Massacre de Bentalha: Le « j’accuse » de Nesroulah Yous

GRAND ANGLE

Le premier document-témoignage sur l’implication des forces de sécurité sur les massacres en Algérie.

Le «j’accuse» de Nesroulah Yous

Qui a tué à Bentalha? Les islamistes, affirme l’Etat. L’armée, témoigne ce rescapé. Dans son livre-récit, il décrit une population prise en étau durant six ans entre forces de sécurité et groupes terroristes.

José Garçon, Libération 25 octobre 2000

Nesroulah n’en doute pas: un jour, «on saura». Sans cette certitude, les deux ans et demi d’exil en France de ce «survivant» n’auraient aucun sens. Quand, en février 1998, cet immense gaillard efflanqué au visage émacié quitte Bentalha, l’une des trois bourgades martyres aux portes d’Alger, avec Raïs et Beni Messous, il est blessé à la jambe. Ses fortes fièvres persistent des mois. «Je me laissais aller. Mais je voulais aussi comprendre.»

Alors il s’oblige à mettre noir sur blanc «les bizarreries accumulées avant, pendant et après» cette nuit d’effroi du 22 septembre 1997, à l’issue de laquelle on retrouvera 417 corps suppliciés et plus de 100 blessés. Pour «Nes», le retour à Paris sur ses six ans de vie à Bentalha aura été chaotique: pour «ne pas exploser», il s’évade dans la peinture de calligraphies, avec laquelle il compte désormais gagner sa vie. Au bout du tunnel, son livre, Qui a tué à Bentalha? (1), est beaucoup plus que le récit – insoutenable – de cette barbarie. C’est le premier document sur la sale guerre imposée pendant des années aux habitants des cités périphériques d’Alger, martyrisés par les forces de l’ordre et les groupes armés islamistes, punis pour un ras-le-bol et une misère qui les avaient amenés à voter pour les islamistes du FIS six ans auparavant. Le récit d’un monde ignoré, puisque nul ne s’y aventurait. L’histoire d’une bourgade où l’on voit vivre – et mourir – des êtres ayant un nom, un visage, un passé qui font d’eux, pour une fois, autre chose qu’un simple chiffre dans la macabre comptabilité algérienne.

Pour Yous, la question «qui a tué?» est particulièrement cruelle. «A l’époque, je ne voulais pas croire à la culpabilité de l’armée, car j’avais tendance à penser que c’était de la propagande islamiste… Ce carnage et l’abandon des militaires m’ont fait désespérer peut-être plus que d’autres, parce que, tout au long de ces années, je n’ai cessé de croire en eux», concède cet ancien entrepreneur de 43 ans, qui a fait un bout de chemin avec l’opposition mais a voté pour le général Zeroual en 1995, beaucoup par «espoir qu’il ramène la paix», un peu «influencé par les militaires qu’[il connaissait]». A l’époque, Nesroulah Yous réalise en effet «un ou deux chantiers par an» pour l’armée. Autant dire que ses fréquentations se situent plutôt de ce côté-là. «En réalité, je me suis fait avoir car, jusqu’au bout, les gens à Bentalha comptaient sur mes relations pour obtenir les armes que, depuis début 1997, nous ne cessions de réclamer aux forces de sécurité.» Elles sont arrivées au lendemain de l’horrible nuit. Accompagnées d’un conseil du chef du secteur militaire: «Va chasser le hallouf (le cochon). Va où tes pieds te porteront, et venge-toi.»

Nesroulah en est encore révulsé. «Ces armes qui nous auraient permis de résister aux égorgeurs, ils nous les donnaient quelques heures seulement après nous avoir fait massacrer, à nous qui n’avions plus qu’un désir: tuer.» La peur de succomber à cette haine qui le ronge – «je sentais que je devenais un barbare» – le décide à partir quand, cinq mois plus tard, il obtient un visa. Il peut ainsi mettre ses trois enfants à l’abri, eux qui, par miracle, dormaient cette nuit-là chez sa mère, à Baraki. Cet épisode aura en tout cas édifié Yous sur l’inconcevable: au sommet de l’Etat, «on laisse la situation se dégrader» et, surtout, «les militaires sont bel et bien impliqués dans les massacres». «Avec le recul, certains événements opaques prennent une tout autre signification. Il a fallu un long cheminement pour comprendre que nous n’étions que les misérables figurants d’obscures luttes de clans.»

Ghetto coupé du monde

Tout a commencé en 1992. La victoire électorale du FIS et le coup de force de l’armée pour l’en priver viennent de tuer le fol espoir des premières élections pluralistes de l’Algérie indépendante. Alors que l’armée ratisse les quartiers dits «chauds», les groupes islamistes s’implantent dans les vergers mitoyens de Haï el-Djilali et Haï Boudoumi (les quartiers de Bentalha) et installent leur QG à Caïd-Gacem, à quelques kilomètres des militaires. Ils s’y déploient avec une facilité impossible à expliquer par le seul appui d’une partie de la population. Du coup, certaines zones sont entièrement sous leur coupe à partir de fin 1993. «Quand les forces de sécurité ont voulu débusquer deux membres des groupes dans notre quartier, parachutistes et hélicoptères sont intervenus. Pourquoi n’ont-elles pas alors nettoyé les vergers une fois pour toutes?», s’interroge Nesroulah. La confusion est partout. A la mi-1994, Yous reconnaît des militaires, récemment affectés à la caserne de parachutistes de Meftah, parmi les «terroristes» qui sèment la peur dans la région, le front ceint de bandeau portant l’inscription Allah u Akbar (Dieu est grand). «Trois mois plus tard, j’ai vu des membres de ces commandos spéciaux, cette fois sans bandeau, jouer au foot avec la tête d’une victime décapitée.» Punition d’une population civile qui, de gré ou de force, a soutenu les maquisards.

Bentalha devient un immense ghetto. Téléphone coupé et transports publics arrêtés par les autorités isolent la population. La loi des groupes islamistes peut s’exercer d’une main de fer. Les GIA (Groupes islamiques armés) ordonneront même d’éteindre les projecteurs installés par les habitants pour remplacer l’éclairage enlevé par la mairie. Des corps venus d’ailleurs apparaissent en pleine rue. Les retirer, c’est s’exposer aux représailles des groupes armés, mais aussi à celles des militaires. «Nous étions contraints de les contourner ou de les enjamber.» Une nuit d’octobre 1994, les GIA lancent une vaste opération pour récupérer les papiers d’identité des habitants. On retrouvera treize cadavres, certains décapités comme l’adjudant de la garde républicaine en retraite. Sa tête est exposée dans une parabole. Elle y restera quinze jours. «Double avertissement, pour les militaires et pour ceux qui possèdent la télévision?» se demande Yous. Les gendarmes refusent d’enregistrer les plaintes. Et deux d’entre eux lancent: «Vous leur avez donné vos papiers? La prochaine fois, donnez-leur vos femmes, bande de traîtres.» C’est le temps de la terreur, de l’impuissance. Des jeunes sont exécutés par les GIA ou l’armée sans que nul n’ose intervenir. «Je suis révolté, mais pas assez courageux pour aider», dit Nesroulah. Les habitants se retirent chez eux, persiennes fermées. «De plus en plus de gens se plaignent à la police des exactions des groupes armés. Ils sont liquidés peu après.»

A la mi-1996, Bentalha assiste à un changement radical des GIA. Les terroristes connus de la population ont été tués par l’armée ou dans des règlements de comptes internes. Les nouvelles recrues des GIA sont inconnues. Les attaques armées se multiplient. Mais, curieusement, les policiers, terrés dans leurs postes toutes ces années, recommencent à circuler. «Comme si les forces de sécurité étaient assurées de ne rien risquer des « terros »», remarque Yous, dont la famille va être touchée par la sale guerre. Début 1997, Amine, le fils de sa sour Nacera, «disparaît» comme des milliers d’autres. Pour elle commence la course à travers les casernes, les hôpitaux, la morgue… Amine n’a pas réapparu. Mais Nacera et Fatima, sa mère, sont devenues les infatigables piliers du mouvement des familles de «disparus».

Pendant que s’allonge la liste des localités frappées par les tueries, le conflit au sommet de la hiérarchie militaire prend un tour si dangereux qu’on craint qu’il ne se «règle» sur le terrain, comme souvent en Algérie. «Plus les massacres se rapprochent d’Alger, moins nous comprenons ce qui se trame, sinon que les deux parties veulent nous impliquer dans le conflit», raconte «Nes». La pression ne cesse d’augmenter jusqu’à l’aube de ce 29 août. A Raïs, le premier grand carnage aux portes d’Alger vient de faire plus de 300 victimes. Une centaine d’assaillants repartent tranquillement et reviennent… le lendemain, peu après le départ des militaires, tuant encore 45 personnes. Le choc n’est pas surmonté qu’un quartier de Beni Messous, le périmètre le plus militarisé du pays, est le théâtre d’une nouvelle boucherie: 90 morts le 8 septembre. Là encore, l’armée ne bouge pas. La panique gagne la banlieue d’Alger.

A Bentalha, on rassemble des pelles et des haches. Les rondes irrégulières effectuées par les militaires de Caïd-Gacem ont cessé. Un hélicoptère survole la bourgade toutes les nuits. La peur est omniprésente. Il est 21 heures, ce 22 septembre, et une quarantaine de militaires passent en file indienne près de Nesroulah et de ses voisins qui font une partie de dominos. Un soldat lance: «Ils sont en train de jouer, les chiens!»

Il est 23 h 30 et l’hélicoptère survole toujours Haï el-Djilali quand de terribles déflagrations réveillent ses habitants. Le ciel est zébré de balles traçantes. Un homme crie: «Ils sont en train d’égorger tout le monde!» Les assaillants sont plus de deux cents, répartis en plusieurs groupes. Ils passent d’une maison à l’autre, méthodiquement. Ils avancent en posant des bombes, tuent et pillent tout sur leur passage, contraignant des gamins à transporter leur butin. Soixante personnes sont réfugiées dans l’habitation de Nesroulah. «Nous sommes si nombreux et si faibles», écrit-il.

«L’horreur sur le visage des enfants»

A l’extérieur, ce ne sont que supplications, pleurs d’enfants, puis les cris stridents et le râle de ceux dont la gorge est tranchée. Jusqu’au fol espoir de minuit. Des phares indiquent que des blindés de l’armée prennent position à l’entrée du lotissement. «Les militaires arrivent. Sauvés!» hurlent les femmes. «Ils ne viendront pas vous aider. Nous sommes ici pour vous envoyer chez votre Dieu», leur lancent ceux qui dirigent les tueurs.

La fuite est dérisoire. Des silhouettes se jettent dans le vide. Sur la terrasse de «Nes», «personne ne crie». «La peur et l’horreur étaient inscrites sur le visage des enfants. Les femmes, recroquevillées, parlaient parfois à voix basse.» Jusqu’à l’intrusion des tueurs. Des femmes implorent de ne pas être égorgées mais tuées par balles. Elles sont exécutées à coups de hache ou égorgées à même le sol. La plongée dans l’horreur durera six heures. «J’ai eu froid toute la nuit et j’aurai froid pendant toute une année», dit Nesroulah, qui réussira à s’enfuir malgré son pied cassé.

A l’aube, Haï el-Djilali est un champ de ruines. Les premières informations donnent le vertige aux survivants. Comment interpréter que, au soir du massacre, des ambulances se soient garées sur le boulevard, avant même qu’explosent les premières bombes? Pourquoi les forces de sécurité ont-elles empêché les habitants des quartiers voisins d’intervenir? Que dire de ces tombes creusées à l’avance? Pourquoi les blindés de l’armée déployés au plus fort du massacre n’ont-ils pas, au moins, bouclé les issues de Haï el-Djilali pour empêcher les tueurs de fuir? Et cet hélicoptère qui n’a cessé de survoler Bentalha? Pendant que presse et autorités accusent les GIA, tout concourt à étouffer les voix de ceux qui, dans les premières heures, dénoncent les militaires. «Avant tout la peur…» La crainte aussi de «faire le jeu des islamistes» en mettant en cause l’armée, ou celle de «passer pour fou». «Alors les gens se résignent, persuadés que « le pouvoir » est si fort qu’il peut tout se permettre dans l’impunité», explique Yous pour qui «la peur de l’autre pendant six ans n’aide pas non plus». «Alors on se tait.»

Nesroulah Yous, lui, a choisi. «Le pire est de se dire que des gens sains d’esprit ont programmé et exécuté de telles atrocités. Mais on ne peut ignorer qu’au Chili et en Argentine des militaires se sont comportés comme des barbares.» Il a donc créé une association: Vérité et Justice pour l’Algérie, afin de regrouper «ceux qui refusent d’en rester là». En arrivant en France, son fils de 7 ans voyait des extraterrestres en plein jour. Un psy s’est voulu rassurant. «Ici, l’absence de violence le déroute. Alors il doit recréer son monde.» l

(1) Nesroulah Yous, avec la collaboration de Salima Mellah: Qui a tué à Bentalha? Chronique d’un massacre annoncé, Postface de François Gèze et S. Mellah, éditions La Découverte, 120 F.

 

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