Le massacre de Bentalha (Le Monde 10 octobre 2000)

Le massacre de Bentalha

Le Monde daté du mardi 10 octobre 2000

LE nom de Bentalha restera lié pour longtemps à l’un des pires massacres qu’ait connus l’Algérie pendant les années 90. Les tueurs, une centaine d’hommes au moins, avaient, semble-t-il, minutieusement préparé leur plan. Ils lancent leur attaque aux alentours de 23 heures, après avoir pris soin de couper l’électricité dans le village. Ils s’en prennent à deux quartiers seulement, excentrés et mitoyens (Boudoumi et Haï Djillali) et, pendant quatre heures consécutives, brûlent, égorgent, mutilent et pillent avant de repartir comme ils étaient venus, laissant derrière eux un spectacle d’horreur. Cette tragédie n’a pas pu se dérouler dans l’ignorance générale : le bruit des détonations, celui des engins explosifs utilisés par les assaillants pour faire sauter certaines portes d’entrée, le vacarme des sirènes d’alarme, et surtout les hurlements… tout cela a résonné bien au-delà des deux quartiers martyrs, et pourtant personne n’a bougé… Mais qui sont ces assassins capables d’opérer une tuerie d’une telle ampleur et s’étalant sur plusieurs heures ? Pourquoi les forces de sécurité, stationnées dans des postes ou des casernes à proximité de Bentalha, ont-elles mis si longtemps à intervenir, de même que les secours ? Comment le commando a-t-il pu repartir sans être inquiété ? Toutes ces questions, beaucoup d’Algériens se les sont posées dès le lendemain du drame, tout comme l’opinion internationale, horrifiée d’apprendre ce nouveau carnage survenu à une trentaine de kilomètres d’Alger. Aucune des quelques réponses fournies par les officiels ne calmera les esprits, en particulier les familles des victimes. Et l’opacité dont s’entourent de longue date les plus hautes sphères du pouvoir algérien empêche, comme toujours, tout décodage de la situation et favorise les rumeurs. Bien vite surgit l’hypothèse, invérifiable, d’une implication – directe ou indirecte – de l’armée dans cette tragédie. Mais quel aurait été, dans ce cas, l’intérêt des militaires ? Punir les habitants de Bentalha qui, en 1990 et 1991, ont voté pour le Front islamique de salut, avancent les uns. Forcer la population à prendre les armes et à lutter elle-même contre les extrémistes islamistes, avancent les autres. Faire échouer les négociations entre les islamistes et certains clans du pouvoir, assurent encore d’autres observateurs. Ceux qui excluent toutes ces hypothèses rappellent que les militaires présents – essentiellement des appelés – n’étaient pas équipés pour une intervention nocturne, comme il l’aurait fallu dans le cas de Bentalha. Ils font valoir également que les soldats présents ne connaissaient pas le terrain, et qu’ils redoutaient de tomber dans une embuscade, d’autant que les champs aux alentours avaient été minés par les « terroristes », assuraient les villageois depuis quelques jours. Autres arguments avancés pour tenter d’excuser la passivité des militaires : l’absence de coordination entre l’armée, la gendarmerie et les différentes milices, la lourdeur de la chaîne hiérarchique, ou encore l’éventualité d’une interdiction faite aux soldats de sortir de leurs casernes la nuit, sauf autorisation expresse du chef d’état-major. Qui a tué à Bentalha ? est le livre-témoignage d’un homme, Nesroulah Yous, survivant de cette nuit de cauchemar. Son récit, dont Le Monde a choisi de publier des extraits, est loin de conforter la version officielle de la « barbarie islamiste ». L’auteur ne se contente pas de relater les quatre heures tragiques qui ont fait plonger son village dans le sang. Il les resitue dans le contexte des six années précédentes, telles qu’il les a vécues au jour le jour à Bentalha. Dans leur postface, Salima Mellah, journaliste algérienne résidant en Allemagne, et François Gèze, directeur des éditions La Découverte où paraÎt ce livre, s’emploient à replacer ce témoignage en perspective et proposent une interprétation des faits et des indices relevés par Nesroulah Yous. Ils relient tous ces éléments entre eux et tentent de leur donner une cohérence pour aboutir à une hypothèse que le lecteur sera libre de retenir ou non : les martyrs de Bentalha, et de tant d’autres massacres de l’été 1997, sont les victimes de féroces luttes de clans au sommet de l’Etat algérien. Une lutte à mort menée par tout ou partie du commandement militaire, entré en guerre contre le clan présidentiel de l’époque, Liamine Zéroual et son conseiller Mohamed Betchine, ces deux derniers étant finalement tentés par une option politique incluant le Front islamique de salut (FIS). Ce « scénario sinistre » n’est pas prouvé de façon définitive et comporte très probablement des lacunes, admettent Salima Mellah et François Gèze. D’où la nécessité, soulignent-ils, (et en ce sens on ne peut que les rejoindre) d’enquêtes indépendantes pour trancher cette question cruciale, lourde de conséquences.

 

retour