mellah
QUI A TUÉ À BENTALHA
Chronique d’un massacre annoncé
La Découverte, 2000

À la lecture du témoignage de Nesroulah Yous, on est saisi de vertige. Pour tous ceux qu’avaient bouleversés les massacres de l’été 1997, il oblige à se remémorer la polémique relancée alors autour de la question « Qui tue qui ? », née des doutes sur l’identité des égorgeurs. Pour beaucoup, cette interrogation était « obscène » : comment imaginer que certains hauts responsables des forces armées d’un État internationalement respecté aient pu froidement planifier les assassinats de masse de centaines de leurs concitoyens ?

Et pourtant, la sincérité et la précision du récit de Nesroulah Yous ne laissent aucune place au doute : cette hypothèse était fondée. Cela semble tellement incompréhensible qu’il paraît logique que se soit si facilement imposée la thèse officielle du pouvoir algérien : il n’y a rien à « comprendre » dans cette barbarie, si ce n’est la démence à laquelle peut conduire le fanatisme religieux. Une thèse largement relayée par la presse nationale et internationale, tout particulièrement en France. Alors qu’il s’agit de l’une des guerres civiles parmi les plus sanglantes du dernier demi-siècle, il faut admettre que, au-delà des éventuelles oillères idéologiques, les informations précises permettant d’avoir une vision d’ensemble du drame algérien, et du rôle exact de l’armée, restent étonnamment rares : la terreur a jusque-là contraint au silence de très nombreux témoins.

C’est en ce sens que le livre de Nesroulah Yous constitue un événement majeur : c’est la première fois que l’on peut lire un récit aussi détaillé d’un témoin direct de l’un des massacres les plus atroces. À Bentalha, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997, plus de 400 personnes ont été sauvagement assassinées par un groupe de quelque 200 assaillants. Dans la relation de Nesroulah Yous, de très nombreux faits démontrent que des militaires ont joué un rôle actif dans la préparation et le déroulement de la tuerie. On n’en citera ici que quelques-uns :

– des ambulances et des véhicules blindés sont restés stationnés toute la nuit, à quelques dizaines de mètres du lieu du drame, sous la surveillance d’un barrage militaire, dont les membres interdiront de passer à tous ceux, accourus en nombre, qui voulaient secourir les habitants du quartier ;

– toute la nuit, un hélicoptère de l’armée a survolé le quartier martyr ;

– au milieu de la nuit, de puissants projecteurs seront allumés au-dessus du quartier, puis éteints ; Nesroulah apprendra qu’ils avaient été installés par des policiers qui voulaient intervenir, mais que des militaires leur avaient ordonné de les éteindre ;

– les assaillants ont fait exploser des dizaines de bombes artisanales (plus de 30 kg chacune), amenées en camions : une logistique dont n’ont jamais bénéficié les véritables groupes armés islamistes ;

– et surtout, une dizaine de jours avant le drame, des militaires ont ordonné au gardien du cimetière local de creuser à l’avance une trentaine de tombes, qui serviront effectivement à inhumer les victimes.

Tous ces faits, et bien d’autres, démontrent l’inanité des explications officielles avancées pour justifier l’inaction de l’armée : présence de mines (cela est faux), obscurité et urbanisation « sauvage » gênant l’intervention, etc. Surtout, le comportement des assaillants montre que ceux-ci étaient encadrés par des hommes agissant de façon très professionnelle, qui ne pouvaient être que des éléments des unités spéciales de l’armée.

Dans la postface que Salima Mellah et moi avons rédigée à ce livre, nous avons tenté de mettre en perspective ce témoignage. En analysant, depuis le début de la guerre en 1992, le comportement des groupes armés islamistes – responsables eux aussi de nombreuses exactions – et celui des forces de sécurité, il apparaît que le cas de Bentalha est loin d’être isolé. Faux maquis islamistes contrôlés par l’armée, fausses revendications et coups tordus en tout genre des services secrets : depuis huit ans, une part importante des violences qui ensanglantent l’Algérie est directement imputable aux manipulations des « janviéristes », cette poignée de généraux responsables du coup d’État de janvier 1992.

Nous avons également tenté de montrer que c’est probablement pour briser les velléités d’autonomie du président de la République Liamine Zéroual que les « janviéristes » ont mis en place une stratégie de manipulation de la violence islamiste qui a conduit aux grands massacres de l’été 1997. Ce sinistre « scénario » n’est certes pas prouvé de façon définitive, et il comporte sans doute des lacunes. Il est donc essentiel que, à partir de ce livre courageux, des enquêtes indépendantes puissent être engagées pour faire toute la lumière et déférer les coupables devant les tribunaux compétents.

* Directeur général des Éditions La Découverte.

 

 

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