ALGÉRIE Le témoignage d’un rescapé de Bentalha

ALGÉRIE Le témoignage d’un rescapé de Bentalha

Enquête sur un massacre

Thierry Oberlé, Le Figaro, 2 novembre 2000

Plus qu’un livre à thèse, Qui a tué à Bentalha ? est d’abord un témoignage émouvant sur la sale guerre algérienne. Survivant du massacre de Bentalha, le 22 septembre 1997, Nesroulah Yous cherche à comprendre ce qui s’est passé dans les ténèbres des portes d’Alger. Dans son quartier assiégé par les tueurs, le rescapé a subi l’horreur absolue. « Ils tirent les enfants avec une agressivité extrême et les jettent par-dessus la terrasse, et, tout d’un coup. je vois l’un des tueurs arracher un enfant accroché à sa mère. Il la frappe avec une machette. Il prend l’enfant par le pied et, en faisant un demi-tour sur lui-même, lui cogne la tête contre un pilier de béton. Les autres en font autant, ils sont pris d’un rire frénétique. »

Plus de 400 morts, des hommes, des femmes, des enfants sauvagement assassinés. L’apocalypse, « Je me sens fatigué, vidé. J’ai l’impression que tout souffle de vie s’échappe de mon corps. Je sens la mort proche et je m’adresse à Dieu… Et là c’est comme une décharge électrique qui me secoue, je sens la peur reprendre possession de moi, je sens l’instinct de survie. Je ne veux pas abandonner, Je veux vivre, revoir mes enfants. Je commence à hurler comme les autres qu’il faut continuer à se battre. »

Ce combat, il le poursuit depuis trois ans sans relâche. Nesroulah Yous veut savoir pourquoi les forces de sécurité ne se sont pas portées au secours de la population. Durant la nuit tragique émaillée des déflagrations des bombes artisanales, des tirs et des hurlements des victimes, les militaires se sont tenus à l’entrée du lotissement avec des blindés et des ambulances sans intervenir. Quelques heures après la boucherie, le ministre de la Santé du président Zeroual donne un début d’explication: « Vous êtes les racines du terrorisme. Vous le nourrissez, alors il faut assumer. » Coupables, ces « dizaines d’enfants regroupés au milieu de la rue, assis à même le sol », qui pleurent alors que le jour se lève ?

Les forces de sécurité qui avaient refusé de doter en armes d’autodéfense une partie des habitants, qu’elles méprisent, ne trouvent rien de mieux que de donner au lendemain de la tuerie un fusil à Nesroulah Yous en lui disant: « Va maintenant, va chasser le hallouf le sanglier (le terroriste). Va où tes pieds te porteront et venge-toi ! » L’inexorable engrenage de la violence est arrivé à son terme.

Il a débuté à Benthala en 1992 avec l’installation des groupes armés dans les vergers. Le quartier compte des partisans de l’installation d’un État théocratique sans être pour autant un bastion des islamistes. Les forces de sécurité répliquent par des campagnes de terreur. « Elles peuvent toucher n’importe qui. C’est aussi la période des exécutions sommaires dans les rues », précise Nesroulah Yous. La violence a été, selon lui, instrumentalisée par le pouvoir. Les groupes armés agressent les habitants, tuent. Un jour, la tête d’un adjudant-chef de la garde républicaine repose dans l’assiette d’une parabole. Pendant plus de deux ans, le GIA interdit l’usage de l’électricité, Ceux qui n’acceptent pas le racket sont découpés en morceaux.

Nesroulah Yous a des soupçons sur certains groupes armés. « Nous sommes convaincus qu’il s’agit de commandos spéciaux de l’armée qui terrorisent les populations pour discréditer les combattants des maquis et les retourner contre ces derniers », écrit-il. Sur la base d’indices, il arrive à- la conclusion que la tuerie de Bentalha est, le résultat d’une manipulation de la violence islamiste par les services de sécurité algériens. Ces derniers « devaient savoir que le massacre allait avoir lieu » et des « tombes avaient été creusées à l’avance ». Le commando à l’allure paramilitaire était drogué, très structuré. Ses membres étaient convaincus que l’armée se tiendrait à l’écart. Certains tueurs semblaient porter de « fausses barbes ». Ils insultaient leurs victimes avec des mots que les fous d’Allah ne prononcent pas. Observateur scrupuleux, Nesroulah n’apporte pas de preuves décisives, mais instille le doute.

Qui étaient les anges de la mort de Bentalha ? Il n’y a pas eu d’arrestations, ni de procès digne de ce nom. Nous ne savons pas tout de la sale guerre et encore moins des méthodes d’action psychologique sans doute utilisées par l’armée pour contrer la guérilla. Les difficultés des journalistes à enquêter sur place donnent de la crédibilité aux spéculations du rescape, même si d’autres Algériens, très nombreux, défendent un point de vue différent en s’appuyant sur des arguments recevables. L’intérêt du livre de Nesroulah Yous est d’être le premier récit fourni d’un témoin direct du bain de sang des années 1997-1998. Il n’est pas simplement un cri. Il peut se résumer en une phrase du marocain Driss Benzekri : « Je veux tourner la page, mais je veux la lire avant. »

 

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